LA SAGA FRANK DARCEL ÉPISODE 1

Frank Darcel avec son frère 1962

Frank Darcel avec son frère 1962

De ses débuts de guitariste en centre Bretagne à ses dernières aventures avec Marquis, en passant par Marquis de Sade, Octobre, Senso puis Republik, sans oublier ses multiples casquettes de producteur (Etienne Daho, Paulo Gonzo, Alan Stivell) et de romancier combien de médailles sur sa poitrine ? Frank Darcel incarne à lui seul un pan aussi massif que précieux de l’histoire du rock Hexagonal. Avec la sortie de l’album « Aurora » cette saga Frank Darcel se révèle cruciale, voire indispensable. Épisode 1 : De l’enfance à Loudéac à la genèse de Marquis de Sade

Frank darcel

F Darcel 1980 par Jacques Lousse

40 années complicité ne se racontent pas en quelques lignes, alors avec la publication de l’album « Aurora » de Marquis ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/marquis-aurora.html  ) qui se classe déjà parmi les albums les plus précieux de cette étrange année 2021 , la Saga Frank Darcel se devait d’être le plus massivement contée. Et cela, dans les plus grandes largeurs, soit QUATRE ou CINQ épisodes qui vous tiendront, je l’espère, en haleine jusqu’à l’été. Car l’histoire de ce guitariste hors pair est aussi la nôtre. À travers ses disques, ses prods, ses livres aussi Frank a su s’inscrire dans nos quotidiens, rythmant nos vies de ses créations. Que ceux qui n’ont jamais dansé sur « Tombé pour la France » ou « Wanda’s Loving Boy » lèvent la main ! Déontologiquement, je dois confesser qu’après avoir rencontré ce fameux guitariste de l’ouest pour BEST  ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/philippe-pascal-au-paradize.html ), quelques années plus tard, je crois avoir signé les bios d’Octobre et/ou de Senso. Ce qui ne retire en rien ma subjectivité musicale revendiquée le concernant. Car Frank Darcel ne se distingue en rien par une virtuosité assumée, mais plutôt par une signature, une marque, une personnalité, une griffe, un style guitaristique aiguisé au fil du rasoir, à des années-lumière d’un Clapton. En fait, pour tracer un point de comparaison il faut mieux chercher du côté de David Byrne. Mais pas que… Enfance, influences, itinéraire, réalisations, aventures étranges et étrangères, amour du rock et de la musique en général, Frank se livre ici pleinement. En espérant que cette saga vous éclaire, à l’instar d’une boule de bal, sur les multiples facettes d’un homme exemplaire, qui n’a jamais trahi son idéal musical, optant toujours pour l’indépendance artistique là où tant d’autres ont succombé aux sirènes de la gloriole et de la thune. II était une fois Frank Darcel…

Épisode 1 :  De l’enfance à Loudéac à la genèse de Marquis de Sade

hippie à Loudéac pendant le festival,

Hippie à Loudéac pendant le festival,

« D’abord où es-tu né ?

Je suis née à Loudéac, en centre Bretagne en 1958.

Tu as passé là-bas tes années de lycée ?

Oui, je n’ai pas bougé jusqu’en 75 en fait, sauf l’été, quand mes parents nous faisaient visiter l’Europe en caravane… Avec une passion particulière pour la Yougoslavie… J’ai quitté Loudéac quand j’ai eu mon bac, décroché à 16 ans, puis j’ai filé vers Rennes, où je suis devenu étudiant. Loudéac il n’y a pas grand-chose à en dire. J’y retourne parfois, et c’est vraiment un gros village, en centre Bretagne ; mais les gens sont cools. Il y a toujours eu une forte appétence pour le rock, un magasin de disques dès 73, qui était vraiment au top. Pendant qu’on était élève au collège, il y a eu un des tous premiers festivals de rock de Bretagne :  le Festival Pop Music de Loudéac. On a travaillé sur le sujet pour l’histoire du rock en Bretagne ( un bel ouvrage collectif auquel j’avais aussi participé sous la direction de Frank, Olivier Pollard et Laurent Charliot : « Rok » sous-titré 50 ans de musique électrifiée en Bretagne). Le festival a eu lieu en 1970 et en 1971. Faire venir à l’hippodrome des groupes comme les Ekseption (mais si, vous connaissez, ce sont ces Hollandais qui reprenaient la 5ème symphonie de Beethoven en version « rock » en 1969 : NDR) Martin Circus, Aphrodite’s Child ou les Variations, c’était cool. Il y a eu beaucoup d’autres groupes, mais je ne les ai pas vus… Et pour cause puisque les autorités académiques avaient pris peur de tous ces hippies débarquant des quatre coins de l’Europe et on avait été interdits de sortie précisément pendant ces week-ends  là…
Ekseption

Super frustrant ! Premiers disques, premiers singles, premiers albums ?

