CLEGG LE ZOULOU BLANC DE LA LIBERTÉ

Johnny CleggVoici 31 ans dans BEST, GBD entre Los Angeles, Paris et Joburg, assistait à la naissance de l’insurgé « Cruel Crazy Beautiful World », le troisième album de Johnny Clegg & Savuka. Sous la pression des militants anti-apartheid et de la communauté internationale l’Afrique du Sud se dirigeait enfin vers une transition démocratique. Plus vieux prisonnier politique du monde, Nelson Mandela serait enfin libéré quelques jours après la parution de cet article et quatre ans plus tard il serait à la tête de la nation qui l’avait emprisonné.

Johnny Clegg by Claude Gassian

Johnny Clegg by Claude Gassian

Deux ans après la disparition de Johnny Clegg, 31 ans après la sortie de cet article, je ne peux m’empêcher de me laisser submerger par une immense vague nostalgique. La plupart des héros musiciens du combat contre l’apartheid ne sont plus hélas de ce monde ( Voir sur Gonzomusic  https://gonzomusic.fr/mort-de-ray-phiri-et-tournee-dadieu-de-clegg-lhecatombe-du-rock-sud-af.html  ). Johnny, bien sûr Voir sur Gonzomusic  https://gonzomusic.fr/?s=Johnny+Clegg ) , mais aussi Mahlathini, Ray Phiri le leader de Stimela qui accompagnait Paul Simon durant tout son périple « Graceland », sans oublier l’immense Lucky Dube, le Bob Marley de l’Afrique extrême ( Voir sur Gonzomusic  https://gonzomusic.fr/lucky-dube-reggae-star-de-lafrique-extreme.html  ). Mais cette année 90 le long chemin vers la liberté semblait enfin devoir s’achever sur une victoire du côté clair de la Force. Flashback…

 Publié dans le numéro 259 de BEST sous le titre :

NOIR + BLANC = COULEUR

« Aucun musicien d’aujourd’hui n’est à ce point lié à la situation politique de son pays. Aussi Johnny Clegg, à l’heure où sort son nouvel album, se devait de commenter avec Gérard Bar-David l’actualité de l’évolution sud-africaine. »

Christian LEBRUN

 

À l’ombre des palmiers de la San Fernando Valley, lové entre un car-wash et un traiteur italien, le studio Plus 4 résonne parfois d’étranges accents zoulous qui hésitent toujours entre sentier de la paix et calumet de guerre. À une bonne demi-douzaine de fuseaux horaires de Johannesburg, dans cette bulle insonorisée californienne, Savuka expérimente les mélanges primitifs et futuristes de son album à venir. « Shadow Man» son illustre prédécesseur avait déjà été conçu entre ces murs, Johnny Clegg s’éloignerait-il de ses racines extrêmes africaines ?

Bien au contraire, propriété du producer qui depuis dix ans accompagne Johnny-Cleggtoutes ses aventures discographiques, le studio Plus 4 est une enclave sud-af’ comme une épine dans le pied des ramolos sea, sex and sun du record-biz local. Et si le producer Hilton Rosenthal a quitté Joburg depuis des années déjà, il n’a rien perdu des accents rocailleux de son anglais antipode. Géant et grisonnant, la quarantaine, Hilton est l’alter ego musical de Clegg. Juif et sud-af révolté tout comme lui, Rosenthal a fondu pour lui cette fusion rock-mbaqanga sur cette console SSL et c’est ainsi que la bichromie du son Savuka a su s’imposer à nos tympans hallucinés par la technologie des mirages digitaux. Le sourire d’Hilton se reflète sur les disques d’or de Juluka et de Savuka encadrés sur les murs du studio, tandis que Johnny intègre une partie de guitare aux harmonies pulsées de « Bombs Away ». Les traits tirés, notre sud-af mutant a les yeux penchés sur son instrument. Lorsqu’il relève la tête, son regard parait s’échapper a des années-lumière de ce spot californien. Lessivé par le décalage horaire et la douleur, Johnny a du mal à se concentrer. Jusqu’a la semaine passée, le nouveau Savuka portait encore le titre optimiste de « Revolution With A Smile », mais en plein milieu de l’enregistrement il a dû regagner Joburg pour assister aux funérailles de son professeur et ami, le militant des droits de I’homme David Webster assassiné chez lui par un quelconque escadron de la mort fanatique de l’extrême-droite afrikaner.

