L’ENQUÊTE SUR LENQUETTE

Joe Strummer & Youri Lenquette 1980

Joe Strummer & Youri Lenquette 1980

Rencontré dans les locaux historiques de BEST au printemps 81, Youri Lenquette est un pote de 40 ans, mais avant tout un super photographe rock, dans la lignée des grands fauves de la pellicule. Du Clash à Youssou N’Dour, de la Mano Negra à Nirvana, du Gun Club à Tiken Jah Fakoly en passant par tant et tant d’autres, ils sont si nombreux à avoir posé sous l’objectif de Youri pour la presse comme pour leurs propres pochettes de disques. Un œil exceptionnel, mais aussi une oreille qui a tant bourlingué. Gonzo-portrait exclusif….Part One !

YouriJe crois que je n’ai jamais décrypté autant de fichiers d’interviews. 12 !  Normal, Youri et moi nous nous  pratiquons depuis déjà quatre décennies en potes, mais aussi en collègues. À nos débuts à BEST ( moi j’y suis rentré fin novembre 80 après avoir quitté Rock & Folk et Youri au printemps 81) Youri va remplacer Bruno Blum à Londres en tant que correspondant du fameux mag, sis au 23 rue d’Antin 75002, sous la rédaction en chef du brillant Christian Lebrun ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/best-vs-rock-folk-ou-la-rue-dantin-vs-la-rue-chaptal.html ).  Et, comme à cette époque-là je partais à Londres presque chaque semaine pour interviewer des groupes, Youri et moi passions du bon temps à assister aux mêmes concerts et dans les mêmes soirées. Puis, dans les 90’s, Youri a viré sa cuti, abandonnant peu à peu sa plume de rock-critic pour son boitier reflex, où il excelle bientôt, comme un alter ego français d’Annie Leibowitz ou de Bob Gruen, rejoignant ainsi le club très privé des plus grands photographes rock hexagonaux, aux côtés des Gassian, Bellia, Dumas, René-Worms ( https://gonzomusic.fr/daho-avant-la-vague-capture-par-pierre-rene-worms.html ) ou bien Terrasson ( https://gonzomusic.fr/terrasson-et-lumieres.html ). Désormais basé à Dakar, il conserve néanmoins un pied à Paris dans son studio du Boulevard de la Villette, où il nous reçoit. Première partie de cette enquête sur Lenquette en forme d’entretien-fleuve, de l’enfance à l’aube des 90’s lorsqu’il accompagne la Mano Negra dans son périple ferroviaire pour traverser la Colombie.

« On va démarrer l’enquête sur Lenquette…tu es né à Nice ?

 Non, à Cahors. Mon père était dans la carrière préfectorale et changeait souvent d’affectation. Nous avons habité à Oran pendant les dernières années de la guerre d’Algérie. Puis nous sommes allés à Montpellier, à Ajaccio, à Poitiers, et enfin à Nouméa où mes parents sont décédés. Après cela, j’ai passé 3 ans chez des tuteurs à Draguignan. J’ai eu mon Bac tôt, j’avais 16 ans et demi et se posait la question d‘où aller poursuivre mes études. Comme ma mère était de Nice, et que quand nous étions enfants ma sœur et moi, lorsqu’on nous demandait d’où nous venions, nous répondions invariablement « de Nice » -on ne savait pas vraiment quoi dire vu toutes ces villes différentes où nous avions vécu – et vu aussi qu’il y avait des universités où m’inscrire j’ai choisi de m’y installer. Mais, même si je n’y ai réellement habité que tardivement, j’y ai vécu des années importantes. Celles où on devient un adulte. Du coup, je me sens toujours Niçois, même si j’en suis parti à 25 ans pour aller travailler pour BEST à partir de début 1981. Pendant 4 ou 5 ans, j’y retournais tous les trois mois. Je me tapais l’aller-retour Nice/ Londres en moto. J’avais vraiment du courage de faire de telles distances, les motos sur lesquelles je roulais étaient des modèles vintages… En général, je faisais une halte à Paris, ce qui me permettait de passer un peu au bureau de la rue d’Antin, voir les potes de la rédaction avant de continuer sur Londres. Il y a eu quelques fois un peu rudes. Je me souviens d’un trajet terrible, en plein mois de février, il devait faire moins 5 dehors ; c’était abominable, je m’arrêtais quasiment à toutes les stations-service, pour éviter d’avoir les articulations bloquées par le froid, en me réchauffant avec les souffleries pour se sécher les mains dans les toilettes. En plus, sur ces vieilles motos, pour une question de look, il était hors de question de poser un pare-brise ou la moindre protection. C’était la gueule au vent et la gueule au froid, c’est des choses qu’on fait à 20 ou 25 ans…

Youri & Sylvie Lenquette

Youri & Sylvie Lenquette Oran 1960

Nouméa, tu y as vécu ?