Moi, jusqu’en 1973 j’ai écouté essentiellement du blues et du jazz, parce qu’une partie de ma famille était dans le jazz. Mon frère écoutait du blues. Mais au Noël 72, mes sœurs m’offrent « Ziggy Stardust » de Bowie et là, ça a été la sidération. Je me suis dit : waw, c’est toute autre chose que du blues, c’est dingue. En parallèle, le local du foyer du lycée a commencé à acheter des disques de rock. En fait, tout le monde s’y est mis à peu près en même temps. On doit être début 73 et on écoute, il n’y a pas 36 albums, on trouve au foyer un 33 tours de Variations, le « Led Zeppelin IV », « Ssssh » de Ten Years After. Et les filles écoutent Maxime Le Forestier, parce qu’elles le trouvent joli, sans doute. Mais le foyer baigne dans une ambiance rock, entre deux grèves…. Je commence aussi à écouter du glam rock. J’explore les disques de T Rex; j’aime aussi beaucoup Slade. Un peu plus tard, je découvre l’album « Berlin »  de Lou Reed.Lou Reed Berlin

Ah, mais tu as découvert « Berlin » avant « Transformer » ?

Oui, bizarrement. J’ai commencé par « Berlin » pour ce qui est de Lou Reed, que j’écoutais au casque à la maison. Il y avait une bonne chaîne stéréo chez mes parents, mais je ne pouvais pas toujours en faire profiter tout le monde…, donc j’écoutais souvent « Berlin » au casque. J’ai acquis aussi plus tard « Hunky Dory » et « The Man Who Sold the World » de Bowie, sur lequel il y a cette chanson « All the Mad Men » écrite pour son frère, avec ce texte de coda hallucinant : « Zane Zane Zane ouvrez le chien ».

(« Day after day they sent my friends away/To mansions cold and grey/ To the far side of town…”  se met à chanter Frank.) Et tout l’album est fantastique. Au printemps 1973, je baigne là-dedans. Très importante aussi la découverte d’« Aladdin Sane » à sa sortie, (13 avril 1973). Je crois que « Berlin » est sorti à peu près au même moment.

Oui, je confirme.

Aladdin Sane

Ce sont deux disques que j’écoute encore aujourd’hui. C’est un moment charnière que la découverte de ces deux albums-là, et cela m’a amené à remonter le fil de leurs carrières, jusqu’au Velvet pour Lou Reed. Et c’est aussi de là que va naitre mon appétit pour le son. Il faut dire que « Berlin » et « Aladdin Sane » sont des albums qui sonnent incroyablement bien d’un point de vue technique, même si ce n’est pas le plus important bien sûr. Ce sont deux productions superbes. « Aladdin Sane » reste d’une modernité absolue à tous points de vue. Quant à « Berlin », la production de Bob Ezrin est super ciselée, presque à contre-courant des textes glauques et désespérés de Lou Reed. Mais ça fonctionne formidablement, comme souvent les contraires dans le rock…

À l’époque, je suis aussi assez fan de Cream, même si l’aventure est déjà finie, mais j’ai acheté un Best Of de Cream en même temps que Hunky Dory, aux Dames de France à Saint-Brieuc, à l’automne 73, sans trop savoir pourquoi. Mais quand j’ai mis « Strange Brew » sur la platine, j’ai ressenti un truc bizarre en entendant la guitare de Clapton. J’ai tout de suite trouvé que son jeu était d’une subtilité phénoménale, même si je ne jouais pas de guitare à l’époque. J’ai donc suivi ces deux pistes musicales en parallèle, le glam-rock et Cream… Sur « Hunky Dory », il y a en particulier cette chanson hallucinante « The Bewlay Brothers », qui était une des chansons préférées de Lou Reed. Mais c’est avec « Aladdin Sane » qu’est née vraiment ma curiosité pour la guitare rock. J’étais aussi ravi de retrouver Jack Bruce à la base sur « Berlin », puisqu’il venait de Cream et j’étais heureux de voir que des univers a priori différents pouvaient se mélanger. Le rock devenait pour moi le champ de tous les possibles…  Et j’épluchais, comme tout aficionado qui se respecte, Best et Rock’n Folk.

Donc c’est quand même quelque part ce qui a généré ton amour de la guitare ?

Oui, plutôt le Glam Rock et le Velvet que Cream bien sûr, même si je suis toujours resté à l’écoute de guitaristes venant d’univers très différents. Et je réécoute Cream avec grand plaisir.  Fin 73 donc, je commence à gratouiller, mais sans imaginer en faire un jour mon métier.

