LUCKY DUBE REGGAE STAR DE L’AFRIQUE EXTRÊME

Transvaal land

Transvaal land by gbd

Voici 30 ans dans BEST, GBD en compagnie d’AG (🤪) et de YP, explorait le Transvaal pour remonter aux sources du reggae flamboyant de Lucky Dube, le Bob Marley de l’Afrique extrême, regrettée star de la sono mondiale injustement assassinée à Joburg, ce triste soir du 18 octobre 2007. Intense flashback qui nous ramène jusqu’à Newcastle South Africa au temps de l’apartheid.

Lucky Dube by Alain Gardinier

Lucky Dube by Alain Gardinier

C’est en juin 1988, dans les studios de répètes de Gallo Records à Johannesburg que j’ai interviewé pour la première fois Lucky Dube. Penché devant son piano, il répondait à mes questions à la fois pour BEST et pour la télé, FR3 ( France 3) pour laquelle je travaillais également. Cependant, j’avais déjà rencontré Lucky quelques jours auparavant, au concert qu’il donnait dans une salle des fêtes de Soweto. Apartheid oblige, j’étais le seul blanc présent à des miles à la ronde. Et ce show rasta juste émotionnel demeure encore à ce jour un de mes souvenirs de journaliste le plus cher ( Voir dans Gonzomusic https://gonzomusic.fr/so-long-my-african-shadow-men.html ). Un peu plus d’un an plus tard, au printemps 89 je suis de retour en Afrique du Sud. Accompagné par les confères Alain Gardinier – qui signe la superbe photo de Lucky qui illustre cet article de BEST- et Yann Plougastel nous partons aux confins du Transvaal, sur la route de Durban, pour retrouver Lucky chez lui à Newcastle. Auparavant, nous visitons l’école où le musicien a fait ses toutes premières armes et après le tournage de l‘interview de Lucky,  Alain, Yann et moi tordons le bras aux lois racistes de l’apartheid, en obligeant par un simple stratagème le restau de luxe local à servir Lucky et à son cousin Richie Siluma. Le susdit restau n’avait jamais jusqu’à présent ouvert ses portes à son enfant le plus célèbre. C’est par ces petites victoires que nous avions alors l’impression de faire reculer ce racisme étatique qui régnait en Afrique du Sud. Durant les 90’s, j’aurai l’occasion de revoir mon frère Lucky, notamment après un concert donné à Marseille. Hélas, mille fois hélas, le 18 octobre 2007 le fameux rasta gare sa Mercedes devant un fast food de Soweto. Ses enfants restent à l’intérieur du véhicule et assistent impuissant à l’assassinat de leur papa au cours d’un braquage qui a mal tourné par un junky qui n’avait même pas reconnu l’une des plus grandes stars de son pays. Immense perte qui m’a déchiré le cœur. Hélas, l’histoire récente de la musique sud-africaine n’est qu’une longue tragédie : Ray Phiri, Lucky Dube West N’Kosi, Mahlathini , Johnny Clegg l’été dernier et Joseph Shabalala ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/adieu-joseph-shabalala-des-ladysmith-black-mambazo.html ) ont tous été emportés par le destin ou la maladie ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/mort-de-ray-phiri-et-tournee-dadieu-de-clegg-lhecatombe-du-rock-sud-af.html ) et de tous mes héros des sons de la libération contre l’apartheid seul Sipho « Hotstix » Mabuse est encore parmi nous.

Publié dans le numéro 251 de BEST sous le titre :Kids

L’ÉTOILE DU SUD

« Star noire d’Afrique du Sud- oui ça existe- reggae man millionnaire du disque, Lucky Dube n’oublie pas que son ghetto ne fut pas toujours doré. Gérard « Around the World In a Day » Bar-David l’a retrouvé aux confins du Transvaal » Christian LEBRUN

 Ce matin-là, dans ma chambre d’hôtel, les petits enfants de Shaka Zoulou débordaient largement l’écran de télé. Uzi en bandoulière et uniforme sable, un régiment entier de féroces guerriers scandait et dansait pour la toute dernière fois son superbe et terrifiant chant de bataille. Exit le « 203° Bushman », selon la résolution 435 des Nations Unies, dans le cadre des accords sur la paix en Namibie, ces commandos d’élite formés et armés par l’Afrique du Sud pour lutter contre les partisans du Swapo, doivent être démobilisés. Chant du cygne pour ultime cri de guerre, le dernier show des Bushmen semble durer une éternité.

Face à l’entrée d’une mine d’or du Ciskei, des milliers de mineurs casqués et bottés chantent leur « walking song » avant de s’engouffrer a quinze mètres/seconde dans des ascenseurs jusqu’aux tripes de la Terre pour y arracher quelques grammes de minerai par tonne de roche extraite dans la suffocation de la poussière et de l’air raréfié. Du jour de sa naissance, jusqu’à sa mort, le noir d’Afrique du Sud traverse toute son existence dans la musique. Les superstars ébène ne sont pourtant qu’une poignée en Afrique du Sud. Inconnus de la minorité blanche, ces héros du mbaqanga, le son des townships, font déborder les stades et chacun de leurs albums s’arrache à des milliers d’exemplaires. Indispensables soupapes de sécurité, ces artistes drainent le même message d’inéluctable croyance en une future Afrique du Sud démocratique et multiraciale. Par les pouvoirs conjugués de la musique et du blé, ces rockers noirs sur ciel d’Afrique dévorent l’apartheid de l’intérieur comme le ver fait son trou dans le fruit défendu du capitalisme. Aujourd’hui, à Soweto, le faste de certaines demeures yuppy n’a plus rien n’a envier a celles de Sendton, le Neuilly local. Filet déchiré de l’apartheid, le Group Area Act qui oblige les noirs à résider dans certains quartiers ne sera peut-être bientôt plus qu’un mauvais souvenir. L’été prochain, Sendton découvrira le mélange racial en votant sa transformation en « grey area» et Chicco, le Michael Jackson de Joburg a déjà chargé ses hommes d’affaires de lui dénicher une propriété à sa mesure.Lucky devant chez lui

L’époque où le musicien noir touchait dix sacs pour un album enregistré en une heure avec des instruments qu’il ne pouvait même pas posséder est dé-fi-ni-ti-ve-ment révolue. Le Rand se la joue Dollar, alors si l’argent n’a pas d’odeur, il n’a pas non plus de couleur. Les royalties tombent comme les cachets des tournées et les Mercedes prolifèrent dans les townships. Celle de Lucky Dube, roi du reggae-mbaqanga, le Bob Marley de l’Afrique extrême, est un petit bijou aérodynamique baptisé AMG de 250 000 rands -625000 F soit 100.000€ de l’époque -, un amour de provoc sur quatre roues qui fait baver d’envie chaque petit blanc moyen dans sa triste BMW de série. Au volant de son monstre, Lucky s’est fait dix fois arrêter par des flics en état de choc, incapables d’admettre qu’un plus bronzé qu’eux puisse se payer une telle caisse de rêve ! Alors, pour retrouver les racines du succès de Dube-la-chance, j’ai suivi les traces de son AMG dans la poussière ocre jusqu’aux confins du Transvaal.

JANDRELL SECONDARY

Ciel bleu aveuglant, à dix kilomètres de Joburg c’est déjà l’espace infini de l’Afrique. Seuls les lignes à haute tension et le ruban déroulé du bitume perturbent l’harmonie naturelle des plaines du Natal. La loi de l’apartheid oblige 80 % de la population se contenter de 10 % de la surface du pays. Les blacks s’entassent dans les townships, les blancs monopolisent une terre souvent inoccupée ; et s’ils apprenaient enfin a partager ? Sakile est ce village noir à deux heures de route de Johannesburg où Lucky Dube a passé les premières années de sa vie. Petites maisons plantées les unes sur les autres avec dans tous les coins des amours d’enfants noirs qui courent au-devant de notre auto en riant et nous accompagnent au bout d’un chemin de terre jusqu’a la Jandrell Secondary School où notre rasta a poussé ses premières vocalises. Protégée par une palissade de barbelés-rasoirs (triste invention sud-af) l’école est construite en briques rouges. Billy Mussia, le directeur actuel, était le prof d’anglais et d’afrikans de Lucky Dube:

Billy Mussia principal

Billy Mussia principal

« Lucky a commencé sa musique ici même, dans cette école. Il répétait juste à côté de la salle des profs. Il avait seize ans lorsqu’il a remporté un premier prix en conduisant la chorale. Il avait déjà tout le potentiel d’un vrai leader. La plupart du temps, lorsque nous voulons motiver nos jeunes élèves, nous leur parlons de Lucky, car il a su s’arracher à la misère en écoutant les conseils de ses profs, en travaillant sans paresse. Aujourd’hui, pour les jeunes sud-africains noirs l’éducation est la seule chance dans ce monde. »

NEWCASTLE

Newcastle

Newcastle

Sous le vertigineux ciel d’Afrique, nous dévorons des kilomètres de bush, avant d’atteindre Newcastle, où Lucky a choisi d’édifier sa maison. Comme son homonyme british, Newcastle-sur- apartheid est un bourg industriel d’une rare laideur. La ville blanche est dominée par les cheminées d’une monstrueuse usine de métallurgie lourde et le soleil est rongé par un smog perpétuel. Madhatini, sa soeur township noire, n’est guère plus attrayante. C’est une enfilade de maisonnettes frileusement serrées les unes contre les autres sur un chemin de terre battue. Lucky vit dans la rue principale de la section 4, face aux murs d’enceinte barbelés-rasoirs d’un foyer ouvrier. Mais la maison de Lucky ne ressemble à aucune autre. Baptisée « Dube’s Ghetto », c’est une mini-hacienda californienne, cernée de grilles. Avec interphone vidéo et porte de garage télécommandée, le ghetto de Lucky est un véritable palais. Sa plus proche voisine, une zoulou a la coiffe traditionnelle, s’affaire au-dessus d’un feu devant sa cabane de tôles ondulées disjointes. Cinquante centimètres séparent l’occident du quart-monde. En tee-shirt et short, les dreadlocks au vent d’été, Lucky ouvre sa prison dorée pour nous inviter dans son « ghetto ».

« J’ai choisi de vivre ici, car cet endroit n’est pas un délire urbain comme Joburg », explique la star de vingt-six ans, « j’ai besoin de ce calme pour me relaxer entre les concerts et surtout réfléchir en paix. »

Lucky se souvient-il de la petite pièce où il jouait de la guitare à l’école ?

« C’était presque un placard à balais, je m’y enfermais sans cesse entre les cours pour gratter cette guitare a trois cordes que m’avait offerte mon prof. Mais je n’ai jamais sacrifié mes études a la musique. J’ai commencé très tôt a apprendre l’afrikans et l’anglais, car à 9 ans je bossais déjà dans les jardins des blancs. »

Lucky pèse aujourd’hui plus d’un million d’albums, quel chemin parcouru depuis la Jandrell Secondary !In school

« C’est super, mais je me suis battu depuis des années pour y arriver. Je suis né musicien, à ma naissance j’étais fait pour la musique, ça n’est pas un accident heureux, c’est un don de Dieu. »

Depuis qu’il a poussé ses premiers cris, Lucky n’a jamais ingurgité la moindre goutte d’alcool ( ni d’ailleurs fumé le moindre joint) et « Slave », son hit de l’an passé dénonçait l’esclavage des noirs par la boisson.

« Je suis rasta, je dois être tout ce que je chante sans décalage, reprend le chanteur, je dois être un exemple pour ces gens, car je chante pour eux et grâce à eux. J’ai d’ailleurs lancé un projet de bourses pour aider des étudiants noirs a accéder a I’université. Beaucoup d’élèves doués arrivent sans encombre au bac mais leur famille ne peut plus assurer, malgré leurs chances de succès et ils se retrouvent dans une mine ou une usine. Ces élèves brillants n’ont besoin que d’un coup de pouce pour réussir leur vie et enseigner à leur tour dans notre communauté. Pour l’instant, je n’ai pu aider qu’une poignée d’élèves, une goutte d’eau dans l’océan, mais ce projet va se développer, car l’éducation est la seule clé pour une réussite noire dans ce pays. Ces étudiants ont des rêves que je connais bien, je les ai partagés des années durant. Ces rêves se sont matérialisés pour moi, alors à mon tour de les aider. »Together As One

Si Lucky a bâti son « ghetto » voici deux ans, jamais il ne s’était baladé à pied dans la poussière de sa rue. Nous marchons jusqu’au centre commercial et les lycéennes croisées dans leur uniforme gris n’en croient pas leurs yeux. Des mamas black laissent tomber leur maïs pour voir passer Dube- la-chance. Les maisons s’ouvrent et laissent s’échapper une ribambelle de mômes qui nous emboitent le pas. Les sourires rayonnent sur les visages noirs et les mains se tendent pour toucher Lucky.

« Trop de gens haïssent l’apartheid/Alors pourquoi l’aimez- vous ?/Hé toi le rasta./Hé toi l’Européen, I’Indien/vous devez être unis comme un seul homme », chante Lucky avec son groupe les Slaves, sur son dernier LP « Together As One » et son reggae incendiaire lance un espoir qui ressemble à s’y méprendre à tous les combats incarnés par Bob Marley.

Lucky & GBD

Lucky & GBD

« En janvier dernier, je suis sorti pour la première fois d’Afrique du Sud pour aller au MIDEM, à Cannes et j’ai eu le choc de ma vie. Soudain mon rêve se matérialisait, j’ai vu des blancs et des noirs vivre et partager leur quotidien, j’ai vu des gens de toutes couleurs, de toutes races rire à l’unisson et c’est comme si j’avais soudain été projeté dans le futur proche de mon pays. « Together As One » m’a été inspiré par la France, mais ici il y a tant a faire avant que nous ne soyons tous unis comme un seul homme. »

Le futur semble doré pour la reggae star, mais en Afrique du Sud la réalité de l’apartheid n’est jamais très loin. Incontestable célébrité a sucés, Lucky ne peut même pas diner dans le meilleur restau de Newcastle. « Ils nous ont jetés un jour, parce qu’ils refusaient de servir des nègres », raconte Lucky. Avec Richie son manager, nous décidons de tenter le coup. Notre blanche compagnie ouvre les portes du Mike’s Kitchen, comme par miracle. Quelques vieux crocodiles blancs manquent de s’étouffer lorsque Lucky et Richie s’installent à nos côtés. L’apartheid « mesquin » a reculé pour cette fois, mais la route est longue jusqu’au futur multiracial. En Afrique du Sud c’est encore deux pas en avant, un pas en arrière. Le mois dernier, les autorités de Pretoria ont interdit le « Human Rainbow concert » de Johnny Clegg dédié a toutes les races et à la lutte contre le racisme. Dans la foulée de la caravane « Franchement Zoulou », ce concert devrait néanmoins avoir lieu le 19 juin à Paris avec Paul Simon et une armada de groupes noirs sud-africains. « Freedom Will Come Tomorrow », chante toujours Lucky Dube à chacun de ses concerts-explosion reggae et ce lendemain parait juste à portée de la main. La nuit étoilée avale l’AMG blanche du rasta tandis qu’une pub à la radio chante « Black and White », le whisky du futur. Son de la liberté, le mbaqanga n’a décidément pas fini de secouer le fief de l’apartheid et le monde.

Publié dans le numéro 251 de BEST daté de juin 1989

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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