OMD : UN ÉTÉ STUDIEUX EN STUDIO

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OMD 86 

Du dimanche 1er juin au dimanche 10 aout 1986, pour les besoins d’un méga-reportage pour BEST, GBD avait très largement fréquenté ses copains d’OMD, Paul Humphreys & Andy McCluskey en villégiature à Paris pour capturer au studio du palais des Congrès le 7éme épisode de leurs sémillantes aventures discographiques: « The Pacific Age ». Flash-back de 30 années jusqu’au dernier LP crucial du fameux duo New-Wave de Liverpool.

 

By Pierre Terrasson

C’est vrai, j’étais tombé fou amoureux de leur premier single « Electricity ». Et surtout j’avais flashé sur leur tout premier show parisien. Par contre ma mémoire me fait défaut ; était-ce au Palace ? Ou bien aux Bains-Douches ? GBD devait avoir encore l’esprit embrumé ce soir là 😉 Mais il avait adoré le concert, le coté minimaliste du show lorsque Paul Humphreys et Andy McCluskey se produisaient avec « Winston » , leur magneto TEAC 4 pistes qui « tenait » alors le rôle de 3éme larron à une époque bien obscure où le sampler et l’ordi n’avaient bien entendu pas encore été inventés. Mais « Winston » faisait admirablement le job derrière ces deux pop stars timides que j’ai mis quelques années à apprivoiser. Il est vrai que depuis l’intrigant « Architecture and Morality » je leur avais bien souvent tendu mon micro pour BEST. Hélas, après un succès sans discontinuer de 80 à 87, la source de leur créativité semble se tarir ( voir dans Gonzomusic l’épopée d’OMD https://gonzomusic.fr/orchestral-manoeuvres-in-the-dark-au-crepuscule-de-la-new-wave.html ). Il n’empèche que, trois décennies après sa publication, « The Pacific Age » n’a rien perdu de sa joyeuse candeur mécanique ni de son pouvoir politique, comme ce discours légendaire de Martin Luther King pulsé par des cuivres synthétiques sur « Southern », sans doute le speech le plus emblématique du pasteur.

« I’ve looked over and I’ve seen the Promised land. I may not get there but I want you to know tonight that we as a people will get to the promised land »  (J’ai regardé devant moi et j’ai vu la Terre Promise. Je ne l’atteindrais peut être pas, mais je veux que vous sachiez ce soir que nous, en tant que peuple, nous gagnerons la Terre Promise » Martin Luther King durant son dernier discours à Memphis le 3 avril 1968…veille de son assassinat au balcon du Lorraine Motel.  De même, « We Love You » était une fucking bonne chanson. Mais hélas, après cet album OMD entamera une traversée du désert qui durera jusqu’en 91. Le duo enregistre trois albums de plus, mais qui ne rencontrent guère de succès. OMD se désintègre en 96…mais pour mieux renaitre en 2010. On attend d’ailleurs un nouveau CD pour 2017 dont on ignore encore le titre. Good luck lads !

OMD 86Publié dans le numéro 219 de BEST

« De Paris, où ils ont choisi d’enregistrer, Orchestral Manœuvres In the Dark tirent l’inspiration, mais pas la distraction : travail assidu, planning respecté à la minute, et selon Gérard BAR–DAVID, résultat final excellent. »  Christian LEBRUN 

Dimanche 1er juin

Face au Palais des Congrès, la dame blonde perruquée du Bois de Boulogne tapine sagement dans sa Porsche. Des touristes papillons en short, alpagués par les néons, s’offrent du Paris chic en petits paquets enrubannés: c’est le nec plus ultra exotique. Niveau -1, dans les sous-sols du Palais, OMD s’installe avec ses synthés dans un studio flambant neuf où flotte une délicieuse odeur de colle. Dans ces fameux studios de la Grande Armée, les Duran Duran s’y étaient offert six mois de villégiature rock dans la plus parfaite oisiveté. Mais Paul Humphreys et Andy McCluskey sont heureusement d’une tout autre trempe. Déchirés par la technologie, bricolos punk et fêlés de pop, ils ont choisi Paris pour confectionner leur septième album, pas pour respirer le parfum des fleurs.

Décor japonais et marbre, Tom l’ingénieur vérifie les branchements des machines. lsolée, dans une petite pièce vitrée, la bécane 24 pistes digitale Mitsubishi ronronne comme un gros fauve. Prêt à bondir. Dans un coin, le producteur Stephen Hague jongle avec ses disquettes. Il avait déjà signé « Crush » le précédent LP avec ses deux hits « So ln Love» et « Secrets». Depuis, sur la lancée du film « Pretty ln Pink», OMD et son « lf You Leave » ont enfin fait craquer les masses yankees . Alors, si OMD doit transformer l’essai, c’est ici ou jamais, à Paris.