Comment as-tu justement sauté le pas en passant de l’écoute à l’apprentissage ?

J’avais déjà eu une tentative avortée quelques années auparavant. En cinquième au collège, je suis entré dans l’orchestre de jazz de l’établissement, car mon cousin, le trompettiste, Éric Le Lann, en faisait partie. J’étais gamin, on doit être en 70, j’apprends quelques accords, mais ça m’embête… C’est du New Orleans et cela ne m’intéresse pas plus que ça, même si j’en écoute à l’époque. En première par contre, on essaye de monter un orchestre de rock pour la fête de Noël et c’est là que je monte sur scène pour la première fois… On fait des reprises de Status Quo et autres blues. Il y a un élève du lycée, un certain Fouillen, qui s’habille comme David Bowie et qu’on accompagne pour une reprise d’«Amsterdam», version Bowie donc. Ce mec androgyne dans un lycée en centre Bretagne, devant ses parents, et tous les profs… c’est vraiment nouveau et tout ça est très excitant. C’est ce que j’aime en Bretagne, les gens font ce qu’ils ont envie de faire, ils tentent… Quelle que soit l’époque…

frank darcel orchestre de jazz collège Loudéac, 1970 en bas à gauche

frank darcel orchestre de jazz collège Loudéac, 1970 en bas à gauche

Oui, c’est l’époque du rock décadent, avec les T-shirts à paillettes et des plateformes-boots !

Et ce garçon avec sa chevelure rousse était vraiment habillé en Bowie époque Pin Ups. Ce soir-là, tout le monde trouve ça génial, et moi c’est la première fois que je monte sur scène et je me rends compte que le regard des filles change à mon endroit et ça cela me marque…

Un déclencheur ?

À vrai dire, même si j’ai eu mon Bac jeune, je ne suis pas passionné par les études. Je commence à me dire qu’être guitariste, cela pourrait être cool pour tout un tas de raisons. J’arrive à Rennes comme étudiant en médecine (Le père de Frank étant médecin, tradition familiale ?: NDR) , mais je ne vais pratiquement pas en cours la première 1ère année, je me mets vraiment à la guitare à la place… Je bosse quand même pendant ma 2ème première année et je suis reçu en juin 77, à la surprise générale, tout en ayant entre-temps jeté les bases de Marquis de Marquis de Sade avec Christian Dargelos.

Tu as donc monté le groupe pendant tes études ?

Oui, Marquis de Sade nait débuts 77 et c’est l’année où je suis reçu en 2eme année de médecine. C’est aussi le moment où Philippe n’est pas encore arrivé, le moment où l’on commence à faire pas mal de concerts avec Christian Dargelos à la basse et au chant, moi à la guitare et au chant et Pierre Thomas à la batterie.

Cela s’appelle déjà MDS ?

À partir de l’été 77, oui. Même un peu avant.

MDS 1 ere partie des Damned octobre 1977 par Jacques Lousse

MDS 1ère partie des Damned octobre 1977 par Jacques Lousse

C’est toi qui a trouvé le nom ?

Non, c’est Christian. Il était fan des Stranglers, du côté un peu dark, un peu misogyne, même si c’était plus ou moins second degré. On retient du Marquis l’idée bondage, même si son œuvre ne se résume pas qu’à ça bien sûr, mais on ne l’a pas encore vraiment lu… (rires). Puis Philippe vient nous voir en concert fin 77, lorsqu’on joue en première partie des Damned.

Direct, vous faites des compositions ? Marquis de Sade ne faisait pas de reprises ?

Ah si, au début on reprend le Velvet et aussi les Stranglers car on a un clavier, Alain Pottier, pendant quelques mois en 77. On reprend aussi les Who. C’est un joyeux mélange, quelques compos personnelles aussi, mais sans grand intérêt.

La rencontre avec Philippe, cela ne se passe pas comme celle de Jagger et Richards sur le quai de la gare, l’un tenant une pile de LP de blues que l’autre adore ?

Non, c’est Christian Dargelos qui l’a repéré dans un festival pendant l’été 77 près de Rennes. Philippe y chante avec son groupe, Penthotal Lethaly et Christian, qui n’a plus trop envie de chanter, est enthousiasmé. Il nous dit : wow j’ai trouvé un chanteur et c’est lui qu’il nous faut ! Je lui dis : invite-le. Philippe vient nous voir jouer en première partie des Damned, on le croise après, mais il est moyennement intéressé à l‘époque. Il nous recontacte quand même. Il vient répéter début janvier 78 et là, aimait-il raconter plus tard, le fait de voir qu’on a un local de répète, qu’on est organisés et qu’on a une belle sono, le fait réfléchir. J’ai toujours eu, il est vrai, le sens de l’organisation… (rires) »

À suivre…

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