BEST VS ROCK & FOLK OU LA RUE D’ANTIN VS LA RUE CHAPTAL

Partager

 

BEST VS ROCK & FOLK

BEST VS ROCK & FOLK

 

BEST contre Rock & Folk, dans les années dorées des 80’s, c’était un peu le combat des Horaces contre les Curiaces, ou si vous préférez, le coté clair de la Force contre le côté obscur. Et je suis bien placé pour l’évoquer, puisque qu’avec mon mentor, Hervé Muller, et Jean Eric Perrin, je suis l’un des rares « transfuges » à être passé (avec soulagement) de Rock & Folk à BEST passant d’un mag nécrosé, cyniquement dirigé, méprisant le rock français, et totalement inféodé aux maisons de disques à un journal épris de liberté artistique, ouvert sur le monde et toutes ses couleurs. Entre Christian Lebrun et Philippe Paringaux, mon cœur n’a jamais balancé une seule seconde.

 

Christian Lebrun en Bryan Ferry

Christian Lebrun en Bryan Ferry pour le N° 100 de BEST

Après avoir relu le superbe texte de Chalumeau, pour le recueil « Best of Best tome 1 », concocté par Bruno Blum, néanmoins et sans vouloir faire mon GBD, je tenais à rétablir ma vérité sur ce constat « idyllique ». Tout du moins en ce qui concerne sa « vision » de la rue Chaptal, côté Rock & Folk. Oh, bien entendu, il n’y a rien à retirer de son vibrant portrait de Christian Lebrun, l’Elliot Ness du rock hexagonal, l’homme le plus droit, le plus honnête, le plus cool et sans doute le plus talentueux dans l’art de la rock-critique de notre côté du Rio Grande. Il n’existe pas de mots assez forts pour louer Christian et son amour illimité de la musique ou plutôt des musiques. Mais ce qui importait avant tout, c’était sa tolérance impeccable, son incroyable ouverture d’esprit et au-dessus de tout : sa simplicité. Chalumeau évoquait un Lebrun « meilleur complice de concerts ». Et c’était si juste. J’étais toujours aussi émerveillé lorsqu’il me racontait en « vieux sage » ses live à l’Olympia, comme ceux des Beatles ou des Stones auxquels il avait pu assister. C’était magique. Toujours généreux, Christian m’a souvent offert de partager son « plus one » et avec lui j’ai pu assister à de très nombreux concerts, de Neil Young au premier concert des Stray Cats à l’Olympia en passant par et tant d’autres. À la fin du gig, je lui proposais systématiquement de le reconduire en voiture chez lui à Pantin. Et Christian déclinait, à chaque fois, pour s’engouffrer dans sa bouche de métro. Il aurait pu, comme tous les autres Rédac’ Chefs, monter dans un taxi et balancer une note de frais. Pas Lebrun, qui tenait à rester un homme libre. J’avais tellement l’habitude de le croiser dans les concerts que, des années durant, après qu’il nous ait quittés, instinctivement je cherchais sa silhouette inimitable dans la foule, croyant à chaque fois l’apercevoir avant de me raisonner. De même, jamais Christian n’acceptait de voyage de presse, choisissant à chaque fois d’envoyer un de ses rédacteurs. Idem pour les fameux « déjeuners d’attachés de presse », pourtant si prisés du côté de la rue Chaptal ! Pour lui, c’était le prix à payer pour conserver son indépendance, face au chant des sirènes des divers labels.

Christian Lebrun était doté d’un humour inimitable

 

Dans son bureau de la rue d’Antin, il y avait le fameux « placard à disques », où nous choisissions tous les LPs que nous désirions chroniquer. Christian assurait alors lui-même la rubrique 45 tours. Mais dès qu’il avait achevé son papier, il replaçait les singles dans le placard pour, qu’à notre tour, nous puissions également en profiter. Jamais je n’ai oublié ses (parfois longs) silences au téléphone, lorsque je l’appelais du bout du monde en PCV. Mais ce qui me manque le plus est sans doute son rire. Car on ne le dira jamais assez, Christian Lebrun, s’il se montrait souvent « pince sans rire », était doté d’un humour inimitable. Mais LA principale qualité de notre rédacteur en chef était  surtout son courage. Lorsque Sylvie Boutin, après la mort tragique de l’éditeur de BEST, son mari Patrice Boutin, tué au volant de sa Ferrari, en bourgeoise aussi cynique qu’inculte et brutale, a repris en main la direction du magazine, jusqu’à son dernier souffle Christian s’est toujours ouvertement opposé à elle, pour nous protéger. Au point parfois de le payer de sa santé. Voire de sa vie. Christian avait l’habitude de dire qu’il préférait invariablement une bonne interview assurée par un de ses rédacteurs qu’un papier exclusif racheté aux Anglais ou aux Américains et traduit dans notre langue. Pour lui, toute la richesse de BEST résidait dans sa rédaction. L’humaniste, l’homme de gauche qui revendiquait toujours son engagement n’a jamais transigé. Cela fait maintenant presque 30 ans qu’il s’est noyé, mais il ne se passe jamais une semaine sans qu’une de mes pensées ne l’accompagne. Je lui serai toujours reconnaissant de m’avoir accueilli rue d’Antin, de m’avoir accordé sa confiance aveugle et parfois même sourde, me suivant toujours dans mes coups de cœur musicaux, en me laissant publier les premiers papiers hexagonaux consacrés à Prince, Squeeze, R.E.M., Depeche Mode, Carte de Séjour ou encore Eurythmics. Dés l’instant où il m’a accueilli dans son bureau et qu’il m’a confié ma toute première chronique pour BEST, le 10éme LP de Neil Young «  Hawks & Doves », Christian Lebrun n’a jamais cessé de me renouveler sa confiance. C’était sa manière de procéder. Avec moi, comme avec ses autres rédacteurs. Lorsqu’il nous a quittés, au début des années 90, c’est comme si notre base s’effondrait. Nous avions perdu un père et il savait se montrer si spirituel. C’était déchirant.