 Mercredi 2 juillet

Dans les catacombes du Palais, huit titres sont déjà en boîte. OMD n’a pas craqué sur les fastes des nuits parisiennes. Lorsque je débarque au studio, Paul et Malcolm Holmes, le batteur, s’affrontent au ping-pong, en sirotant un café. Hello hello puis Paul me conduit au Saint des Saints: la cabine. Bric à brac, capharnaüm et rock and roll: câbles, synthés, magazines, walkman CD et cadavres de cheeseburger frites. Si des Stones enregistrent toujours dans un studio de 100 M2, celui-ci est réduit à sa plus simple expression et la cabine décuplée a l’air démesurée. Normal, le studio n’est plus guère utilisé que pour la batterie, les voix et quelques guitares. Tous les claviers sont entassés ici et branchés en prise directe sur la table de mixage! Le digital et ses chips ont décidément bouleversé les données topographiques du rock.

 Dis moi oui, Andy !

OMD 86

Sur l’écran de contrôle, on peut lire « The Pacific Hague » suivi d’une série de chiffres codés.

« Le vrai titre c’est en fait « The Pacific Age ». Ce sera aussi celui de l’album », me lance Andy McCluskey.

Mais pourquoi avoir choisi Paris, Andy ?

Nous avons contacté différents producteurs pour cet album et l’un d’entre eux nous a parlé de ce super studio à Paris. Nous avions déjà travaillé aux Caraïbes, en Belgique, en Hollande et aux USA, alors pourquoi pas la France ? On voulait absolument bosser dans une vraie ville, pas dans un studio-château paumé dans la campagne comme le Manor qui rime avec «mort» entre les prises. Dans une ville comme Paris, chaque instant est un spectacle, ne serait-ce que le chemin du studio à l’hôtel, redescendre les Champs, la Concorde, les Tuileries, les gens, les immeubles, les lumières de la ville. Et puis, en enregistrant en France on se sent plus européen, peut-être parce que nous avons passé toute l’année écoulée aux USA. Pour nous, la télé française, la radio, les vidéos nous offrent une nouvelle perspective. Les chansons étaient déjà écrites à notre arrivée, mais Paris affecte notre manière de les jouer. Nous avons même bossé avec quelques Français comme le guitariste Camille Roustand, ça nous change des éternels requins usés anglais.

 Le titre de l’album a t-il un rapport avec ce feeling européen ?

Mon idée, au début, était d’évoquer le tournant économique qui a bouleversé le monde ces dernières années : les Japonais, les Coréens, les Chinois de Taiwan dominent le grand biz international. Au début, ça n’était qu’un titre de chanson, mais d’autres idées sont venues se greffer. Il y a cette notion de Pacifique calme, apaisant qui incarne tout ce que le monde n’est pas. D’ailleurs, il y avait encore un attentat hier à Paris. C’est aussi une référence directe à notre évolution de groupe, car notre succès a changé de bases géographiques. OMD est plus populaire sur la West Coast US, que chez nous à Liverpool ; d’une certaine manière, OMD s’est tourné du côté du Pacifique. Les chansons ont été écrites à diverses périodes. « Southern » devait figurer sur « Crush », mais nous ne l’avons pas achevée à temps. La plupart ont été écrites en octobre dernier à la maison et dans les creux de la tournée US. « Southern » est une drôle de chanson; nous avions la musique depuis un an, mais aucun texte ne lui collait à la peau. Au cours de mes vacances aux USA j’ai découvert cette boutique, le Famous Voices Museum, le musée des voix éternelles où l’on vendait des cassettes de John Wayne, Roosevelt, Kennedy, Carter… J’en ai acheté quelques-unes et en écoutant les discours de Martin Luther King j’ai soudain songé à «Southern». L’idée d’utiliser une voix célèbre n’est pas nouvelle, mais injecté dans la musique, le message de Luther King se combinait de manière géante. On n’a pas fait un seul effet dans le style «l have a dream- dream-dream » pour ne pas détourner son message comme le maxi  « Malcolm X No Sell Out » sorti voilà quelques années. La chanson était bonne, mais on avait sacrifié au passage toutes les idées de X. Luther King parle d’aller en prison et du boycott des bus ; c’est un discours qui date du début 60’s.

 Le sujet est assez proche de « 88 seconds in Greensboro » et de votre présence à «Touche Pas A Mon Pote » ?

On n’essaie pas de transformer OMD en cellule politique de la lutte anti-racisme, mais il y a des sujets qui nous touchent. Lorsque je vois un reportage sur les gens assassinés par le Ku Klux Klan et que nul n’est inquiété ou arrêté parce que la scène se déroule dans un état du Sud, moi ça me rend malade. C’est cette émotion intense qui nous pousse à faire ce genre de chansons.