Oui, j’y ai vécu. On était parti là-bas normalement pour trois ans, puisque les affectations de mon père étaient de trois ou quatre ans maximum. On y est arrivé au mois de mars 1969 et, en fait, début décembre 1969, mes parents ont eu un accident d’avion. Mon père avait un avion de fonction qui s’est écrasé peu de temps après le décollage. Du coup, j’ai perdu mes deux parents à ce moment-là.

Ta mère l’accompagnait ? C’était un déplacement officiel ?

C’était un déplacement officiel, mais il y a beaucoup de zones d’ombre sur tout ça, les raisons du déplacement comme des circonstances de l’accident. C’était une époque un peu trouble. De Gaulle venait de quitter le pouvoir… Donc, l’option que cela n’ait pas été complètement un accident n’est pas à écarter, si elle ne peut pas non plus être confirmée. 50 ans après, tu te doutes bien que c’est impossible de savoir quoi que ce soit.

Il n’y a pas eu de survivant ?

Non, personne n’a survécu.

Du coup, ils ont donné le nom de ton père à un quartier de Nouméa ?

Oui, à une cité  de Nouméa un peu « dure ». On en parlait souvent au moment des troubles en Nouvelle-Calédonie, car beaucoup d’indépendantistes étaient issus de cette cité Pierre Lenquette. C’est apparemment un quartier de logements sociaux. Il y avait encore beaucoup de bidonvilles à l’époque où mon père est arrivé à Nouméa. Et, chaque fois qu’un cyclone passait, tout ça était mis à plat, les gens se retrouvaient sans domicile, donc il a lancé un vaste programme de construction de logements HLM, des trucs tout ce qu’il y a de plus basiques, mais au  moins en dur, avec quand même une salle de bains, ce qui à l’époque était un luxe. Dans les années 60, la population canaque était marginalisée. Dans mon lycée, dans une classe de 30 élèves de quatrième, il y avait deux Canaques, alors qu’ils représentaient la moitié de la population de l’ile. Mes parents avaient de réelles convictions humanistes. Depuis que nous étions petits, il y avait un truc qui ne passait pas à la maison : c’était d’être irrespectueux vis-à-vis des autres ou d’avoir des préjugés de race ou de classe sociale. J’avais d’ailleurs profité de ça. Quand j’étais enfant, j’avais un gros défaut : j’adorais me bagarrer. Et cela posait des problèmes récurrents à ma mère, qui était sans arrêt convoquée à l’école parce que j’avais cassé la gueule à l’un ou à l’autre. On m’a même menacé de m’expédier en pension si je continuais autant à me battre. Quand je suis arrivé en Nouvelle-Calédonie, il y avait plein de gamins qui traitaient les Canaques comme des moins que rien. Du coup, je prenais la défense de mes potes canaques dans la classe. Un peu pour le principe, mais aussi parce que ça me donnait un prétexte pour jouer les justiciers et me bastonner avec ceux qui les maltraitaient. Du coup, quand je rentrais à la maison, j’avais une bonne excuse, mes parents bien emmerdés par le fait que, certes je m’étais encore battu, mais un peu coincés par le fait que je le faisais pour la bonne cause … Je me souviens qu’une fois j’avais fait monter mes potes canaques dans la voiture du Haut-Commissariat qui venait me chercher à la sortie du lycée   pour les ramener chez eux et cela avait créé un petit scandale sur le plan local ! Alors que ce n’était pourtant rien…C’est pour te décrire un petit peu l’état d’esprit qui régnait à l’époque. Je suis arrivé en Nouvelle-Calédonie à 13 ans et cela m’avait sidéré qu’il puisse y avoir une telle différence de traitement entre les gens. C’est la première fois que je vivais cette ségrégation, même si en métropole le racisme était bien présent. Mon père pensait que si rien n’était fait pour rééquilibrer les choses, les gens finiraient par se révolter, comme en Algérie. Et il avait raison.

Ajaccio 1965, Youri 9 ans expérimente la photo pour la première fois sur sa famille

Il gênait des gens ?

Il avait des convictions et c’était un fonctionnaire scrupuleusement honnête et républicain. Selon les circonstances cela peut gêner certains….En Algérie, il était condamné à mort par l’OAS. Même après notre retour en France, lorsque nous étions à Montpellier, ils ont placé une bombe dans la cour de la Préfecture…

Rancune tenace !