Christian Lebrun

Christian Lebrun by Youri Lenquette

« Voulez-vous bien me débarrasser de ces nègres ? »

 

À des années-lumière de la rue d’Antin et de Lebrun, se trouvait la rue Chaptal et Rock & Folk, où j’ai passé environ huit mois, avant de rejoindre la rédaction de BEST. Philippe Paringaux avait peut-être été un grand journaliste, c’était en tout cas un piètre rédacteur en chef. Totalement inféodé aux maisons de disques, avec son adjoint, le triste sire Jacques Colin, chaque déjeuner était l’occasion de se faire rincer à l’œil par des attachés de presse voraces. Les rapports financiers entre Rock & Folk et les labels étaient carrément incestueux. La preuve, ma toute première chronique dans le mag était pour moi une jolie provoc, un clin d’œil, puisqu’il s’agissait d’un 33 tours de Sheila. Certes, on entendait à peine la chanteuse de « L’école est finie » et c’était essentiellement un album de Chic, puisqu’il s’agissait de « Spacer ». Sheila dans Rock & Folk ? WTF ? En fait, pour mieux comprendre la présence de ce « Spacer » dans le mag, il fallait le retourner et observer la « quatrième de couverture » – la pub la plus chère du numéro- au dos du Rock & Folk…où Claude Carrère avait investi pour promouvoir…Sheila of course ! Chronique contre pub, je subodore que ces petits arrangements entre amis étaient monnaie courante chez Rock & Folk. De même, lorsque Paringaux et consorts plaçaient en « une » une chanteuse aux gros seins, BEST à l’opposé osait mettre en couve un groupe français.

Brenda Jackson, Bill Schmock, Christian Lebrun & Francis Dordor

Brenda Jackson, Bill Schmock, Christian Lebrun & Francis Dordor pour le N° 100 de BEST

Durant les french open de Roland-Garros, il fallait se pencher et passer en katimini pour ne pas obscurcir le champ de vision de Paringaux qui regardait le tennis sur son téléviseur, avant d’accéder au « placard à disques » où nous choisissions les albums à chroniquer. Le tennis au-dessus du rock, telle aurait pu être alors la devise du mag ! Le pire, c’était ce mépris pour certains artistes et pour les gens en général. Un mépris qui pouvait même dégager des relents nauséabonds. Comme lorsque le rédac chef me tendait, par le coin de sa pochette, le double album live des Jacksons en me lançant narquois « Voulez-vous bien me débarrasser de ces nègres ? » Je lui rétorquais alors : « Oui Philippe, pas de problème, tu auras ta chronique lundi. » Vous l’aurez remarqué, je tutoyais Paringaux…qui me vouvoyait en retour. Or, à mon sens, la  base d’un rock de culture anglo-saxonne était égalitaire, donc le tutoiement était de rigueur. De même, ils savaient aussi se montrer particulièrement pervers chez R&F, n’hésitant pas à confier la même chronique…à deux pigistes différents, en nous balançant cyniquement: « comme ça on prendra la meilleure ! ». Sans se soucier un seul instant de faire bosser pour des prunes un free-lance non-salarié . Je vivais à l’époque en parallèle à R&F, l’aventure extraordinaire des radios pirates parisiennes, en lutte contre le monopole des ondes de l’ORTF. Prouvant à nouveau l’infaillibilité de leur flair légendaire, l’équipe Paringaux/ Colin, le mois où elle me refusait un article de fond sur ces nouvelles FM qui allaient révolutionner le rock, publiait un article de fond sur le rock à la radio, mais… sur Europe, RTL et Inter. Ils avaient tout compris. C’est justement grâce à Radio Ivre la pirate que j’ai pu quitter Rock & Folk pour rejoindre BEST, comme on passe de Pyongyang à Séoul. Le journaliste Alain Weiss écrivait alors au Monde et également dans BEST sous le pseudo de Bill Schmock ; or il participait à l’émission du Docteur Bob, qui précédait la mienne : Planète Ivre. Chaque semaine, nous nous croisions avec Alain, dans les studios improvisés de la radio pirate, jusqu’au jour où il m’a lancé un peu narquois : « pourquoi continues-tu à te faire chier chez ces ringards de Rock & Folk, viens plutôt avec nous chez BEST ». Et c’est ainsi que par le pouvoir d’Alain Weiss, que je ne remercierais jamais assez, je me suis retrouvé rue d’Antin, dans le bureau de Lebrun. Un passage salutaire qui a profondément changé ma vie.

GBD @ Radio Ivre by Pierre René-Worms

Victoire par KO pour le BEST Christian Lebrun

Quelques années plus tard, croisé à une fête, Jacques Colin, qui n’était pas encore devenu un grand rédacteur en chef de Voici, a eu le cynisme de m’expliquer que, dixit : « si j’avais réussi, c’était bien grâce à Paringaux et à lui. ». Tu parles…Charles. Anyway,  BEST VS Rock & Folk, rue d’Antin VS rue Chaptal, pour moi il n’y a pas photo : victoire par KO pour le BEST  Christian Lebrun.

Christian Lebrun, une lectrice & Jean Yves Legras chez BEST rue d’Antin en juillet 1981

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *