PHILIPPE PASCAL AU PARADIZE

Philippe & Frank by Pierre René-Worms

Philippe & Frank by Pierre René-Worms

48 heures après la nouvelle bouleversante du décès soudain de Philippe Pascal, j’ai encore du mal à y croire. Les souvenirs remontent à la surface de ma mémoire, comme cette première rencontre au Paradize dans le Rennes glacé de ce février 1981, juste avant la publication du mythique second LP de Marquis de Sade. Triste flashback…

MDS BESTTransfuge de Rock & Folk, comme on passait de l’Est à l’Ouest sur le pont de Glienicke  durant la guerre froide ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/best-vs-rock-folk-ou-la-rue-dantin-vs-la-rue-chaptal.html ) j’étais parti pour BEST assister à la seconde édition des Transmusicales et, du coup, Christian Lebrun m’avait bombardé spécialiste du rock de la cote ouest. Or, à cette époque, le fameux mag de la rue d’Antin dépêchait régulièrement ses plumitifs exercés dans des villes de province telles Lyon, Bordeaux ou Nancy pour y explorer les scènes rock locales. Et, avec la publication du « Rue de Siam », mon rédacteur en chef m’avait expédié à Rennes pour y dresser la liste la plus exhaustive des artistes et groupes de la nébuleuse Marquis de Sade. Inutile de vous dire que je n’ai pas été déçu et que surtout je n’ai guère eu le temps de chômer, car à Rennes le rock poussait dans tous les coins comme des champignons soniques, MDS ne représentant que la partie immergée de cet immense iceberg. Ainsi en quelques jours, j’ai du digérer 24 artistes et formations, dont les Nus, les Private Jokes, les Anches Doo Too Cool, Opera Dissidence ( Daniel Chenevez) Etienne Daho Jr…et un certain Marc Seberg 😉 Sourire du GBD car sur le dossier Marc Seberg, je m’étais joyeusement laissé enfumer par Philippe Pascal qui ne cessait de l’évoquer, et dans ses propos et dans l’album même de MDS ( « Tu sais Marc, nul endroit où se fuir dans la nuit » tout en sachant très bien qu’il venait sans rien dire à personne d’atomiser Marquis de Sade pour rejoindre justement Marc Seberg ( Voir su Gonzomusic https://gonzomusic.fr/marc-seberg-lumieres-et-trahisons.html ). Publié dans le  BEST 152 de Mars 1981, avec Clash en couverture, sous le titre « Rues de Rennes » ce reportage devait également servir pour éteindre la polémique allumée par l’article d’Actuel : « les jeunes gens modernes aiment leurs mamans » dans lequel le journaliste Patrick Zerbib dépeignait MDS et surtout Frank Darcel comme un soi-disant nostalgique des régimes fascistes…pure provocation. Provocation aussi de la part de Philippe qui avait déjà désintégré MDS dans sa tête, alors que l’album n’était pas encore sorti…tout en semant ses petits cailloux Marc Seberg. L’intégralité de ce très long reportage sur le « Rock à Rennes » sera publié…en mars 2021 dans la rubrique Flashback de Gonzomusic 😉  mais, en en attendant et en hommage à Philippe Pascal, retour vers le futur des nuits rennaises, au crépuscule de MDS et à l’aube de Marc Seberg…même si certaines lignes de ce vieux texte prennent hélas aujourd’hui un aspect terriblement prémonitoire. Peu importe, …nous irons tous au Paradize !

Philippe by Richard Bellia

Philippe by Richard Bellia

RUES DE RENNES

 

Juste avant mon départ pour Rennes, j’ai découvert «Rue de Siam », le nouveau trente de Marquis de Sade. (En fait, j’en avais déjà écouté quelques extraits live aux Trans Musicales). Le disque est assez impressionnant: la production de Steve Nye de l’Air Studio est limpide et éclatante. MDS prouve avec « Rue de Siam » que la notion de groupe français n’exclut pas la recherche du son. Et il explose. C’est le même groupe que sur le premier album que j’avais pourtant détesté. À l’époque, Actuel ( Le magazine de Jean François Bizot pour lequel j’écrivais également d’ailleurs: NDR) lançait avec MDS le trip «jeunes gens modernes». Branchés sur un certain esthétisme dans les années trente en Allemagne; l’interview de Frank Darcel, le guitariste du groupe, m’était restée coincée en travers de la gorge : à une époque où l’on fait sauter les synagogues ( L’attentat contre la synagogue de la rue Copernic à Paris qui avait fait quatre morts et plus de soixante blessés avait eu lieu quatre mois auparavant; : NDR) et où l’on réexpédie les travailleurs immigrés « chez eux », un certain fascisme, même à titre de provocation, me paraît tout à fait superflu, pour ne pas dire inutile. J’en ai parlé à Frank. Il m’a répondu qu’il n’avait jamais vraiment eu l’occasion de s’expliquer à ce propos, mais qu’il y songeait depuis longtemps. Voici, mot pour mot, ce qu’a déclaré Frank Darcel : « Au départ de cette nouvelle réputation, il y a l’envie délibérée de se différencier des autres groupes. De refuser tous les poncifs qui font des groupes de rock des subversifs en carton-pâte. L’envie aussi de manier de nouvelles images, de se trouver de nouvelles références qui collent mieux avec notre musique. En cela, le plan Actuel nous parut, au départ, intéressant et surtout drôle. Mais l’interview lut traitée d’une telle manière par le zélé Patrick Zerbib que j’étais devenu l’apôtre d’une «modernité » agaçante, prétentieuse et imprégnée d’idéaux totalitaires. C’est à ce moment que nous avons compris que certaines images pouvaient difficilement être vidées de leur sens. À la lumière d’événements récents, il parait donc nécessaire de faire une mise au point qui nous a évité de cautionner, même inconsciemment, des idéologies puantes dans lesquelles aucun des membres ne se reconnait. Marquis de Sade n’est définitivement pas un groupe à sensibilité fascisante et surtout pas raciste ».

Philippe et Maneval by richard Bellia

Philippe et Maneval by richard Bellia

L’autre pôle d’attraction du groupe (puisque Frank compose la plupart des morceaux), c’est Philippe Pascal. Je l’ai retrouvé, comme tous les « branchés » de Rennes, au Paradize. Une ancienne boîte à matelots transformée, voilà trois ans, en antre du punk par Ronnie le- DJ fou. Des correspondants anonymes-mais-efficaces importent pour lui tous les  « bons trucs » et il ne se prive pas : au Paradize, on écoute Alan Vega, Tuxedo Moon ou Joy Division. Et le pire, c’est que, grâce a cet escroc de Ronnie, on danse encore dessus !  Ce soir, au Paradize, on se bouscule: des modernes et des after punks, des musicos et des groupies; c’est la mêlée habituelle du samedi soir. Philippe Pascal a réussi à caser son grand corps dans un coin avec sa compagne.Il sourit. Heureux. Tandis qu’il danse sur sa chanson  « Rue de Siam », moi j’écoute les paroles. «  Sais-tu qu’il existe plusieurs manières de mourir, tu peux en dresser la liste l… Pas de sang, pas de sang, il est rouge et sale et l’on se sent mal ». Philippe ne donne pas vraiment l’impression de se sentir mal. C’est pourtant lui qui a écrit ces lignes. Plus tard dans la soirée, en parlant des textes de l’album,il me dira : « Comment vais-je faire maintenant pour chanter cela ? » Philippe est avant tout quelqu’un de vrai. Au fil des verres, le temps s’égrène tandis que je respire à pleins poumons la fumée trop dense des cigarettes.  « Très profond, sous ma peau, dans la viande, le réseau cancer émet son appel. Les pattes crispées se redressant et se tendent pour creuser ma chair !… tu sais, Marc, nul endroit où le fuir, dans la nuit». « Cancer and Drugs », l’une des compositions en français de Philippe, sur  « Rue de… » est matraquée par Ronnie. Il possède l’un des rares «test pressings » qui circulent en ville. Rennes est le fief de Marquis de Sade et, si l’on était tenté de l’oublier, un bon paquet des meilleurs groupes de la ville seraient là pour nous le rappeler: normal, ils sont tous plus ou moins affiliés à des musiciens actuels ou passés du groupe. Vers quatre heures trente, je rentre avec Pascal qui m‘héberge pour la nuit. Il vit face au canal Saint Martin. Là où le martin-pécheur frôle l’eau verdâtre au petit matin. Dans l’appart, la télé est restée allumée et diffuse du pop art en two tones. « Berlin » de Lou Reed tourne sur la platine Dual. Philippe sert à boire de la vodka à l’herbe de bison et commence à se livrera. Drôle de personnage, au magnétisme certain. Il a 24 ans et s’exprime avec ses mains. Peut-être une habitude qu’il a gardée du temps où il était instit. « Pas trop longtemps parce que j’ai craqué ». Philippe porte en lui la paix et la violence, la passion et le mépris, le noir et le blanc. Dans «Cancer and Drugs», il s’adresse à un certain Marc, celui-ci est un autre Iui même, une projection. C’est peut-être pour cela que Philippe me parle de Gilles « qui fait de l’Aïkido et qui joue des claviers dans le groupe Marc Seberg ». Ils partagent l’appart. Je m’endors dans une pièce rectangulaire aux stores baissés, au milieu des instruments de Gilles : synthé Korg, guitare, TEAC 4 pistes à cassettes. Le signal de fin de bande clignote dans mon cerveau : la touche éveil ne tarde pas à disjoncter. Je m’endors d’un coup. Dernier flash, derniers cris dans la nuit, sur fond de ce « Back to Cruelty »: un groupe de mecs bourrés, place de Bretagne, sortant du bar de la Marine, se dessine sous mes paupières….( À suivre…..)

Marc Seberg by Pierre Terrasson

Marc Seberg by Pierre Terrasson

 

Publié dans le numéro 152 de BEST daté de mars 1981

 

Merci à Pierre René-Worms, Richard Bellia et à Pierre Terrasson d’avoir re-posté sur leurs Facebook ces merveilleux clichés que j’ai pu du coup leur taxer….

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