 On dirait qu’OMD a toujours ce besoin d’expression. Même lorsque vous chantez des choses simples comme « So In Love » ça n’est jamais banal.

Normal, on ne fonctionne pas ainsi. Je ne pense jamais noir où blanc, ça permet d’éviter les textes clichés, les chansons cartes-postales. Les meilleures pop songs ont souvent des textes sans queue ni tête, des Supremes aux Beatles, c’est de la « junk culture » : c’est nul…mais c’est génial ! ll y a aussi cette chanson, « Dead Girls », un titre de bouquin glané à la vitrine d’un libraire. Paul et moi avons composé cette musique un peu grandiloquente et mystique dans le genre « Architecture and Morality». Je me suis mis à chanter des trucs qui me passaient par la tête. C’est une drôle d’association, « mortes » et « filles » ; ce qui les rapproche, en fait, c’est la religion catholique, ou du moins, ma vision perverse du christianisme. C’est sans doute un héritage de mes parents : mon père déteste la religion en bloc et ma mère appartient à deux chorales protestantes, une anglicane et une catholique. Mais elle se fiche de la religion, elle aime juste chanter. Il y a cinq ans, j’avais acheté à Bruxelles ce bouquin de photos en noir et blanc sur les momies de Palerme en Sicile. Jusqu’au siècle dernier, tous les gens étaient momifiés dans des catacombes autour de la ville. La peau brillante comme de la cire, vêtus de leurs plus beaux habits pour l’éternité. Leur vision était saisissante. Une section était réservée aux enfants. lls sont morts voilà des siècles, mais les photos les rendent magnifiques, presque vivants ; ces images ont resurgi avec la musique. »

Andy extrait une cigarette de son paquet, l’allume et replonge avec Stephen dans le canevas digital du titre « The Pacific Age ».

 Vendredi 17 juillet

OMD 86

 

Dix jours se sont écoulés et OMD n’a pas chômé. Tous les titres du LP sont enregistrés. Paul et Andy ont attaqué le mix avec Tom, le New-Yorkais qui les a aidés à produire « If You Leave », et le discret Stephen Hague. Andy me retrouve près du ping-pong pour me donner les dernières nouvelles du front Pacifique.

 « C’est la première fois que vous utilisez le même producteur pour deux LP.

Stephen est un arrangeur surdoué, il sait extraire toutes les idées originales de nos demos. ll sait aussi m’empêcher, m’interdire, même, d’être paresseux en nous forçant à faire et refaire jusqu’à la perfection. On se dispute souvent, mais c’est normal; je déteste faire un album, car un disque fini ne colle jamais 100 % à l’idée qu’on pouvait s’en faire; c’est une utopie. Avec ce « The Pacific Age » on essaie justement de retrouver le dynamisme que nous avons sur scène. Car c’est vrai, j’aime ça, peux être plus encore que les autres qui sont pris par leurs instruments alors que je n’ai rien d’autre à faire que chanter et exprimer des émotions en balançant mon corps.»

Paul Humphreys connaît aussi la chanson. «Souvenir» et puis «Secrets» sur le dernier album avaient le calibre tube. Dans le studio où nous discutons, les voix rebondissent sur le marbre et les glaces, tandis que Stephen Hague s’amuse à nous injecter des sons zarbis extraits de sa « disquettothèque » ( mix de disquette et de discothèque : NDR).

 «Cette fois encore je vais chanter une chanson, « Live and Die », sans doute le premier simple, une love story. C’est étrange, comme au fil des années, nos chansons d’amour ont appris à moins se dissimuler. C’était sans doute de la pudeur; on les cachait dans des textes abstraits, mais c’était déjà des chansons d’amour.

 J’ai l’impression qu’OMD s’est sacrément élargi. Le duo est-il devenu un groupe ?

Depuis « Crush », OMD est une formation à six. Malcolm Holmes et Martin Cooper sont avec nous depuis cinq ans et les cuivres, les frangins Weir, nous ont rejoint après «Junk Culture ». Ils sont tous multi-instrumentistes. Tu sais, on s’est beaucoup ouvert ces dernières années. À une époque, nous étions tellement pointilleux sur notre musique qu’il n’était pas question que quiconque y touche. Mais si un musicien joue mieux que nous, son talent fera avancer le son OMD en élargissant notre horizon.

 Après dix années d’exercice rock, comment se passe le travail avec Andy ?

Parfois on n’a même pas besoin de se parler pour communiquer; on sait exactement ce que pense l’autre. Le plus proche du clavier ou de la guitare prend l’instrument et voilà. Andy et moi sommes très différents, mais complémentaires. Lorsque je compose, j’ai toujours l’impression qu’il manque quelque chose. Eh bien, la contribution d’Andy sera de remplir ce vide. Il sait amener une de mes chansons vers une direction à laquelle je n’aurais jamais songé. L’inverse est aussi vrai, la force d’OMD c’est ce qu’on fait chacun aux chansons de l’autre.

