MORT DE RAY PHIRI ET TOURNÉE D’ADIEU DE CLEGG : L’HÉCATOMBE DU ROCK SUD-AF

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Johnny Clegg 

C’est le genre d’annonce que l’on fait le cœur serré : Johhny Clegg, héros de la lutte contre l’apartheid, chanteur, compositeur, musicien hors pair, danseur imparable et ami de longue date, vient d’annoncer sur son site internet qu’il entreprend, forcé par la maladie, son tout dernier périple artistique. Baptisée « The Final Journey World Tour » ( La tourne du dernier voyage), cette tournée mondiale entrainera le chanteur d’ « Asimbonanga (Mandela) » après l’Afrique du Sud, dans un long périple planétaire, lequel, pour le moment, manque hélas de passer par la France. Ce même jour, j’apprends la mort à 70 ans de Ray Phiri, mon pote, héros de la soul-mbaqanga, révélé par le « Graceland » de Paul Simon. Ray n’a pas survécu à un fucking cancer du poumon. Je republierai bientôt une de mes interviews de BEST avec le génial leader de Stimela. En attendant, le beat irrésistible de sa blackitude indomptable pulse dans mes oreilles…et dans les votres.

 

Johnny CleggOui, je sais, on nous a fait si souvent le coup de la « tournée d’adieu » que nous sommes parfois échaudés. Tina Turner nous l’a fait, Fleetwood Mac, les Who, Deep Purple, Dalida, Eddy Mitchell et tant et tant d’autres nous ont déjà fait de telles annonces…avant de changer d’avis, pour mieux revenir parfois. Hélas, cette fois, nulle illusion à se faire, le cancer qui taraude notre Johnny est épuisant. Et les concerts de Clegg ont toujour été particulièrement physiques. On connait tous trop souvent l’issue de ce vaillant combat mené contre ce fucking crabe. Mais, on sait également que, dans cette putain de maladie, le moral est primordial pour ralentir le processus ou carrément guérir. Connaissant notre zoulou blanc, je parie que jamais il ne baissera les bras pour s’avouer vaincu. Tant qu’i y a de la vie il y a de l’espoir. Et Johnny et moi nous pratiquons depuis longtemps. Flashback, au milieu des 80’s lorsqu’en première partie de mes petits protégés sénégalais du Xalam, entrainés par le regretté et génial Prosper Niang, au Cirque d’Hiver je reçois le flash intense de Clegg et de son Savuka, le choc électrique de son vibrant métissage entre rock occidental et le traditionnel mbaqanga sud-africain. Face à face, avec le vibrant danseur black, Dudu, hélas disparu, le blanc Clegg et son ami défiaient toutes les lois de l’attraction terrestre de leur puissant stomping. Mais pas seulement, bien entendu. Ce défi posé par la vision de cette formation multiraciale, théoriquement interdite, était encore plus grand face aux autorités de Pretoria.  Pour Pik Botha, le vieux crocodile, cela devait constituer une vision insoutenable. Mais on n’arrête pas le puissant courant de l’Histoire. La suite, vous la connaissez. Après avoir rencontré Johnny Clegg, des journalistes-réalisateurs, comme moi, ont fait le voyage jusqu’à Joburg pour témoigner de la sublime vivacité de cette culture africaine avec leur stylo et/ou leur caméra. Après le raz de marée de son « Asimbonanga (Mandela) », le monde entier se tourne vers l’Afrique du Sud. Et vous connaissez la suite…les banquiers sud-afs, asphyxiés par les sanctions internationales vont pousser l’intransigeant Botha vers la sortie, pour le remplacer par le plus conciliant De Klerk. Puis Madiba, le plus vieux détenu politique du XXéme siècle est enfin libéré, ouvrant la voie aux premières élections libres et démocratiques de cette Afrique extrême qui mènent au pouvoir Nelson Mandela, premier président noir de ce grand pays.

L’immense Ray Phiri nous a quittés

Ray Phiri

Certes, notre Johnny à lui seul n’a pas terrassé l’apartheid. Mais, aux côtés des intellectuels Nadine Gordimer André Brink, Breyten Breytenbach, des militants comme Walter Sisulu, et d’une poignée d’autres, il appartient aux forces qui ont pesé dans cette révolution pacifique. Le rock de Johnny Clegg est aussi indissociable de ce miraculeux « happy end » politique. À travers ses albums tels que « Third World Child » ,« Cruel, Crazy, Beautiful World » ou encore « Heat, Dust and Dreams », avec ses concerts, ses incroyables performances et son engagement sans faille, il a durablement inscrit son art au patrimoine de notre humanité. Trois fois de suite, j’ai eu le privilège de partir en Afrique du Sud, filmer non seulement Johnny, mais aussi de très nombreux autres artistes locaux entre la fin des années 80 et le milieu des 90. Hélas, trois fois hélas, à l’instar de l’immense Ray Phiri dont Johnny vient d’annoncer la mort voici quelques heures. J’avais interviewé et filmé Ray à chacun de mes périples sud-africains. Leader incontesté de sa formation soul-mbaqanga, Stimela, guitariste hors pair, irrésistible mélodiste au feeling illimité, avec sa voix dorée, Ray était, à mes yeux, l’alter ego africain d’un Marvin Gaye, un géant éternel. Lorsque Paul Simon s’était lancé dans son aventure pionnière : débarquer en Afrique du Sud en plein boycott pour dénoncer l’apartheid entre les lignes de ses chansons il s’était appuyé sur Ray.