Flashback : lorsque Johnny Clegg Sipho_MChunu_Johnny_Clegg-1ado rencontre Sipho son frère de musique et de sang, il n’assimile pas seulement le langage du mbaqanga(rythme zoulou traditionnel : NDR) par le chant et la danse, il s‘imprègne de toute cette culture noire captive des barbelés de l’apartheid. Et pour aller jusqu’au bout de son expérience directe de la vie des townships et des villages, petit Johnny s’inscrit à l’université du Witwatersland de Joburg pour y suivre des cours d’anthropologie. Et son prof n’est autre que David Webster justement. Fasciné par I’histoire de ces sociétés zoulous, soutous, nkosa… notre héros pose sa guitare pour devenir l’un des maitres-assistants du département d’anthropologie dirigé par Webster. Et si au bout d’un moment Clegg réalise qu’il peut convaincre bien plus de gens  sur scène avec son rock-mbaqanga que durant ses travaux dirigés, il reste très lié à Webster à travers son action en faveur des droits civiques. Salle de concert ou amphi même combat, seule la méthode diffère; David et Jonathan (😜) partagent le même objectif multi- racial, le même désir de voir les deux cultures blanches et noires se mélanger pour qu’elles ne soient plus jamais étrangères l’une à l’autre.

L’apartheid ne puise-t-il pas toutes ses forces dans cette ignorance,  Johnny ?

« L’Afrique du Sud c’est toujours deux pas en avant et un pas en arrière. S’il se produit un événement positif, il sera toujours hélas contre- balancé par quelque chose de funeste. » Et devant ses yeux, à cet instant, défilent sans doute les milliers de poings levés, noirs et blancs, qui traversent Joburg en scandant « amanella » (liberté) pour accompagner l’ami Webster.

« Si cet album devait à la base être intitulé « Revolution With A Smile», reprend Johnny, « c’est pour rendre hommage à cet extraordinaire sens de |’humour qu’ont les sud-africains noirs. Car si au cours des siècles ils ont su surmonter toutes les épreuves c’est bien grâce à ce sourire ; mais un jour comme aujourd’hui, je finis par douter. »

Retour au studio de LA où Derek, le batteur, Steve et Keith bossent l’instrumentation de « Bombs Away ». En ce Cruel Crazy Beautiful Worlddébut mai, Johnny a balancé tous ses textes. Dans l’avion qui le ramenait de Johannesburg, il a enchainé les mots sur un petit carnet, comme autant d’instantanés sur sa mémoire photographique pour exorciser ses émotions secouées. Sanglé sur son siège de passager Johnny ne pouvait s’empêcher de songer à Jesse, son fils. Et sur la page blanche, les mots se sont enchainés dans une écriture presque automatique : « Cruel, Crazy, Beautiful World ». Dédié à son kid et à tous ceux de sa génération, les bébés des 90’s, la chanson donnera en fait son titre au troisième LP de Savuka, mais dans la douceur de ce printemps californien, notre héros l’ignore encore.

Les mois passent au Plus Four et l’enregistrement de l’album s’achève à la fin de l’été. Sa sortie, d’abord prévue pour octobre, est repoussée à janvier pour cause de sortie planétaire. En Afrique du Sud, le nouveau pouvoir blanc multiplie les ouvertures vers l’ANC. Walter Sisulu et une douzaine de dirigeants historiques de l’African National Congress sont libérés après un quart de siècle de détention. Inexorable percée multi-raciale au pays de l’apartheid ou cynique et médiatique évolution cosmétique, les derniers transports et les dernières plages vouées au racisme d’État s’ouvrent enfin aux noirs. Début décembre, Johnny Clegg réagissait sur ce thème au 20 heures de A2 ( France 2 : NDR).

« Ces réformes des bus et des plages (enfin ouvertes à la population noire : NDR) sont cosmétiques, mais elles marquent aussi un stade de transition essentiel à des changements plus radicaux. À ce jour, aucun bouleversement ne s’est encore produit en Afrique du Sud. Lorsque les écoles et les hôpitaux là-bas cesseront leur ségrégationnisme, alors on pourra parler de réels changements. »

Si la principale cause de décès des enfants blancs sud-af reste la noyade dans la piscine de leurs parents (sic !), les enfants blacks ont encore hélas bien d’autres raisons de mourir dans un pays ou la santé, l’éducation et la liberté restent à deux vitesses. Deux jours plus tard, je retrouve Johnny Glegg au bar de l’Hotel Raphaël à Paris où, troublante synchronicité des dieux du rock, la blond(i)e Debbie Harry s’adonne à mots couverts au jeu de l’interview rock. Come back et nouvel LP, sans oublier la tournée à la clef, si Johnny Clegg ne se confondait pas avec sa spécificité sud-africaine, si sa musique ne pulsait pas comme un cul posé sur un baril de poudre, il répondrait sans doute lui aussi à ce genre de question. Mais lorsqu’on découvre un nouvel album dont le tout premier titre « One Man, One Vote » (un homme, un vote) est un manifeste cinglant pour une nation neuve, on ne peut guère échapper à ce futur qui parait si proche. Et jusqu’à cette dernière chanson « Warsaw 1943 » sur le thème du pardon, Johnny Clegg milite de taille et d’estoc pour nous livrer l’essence même de la démocratie dans le vinyle le plus politique de sa carrière de zoulou électrique. Et à I’heure où l’aspirateur sidéral, que le grand Cric le Croque, digère les derniers tyrans de la planète, « Cruel, Crazy, Beautiful World » a tout le son d’une libération.

« Tous ces changements ne sont pas un cadeau de Pretoria, ils ont été arrachés grâce aux forces internes et externes qui pèsent sur ce pays. C’est la victoire des pressions économiques et des autres formes de boycott, de tous ces jeunes militants des townships, des activistes, de l’église progressiste, des syndicalistes… C’est drôle, je chanterai « Asibonanga (Mandela) » à Joburg en janvier sans doute pour la dernière fois, car il sera libéré ; mais lorsque j’ai commencé à la chanter, cette chanson était ressentie par les blancs comme une attaque rageuse, quel chemin parcouru. La presse en Afrique du Sud vient de publier une caricature de Pete W Botha – ex-Président sud-af – rencontrant Mandela dans sa prison et la légende disait : « libérez Pete W », car en fin de compte il a bien été forcé de retrouver Mandela derrière ses barreaux pour lui parler. Botha était lui même prisonnier du simple fait qu’il avait fait emprisonner Mandela. Et le seul moyen pour lui de se libérer, c’est de libérer Mandela. »

Mélodiquement, la chanson qui se rapproche le plus d’« Asibonanga » c’est « Jéricho » et l’on se demande parfois si la musique peut VRAIMENT faire tomber les murs ?