Urgence

omd

Aujourd’hui nous sommes le 11 juillet, respectez vous votre planning ?

L’urgence se révèle être le plus efficace des speeds. Nous nous sommes imposé un laps de temps et nous le respecterons. Car si nous tardions trop, l’album ne sortirait pas en octobre aux USA et il se retrouverait ainsi ipso facto repoussé… en février. « The Pacific Age » sera remis le 10 août à notre label et le single sera dans les bacs en Angleterre dès la fin août. OMD est un groupe à album; si nous sortons des 45 tours c’est uniquement pour braquer l’attention sur le LP. Je crois pourtant qu’avec « Dazzleships » nous nous sommes un peu égarés. Après le succès d’«Architecture and Morality», comme nous refusions la même formule, nous nous sommes un peu trop atomisés.

 « Junk Culture» était donc la réponse pop aux expérimentations de « Dazzleships » ?

Oui, mais pas de manière préméditée. Nous cherchions autre chose, une autre dimension, même si les chansons étaient un peu légères.

 « Crush » m’a fait retrouver ma confiance en OMD l

Si tu aimais « Crush », tu aimeras encore plus celui-là !

 Je présume qu’on ne vous voit toujours pas sur la pochette ?

On n’est pas un groupe-image, on fait de la musique.

 Pourtant Andy et toi n’êtes pas des Quasimodos au point que vous cherchiez vous cacher ?

On a toujours eu cette attitude de refus: pas question de vendre un seul disque sur notre image. Au moins, tu es certain que si tu décrochés un hit, ça n’est pas pour un joli sourire, mais pour une musique qui tient la route. Elle est très visuelle, elle a des tripes, même si la majorité imagine OMD bosser dans une pièce stérile de labo vêtus de blouses blanches. »

Back to the control room où Paul écoute un mix de « We Love You »-rien à voir avec celui des Stones- avec des chœurs synthétiques pulsés de drum machines qui s’envolent dans le décor japonais. Renforcé par les cuivres, le titre balance en harmonie avec l’étincelle de passion qui sait mettre le feu aux poudres.

 Dimanche 20 juillet

The Pacific Age

 

Le Palais des Congrès ressemble au château de la Belle au bois dormant. Au studio Stephen, Tom et Andy remixent « Southern ». Paul s’est échappé dans ce Paris qu’il connaît bien puisqu’il y passe souvent des vacances avec sa femme Maureen. Dans la cabine, la voix détonante de Martin Luther King sur les retours semble jaillir d’outre-tombe. Stephen Hague est un dangereux maniaque, un jusqu’au-boutiste de la perfection. Chaque détail compte. Sur la télécommande du Mitsubishi, les doigts de Tom répètent inlassablement les mêmes gestes d’avance et de retour de bande. Montage dans le discours de King et réinjection dans l’ordinateur, peu à peu la musique d’OMD épouse la voix du pasteur leader noir. Une heure, deux heures pour que le son dépasse le mur des idées, puis Stephen Hague, vidé, décide d’aller se coucher. Il disparaît avec son fidèle walkman CD, le Discman Sony, le meilleur ami du producteur.

Andy prend une pile de bandes, en extrait une et la place sur le Revox. Une à une, les chansons de « The Pacific Age » emplissent la pièce. Si les écoutes en studio sont souvent trompeuses, elles laissent toujours une sensation forte, bonne ou mauvaise. Cette fois pourtant je SAIS qu’OMD va gagner. Mon instinct me pousse en avant et j’ai la certitude que cet « Âge du Pacifique» made in Paris emportera le groupe de Liverpool sans doute plus loin qu’aucun autre album.

Dimanche 10 Août

Les derniers synthés d’OMD s’empilent au Palais des Congrès, parés à décoller pour Heathrow. Pari gagné, la bande master a quitté Paris hier; elle sera lundi sur un certain bureau de Virgin Londres. Dans sa Porsche, la blonde a changé de perruque, mais elle tapine toujours, ignorant sans doute qu’une page de l’histoire du rock avait été tournée, là  presque sous son nez.

Publié dans le numéro 219 de BEST daté d’octobre 1986

 

 

BEST 219

Dans les années 80, il était fréquent que les groupes US ou GB choisissent notre capitale pouu venir y enregistrer leurs albums , voir cet article publié dans le numéro 201 de BEST et re-publié en mai 2015 sur Gonzomusic

( https://gonzomusic.fr/paris-la-ville-son-lorsque-les-stars-du-rock-enregistraient-chez-nous.html )

 

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