GBD dans le tour-van du Stimela de Ray Phiri

GBD dans le tour-van du Stimela de Ray Phiri

Car à la genèse de cet album historique « Graceland », comme de la tournée qui a suivie il y a cette rencontre entre Simon et Ray. Tout au long de « Graceland » la guitare si émotionnelle de Ray Phiri, tout comme les vocaux imparables des Ladysmith Black Mambazo, donnent à cet album son caractère si particulier, si novateur. A Johannesburg, j’ai eu ce privilège de pouvoir partager quelques moments magiques avec Ray. D’abord chez Gallo Records, dans les studios de répétitions où Stimela préparait ses shows. Et aussi en concert, dans l’immense stade local où des milliers de Sud-Africains l’applaudissaient.  Mon cœur saigne, car l’immense Ray Phiri nous a quittés hier matin à seulement 70 ans. Il était hospitalisé au Neilspruit hospital, à l’est de Pretoria, où il achevait un terrible combat de deux mois contre un cancer du poumon particulièrement agressif. J’ai le cœur brisé à l’idée de publier ces infos…Ray était un génie et un être humain d’une rare sensibilité. J’ai du mal à imaginer un monde sans sa présence. So long my african friend.

Mon frère Lucky DubeRay Phiri

 

De retour à Paris, je replonge dans les archives de BEST pour retrouver mes entretiens avec lui et vous les faire partager. Mais quelle hécatombe, tout de même ! Déjà, à la base, l’artiste sud-africain moyen avait une durée de vie déjà considérablement réduite. Un pays très vaste, des villes éloignées les unes des autres, des concerts dans tous les sens et des routes tueuses empruntées par des minibus qui roulent à tombeau ouvert. Tant et tant de héros sud-africains ont péri sur ces routes, mais pas seulement, hélas. C’est surtout la violence endémique qui tue le plus de génies musicaux dans ce pays, à l’instar de Headman Shabalala des Ladysmith Black Mambazo  tué par erreur, en 91, par un vigile, ou le danseur de Johnny, Dudu Zulu, assassiné en défendant un voisin au cours d’une rixe tribale. Plus prosaïquement hélas, la mort injuste survient à cause de la violence économique et son triste corolaire de junkies au crack, à la colle ou autres, comme celle de mon frère Lucky Dube, le Bob Marley de l’Afrique extrême, assassiné, devant ses gamins, par des junks qui ne l’avaient même pas reconnu, pour une pauvre poignée de Rands. Quelle tragédie, quelle injustice. La maladie, mais aussi, il faut l’avouer, un système de santé à deux vitesses, a laissé sur le carreau tant et tant de brillants musicos. Je songe à l’immense Mahlathini, l’Elvis Presley d’Afrique du Sud, entouré de ses farouches Mahotella Queens qui nous quittés bien trop tôt. Comme le génial musicien producteur Wes Nkosi également.

Paul & Ray

C’est dire combien cette nouvelle concernant cette dernière tournée de Johnny Clegg est bouleversante. Voici le communiqué que l’on peut retrouver intégralement sur son site web (http://www.johnnyclegg.com/):

« Près de quarante ans après avoir entamé une des carrières les plus remarquables de la musique, Johnny Clegg entreprend son Final World Tour, une tournée intitulée « Le dernier périple ». En effet, Johnny Clegg a été diagnostiqué avec un cancer en 2015 et a subi une chimiothérapie. Néanmoins, tout au long du traitement, il a continué à tourner localement et internationalement durant un marathon de neuf semaines aux USA et au Canada en 2016. Johnny achève actuellement un nouvel album et son autobiographie. Comme il est en rémission, Johnny a décidé de profiter de cette occasion pour organiser ces derniers shows en Afrique du Sud et ailleurs pour remercier ses fans pour leur soutien indéfectible durant ce long voyage de 35 ans qui embrasse sa carrière. »

AUCUNE date française n’est, pour le moment, programmée

Johnny CleggEntamée par une série de live sold-out en Afrique du Sud, le zoulou blanc attaquera la partie internationale sa tournée à l’Apollo de Londres le 19 aout prochain, avant Dubaï, le 20 septembre. Puis, une solide bordée de dates américaines est prévue sur octobre et novembre. Par contre, AUCUNE date française n’est, pour le moment, programmée, ce qui constitue un putain de paradoxe pour un pays qui a été capable d’acheter l’album d’ « Asibonanga (Mandela) » de Johnny à UN MILLION D’EXEMPLAIRES. Heureusement l’ami Clegg, jamais à court de ressources, à un album de sept titres sur le feu, le premier depuis 2010, peut-être les Live Nation, Asaad/Corrida, Lahana, Frutos et confrères vont-ils ENFIN se réveiller pour inviter Johnny Clegg…une dernière fois, au sens hélas littéral du terme. Y manquer serait d’une inélégante ingratitude, ne trouvez-vous pas ?

 

 

 

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