Oui, rancune tenace. D’une manière très inattendue, j’ai rencontré des années après en Corse quand j’étais allé faire un reportage sur Robin Renucci alors conseiller municipal d’un petit village de Balagne, un vieux gars qui tenait la maison d’Hôtes où j’étais logé. Au bout d’un moment, tout en passant la soirée à boire des coups, le type qui avait noté que j’aimais bien l’Afrique me fait comprendre que lui aussi connaissait bien ce continent. Au fur et à mesure de la conversation, je réalise que le mec était en 66 au Zaïre, il était en 69 au Nigeria, il était partout où ça pétait ! Il avait fait le Katanga, le Biafra. Bref, il reconnaît qu’en fait de business, son activité était d’être mercenaire. Au bout de quelques verres dans le pif, il me fait : oui, tu comprends quand j’étais jeune j’avais pris des engagements politiques qui m’ont empêché de rentrer en France pendant plusieurs années, je croyais défendre ce que je considérais comme mon pays, puisque je suis né en Algérie.

Et là je lui dis : vous étiez dans l’OAS ?

Il me fait : oui voilà pourquoi je n’ai pas pu rentrer en France jusqu’à l’amnistie de 68. J’étais dans le service Action de l’OAS.

Je lui demande : dans quelle région étiez-vous?

Il me fait : j’étais à Oran

Je réplique : ah bon ? Et mon nom ne vous dit rien ? Pierre Lenquette, ça ne vous dit rien ?

Là, tu vois le mec se souvenir de quarante ans en arrière et me dire : ah oui, ce nom me dit quelque chose. En fait, ce nom était sur une liste qu’on lui avait donnée à l’époque, des gens qu’il fallait dégommer. C’est hallucinant, car tu te retrouves 40 ans après les faits à boire des coups et bien rigoler avec un mec qui à un autre moment donné de la vie était censé descendre ton père. Toute l’absurdité des situations de guerre te saute  tout d’un coup à la gueule…

Youri Lenquette

Youri Lenquette Londres 81

Tu arrives à Nice en quelle année ?

En 73. J’étais étudiant à la fac de droit. Je m’y étais inscrit, car j’aimais bien l’Histoire et je ne me sentais pas de me taper les études scientifiques que mon Bac suggérait. J’étais un étudiant moyen. J’avais assez de mémoire pour apprendre juste avant les exams tout ce qu’il fallait savoir. Surtout le Droit où il y a pas mal de choses à apprendre par cœur. Si tu te souviens des dates, des lois et des arrêts, tu t’en sors. J’ai fini par avoir ma licence.

Nice, pendant le règne de Jacques Médecin…en pleine époque de la French Connection, c’était un climat…particulier, non ?

J’avais 17 ans à l’époque, je ne connaissais pas grand-chose à la vie ni à Nice. Il y régnait en effet une atmosphère assez vénéneuse. Pourtant c’est une ville bénie des Dieux : la montagne, la mer, la plage, le climat…. Mais le clientélisme politique et le fait que la ville était gangrenée par la Mafia jusqu’au plus haut niveau de la municipalité l’empêchaient d’être le petit paradis qu’elle aurait dû être. Une ville où la culture et, tout ce qui concernait les jeunes, était négligé, voire réprimé. La dope était extrêmement présente…

Tu ne m’as pas dit que les deux tiers des gars de ta classe étaient morts soit d’OD soit du Sida ?

Pas de ma classe…les gars d’une classe d’apprentissage dans le collège d’un des quartiers les plus craignos de Nice, Las Planas, où j’ai bossé comme pion pendant 4 ans. J’ai retrouvé plus tard un des jeunes qui en était un des élèves et quand j’ai commencé à lui demander des nouvelles des autres, je les connaissais tous bien, car quand tu es pion tu connais forcément mieux les mauvais élèves que les bons. Je lui disais : et alors, untel ? Lui, il est tombé de la fenêtre du 12éme étage de sa tour, mais bon on suppose qu’on l’a poussé ! Tel autre s’est endormi au volant, a piqué du nez parce qu’il était tellement raide et il s’est emplafonné ! Tel autre a fait une overdose. Et effectivement, 8 des 12 garçons qui étaient dans cette classe étaient tous décédés de mort violente ou accidentelle, mais liée à la délinquance, la consommation ou la vente de drogue. L’héro quand c’est arrivé à Nice, tu as eu l’impression qu’en l’espace d’un an et demi, deux ans, tout un tas de gens était tombé dedans. Je crois que le nombre d’overdoses dans les Alpes Maritimes arrivait en seconde position derrière la Seine Saint-Denis. Cela créait une atmosphère vénéneuse dans la ville. Dès que tu commençais à sortir un peu, tu finissais toujours par croiser sur ta route des gens qui étaient dans le milieu. C’était une ville qu’extérieurement on n’imaginait pas propice au rock. Tu arrives sur la promenade des Anglais, tout est clean, tout est propre, mais dans la réalité c’est une ville assez rock et beaucoup moins propre que l’image de carte postale qu’en avait le reste du monde. Il faut se souvenir que dans les années 70 le rock était beaucoup plus marginal qu’il ne l’est aujourd’hui. À Nice il n’y avait pas d’endroit où jouer.

Nice. 1980. The Clash en concert au Theatre de Verdure.

Nice. 1980. The Clash live au Theatre de Verdure.

Tu te faisais emmerder par les flics, en permanence quand tu n’avais pas le bon look, dès que tu t’éloignais de la norme. Mais en même temps c’est peut-être aussi ce qui a fait qu’il y a eu plein de grands groupes rock niçois… Que ce soit Dentist, d’où sont issus plus ou moins les Playboys, qui existent toujours, Strideur, les Bandits , les Mokos … Il y avait plein de groupes et on se connaissait tous, une petite communauté on va dire. Il y avait un seul endroit qui passait du rock le Findlater’s, un bar avec une sorte de boîte en sous-sol. Je n’étais pas encore à BEST, mais j’étais déjà pote avec Francis Dordor. Il avait vendu à Christian Lebrun, rédacteur en chef de Best  l’idée de « couvrir » les villes de province française, ce qui d’ailleurs avait été un grand succès qui avait bien boosté les ventes de BEST. Tous les mecs de Nice quand tu parles de Nice dans BEST ils achètent BEST !

Je sais, j’en ai fait trois ! Rennes, Lyon et sans doute Bordeaux

Le premier de la série était Nice en 1980. Et il y avait eu une semaine de concerts rock tous les soirs pour que Francis puisse voir tous les groupes de la ville.

Carrément ils avaient monté un festival pour le type de BEST !

Oui. Le mardi soir il y avait Anti-Gang et les Riviera Boys qui jouaient puis le lendemain les Dentist et Abject, ainsi de suite avec tous les groupes. C’étaient des concerts gratuits, mais le public niçois ne se déplaçait pas beaucoup à part notre petite bande. Ça ne l’intéressait pas tant que ça le rock. Tout le monde avait rameuté ses potes pour qu’il y ait un peu du public.

Grâce à cette connexion, tu as fait ton entrée à BEST presque en même temps que moi !

J’avais fini mes études de Droit. J’avais 20 ans et je me suis rendu compte que je ne voulais être ni juge ni avocat…

…ni notaire !

Youri Lenquette

Marseille 1979 Guzzi Ambassador

Ni notaire, donc j’ai commencé à faire des émissions de radio à Vintimille à partir de 1978, sur radio Vintimille. C’était avant la libéralisation des radios libres en France et tu avais des radios FM qui émettaient depuis l’Italie en Français. J’avais une émission rock sur Radio Vintimille qui s’appelait « À toute bombe » qui avait lieu le dimanche soir. Je partais avec ma  moto de Nice jusqu’à Vintimille pour faire mon émission où je faisais tout tout seul, la présentation et la technique… J’ai fini par avoir une vraie petite audience locale, car c’était la seule émission punk à la ronde. J’avais emprunté mon titre à une chanson de Starshooter. Du coup, Dordor m’avait donné le contact de quelques attachées de presse à Paris et je les avais contactés pour avoir des disques à l’œil. Puis j’ai contacté « La semaine des spectacles », une sorte de Pariscope local. Le mec qui tenait ça ne connaissait rien à la musique et j’ai réussi lui vendre l’idée de faire une page toutes les semaines pour parler des sorties de disques dans son mag. C’était du bénévolat bien sûr, mais j’avais ma page où je ne parlais que de groupes obscurs qui me plaisaient et n’avaient, bien sûr, rien à voir avec la cible du magazine. Mais, comme le type ne connaissait rien à la musique en dehors de Michel Sardou, il ne se rendait pas compte de ce décalage…Mais cela m’a servi. Francis qui connaissait mon envie de quitter Nice – cela devenait un peu délétère avec la dope et tout ce qui se passait quand tu aimais vivre différemment – a montré mes articles à Christian Lebrun, qui m’a proposé en février 80, de partir comme correspondant pour Best à Los Angeles.