« Un dieu courroucé Johnny Clegga passé un accord avec les Hébreux réfugiés où il s’engage à les conduire vers la Terre Promise. Mais lorsqu’il fait tomber les murs de Jéricho, il ne leur dit pas ce qui va se passer ensuite. Aujourd’hui Israël est l’otage de ses prisonniers, même si les murailles de Jéricho sont tombées. Les rêves des prophètes se sont achevés et les jeunes israéliens sentent dans l’intifada que la religion les a trahis. En Afrique du Sud c’est la même histoire : les afrikans se sont pris pour les nouveaux Hébreux de l’Exode. Ils croyaient avoir une relation privilégiée avec Dieu, que l’Afrique du Sud serait leur nouvelle Jérusalem. Ils ont fait tomber beaucoup de Jérichos avant de la contrôler. Mais aujourd’hui ils sont prisonniers de ces noirs qu’ils croyaient avoir asservis. »

En fait, les nouvelles mesures anti-apartheid du pouvoir blanc ont surtout pour objet d’accoutumer les afrikans à la présence des noirs. Au début de son duo acoustique avec Sipho Mchunu, Johnny tourne dans les town-ships pour s’imprégner de cette culture. Avec Juluka c’est déja une toute autre aventure ; Clegg tente le cross-over vers la blackitude et le public noir découvre le rock blanc. Lorsque le groupe impose la Julukamania à vingt-cinq millions de blacks, Johnny va alors tenter avec succès l’opération inverse sur les petits blancs qui découvrent le choc de ses zouloueries enfiévrées à travers la fusion Savuka.

« Il ne peut exister de fraternité authentique que lorsque les langues et les cultures ne sont pas étrangères les unes des autres », reprend Clegg, « l’aspect politique le plus important dans ma musique c’est que je mets la culture noire à portée des blancs et vice-versa jusqu’à ce qu’elles s’interpénètrent. Il existe un racisme noir qui pense que la culture blanche n’a pas sa place sur la terre d’Afrique et qu’on devait réexpédier tous ces blancs-becs chez eux en Europe. De même beaucoup de blancs pensent que la culture noire est inférieure et qu’elle ne peut surtout rien apporter à l’occident. Je crois qu’avec Savuka nous avons réussi a démontrer que les cultures ont quelque chose d’indispensable à s’apporter mutuellement et que I’idée de partage peut être fun. »

Johnny Clegg by Claude Gassian

Johnny Clegg by Claude Gassian

Au-delà de la douleur et des angoisses du futur, l’album s’achève sur un titre gorgé d’espoir ou Clegg nous enseigne qu’il faut savoir pardonner même à ses bourreaux :

« Warsaw 1943» a été écrite pour l’Afrique du Sud », explique notre rocker antipode, « mais je pensais aussi à l’expérience politique européenne. Je crois que dans notre bout d’Afrique paumée aux fins fonds du monde, nous sommes trop obsédés par le côté unique de notre situation. Certaines histoires nées du fascisme et du communisme en Europe ressemblent bigrement à ce que nous vivons en Afrique du Sud. Et si les cornes sont différentes, la Bête est la même. Je voulais dans cette chanson toucher à l’idée de trahison, la chose la plus forte qu’un humain puisse vivre en dehors du meurtre, car c’est aussi une forme de meurtre. « Warsaw 1943 » se déroule durant la révolte du ghetto juif de Varsovie et la chanson m’a été inspirée par un roman de Ceslax Milosz sur la célébration de la survie d’une amitié à la pire des trahisons. II existe une dynamique humaine que nous devons revendiquer. On ne peut pas se contenter de chanter la torture, il faut parfois savoir se dépasser pour toucher quelque chose de plus fort. Lorsque I’ami arrêté par les nazis pardonne à son copain qui I’a dénoncé, c’est un acte plus fort que I’histoire, un acte plus fort que la guerre parce qu’il porte en lui l’émancipation totale de I’esprit humain. Et s’ils sont assassinés par les SS, cet instant devient unique, il est suprême. »

“I never betrayed you and I never betrayed the revolution…”, chante ad lib la voix de Clegg pour clore ce « Cruel, Crazy, Beautiful World » et l’on comprend soudain que tout au bout du tunnel sud-africain brille la lueur d’un futur multiracial et pacifique dans l’écho lointain d’un beat irrésistible de son inimitable mbaqanga.

 

Publié dans le numéro 259 de BEST daté de février 1990BEST 259

 

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