1988_THECURE_SPINCOUVMais bon, ce n’était pas facile de quitter Nice. J’y étais un peu une petite star locale avec mes copines, ma moto et le beau temps presque toute l’année. J’avais tendance à repousser sans arrêt le moment du départ. Jusqu’à ce qu’en décembre, je reçoive un coup de fil de Christian Lebrun, qui me dit :  « Tu y vas ou je donne l’opportunité à quelqu’un d’autre. Par contre, si tu veux, j’ai notre correspondant à Londres, Bruno Blum qui abandonne sa rubrique, il ne veut plus être correspondant, donc si tu préfères, tu as le choix entre les deux villes ». Par goût, j’avais plutôt envie de LA, mais je me suis dit que pour commencer un boulot que je n’ai jamais vraiment fait, Londres serait plus facile à gérer.  Je me suis donc retrouvé pour le réveillon 81 chez Jean Jacques Burnel des Stranglers, que j’avais rencontrés quand il s’était fait arrêter à Nice et j’entame dès janvier 1981 ma carrière de correspondant de BEST. Parallèlement, j’avais commencé à m‘intéresser à la photo en 76. Je m’étais acheté un Canon FTB, un appareil presque pro, mais à un prix abordable. Beaucoup de photographes de ma génération ont commencé avec cet appareil.  J’avais même mon petit labo dans mon appart à Nice. Et j’ai fait quelques photos à cette époque, dont ma première publication, dans BEST en 77 pour le Festival de Mont-de-Marsan. Jean Yves Legras le photographe historique était en vacances,  j’ai donc été accrédité en tant que photographe pour le journal. Ma première parution dans BEST, celui avec Elvis Presley en couverture, était dans le numéro daté de septembre 1977.  J’ai aussi pas mal photographié les groupes niçois et une bande de bikers sur le modèle Hells Angels avec qui je faisais de la moto.

Mais quand tu as repris la rubrique In the City à Londres, tu photographiais les groupes que tu interviewais, non ?

À l’époque, il n’y avait pas autant de photographes qu’aujourd’hui, donc très souvent Christian Lebrun me disait : « bon, si tu arrives à faire deux trois photos, on les passera ! ». J’ai commencé à être publié comme photographe, à cette époque-là, parce que le nécessité faisait qu’ils avaient besoin de photos. Je n’avais pas beaucoup de matériel et ne connaissait presque rien à la technique…

Dans cette période 80/ 83 il y a des photos qui t’ont marqué ?

Jeffrey Lee Pierce Gun Club

Jeffrey Lee Pierce Gun Club Londres 81

J’aime particulièrement celle que j’ai fait Jeffrey Lee Pierce (Gun Club) qui ensuite a servi pour la pochette de l’édition française du premier album « Fire of Love ». C’est une des premières fois qu’une des images servait pour une pochette et vu que c’était un groupe que j’adulais j’en étais très fier. Par contre, il y a aussi beaucoup des photos que j’ai faites à l’époque pour lesquelles je me mettrais des gifles aujourd’hui. Je me suis retrouvé dans des circonstances incroyables, avec des gens incroyables, et je n’ai pas toujours fait les images que j’aurais dû faire.

Mais, en même temps, tu étais concentré sur tes questions, sur ton texte…du coup ça te bloquait côté photo et c’est pour cela qu’à un moment tu as cessé de produire du texte.

Exactement, même si c’est plus tard. Mais en 83, le poste de correspondant à Londres a été supprimé et je suis rentré à Paris. Or quand j’étais à Londres, je faisais au moins un papier de fond par mois, plus ma rubrique mensuelle de trois pages. En vivant à Londres, tu avais les disques avant les autres, avant Paris. Du coup, je faisais aussi plein de chroniques de disques. Je devais gagner l’équivalent de 2000 € tous les mois. Pour le début des années 80, pour un jeune gars célibataire, c’était plutôt pas mal. Sans parler de tous les services de presse. Je recevais tous les jours tellement de disques, 30 albums, 20 singles, que le facteur ne voulait plus prendre mes colis de disques quand il partait faire sa tournée. Du coup, il me disait d’aller les chercher moi-même à la poste et j’en revendais une très grosse partie. Bref, je ne vivais pas si mal, mais, rentré à Paris, tout d’un coup, je n’étais qu’un des journalistes de la rédaction et certains mois il n’y avait pas de papier de fond, et il n’y avait pas la rubrique et soudain j’ai vu mes revenus divisés par trois ou quatre. Ce n’était pas suffisant pour vivre à Paris. J’ai donc cherché d’autres boulots, j’ai commencé à piger dans d’autres journaux dont Zoulou, un journal de BD qu’avais sorti Actuel un petit peu dans Actuel aussi avec Zerbib et Joignot. J’ai bossé dans Nitro, un magazine de voitures.

Lux Interior the Cramps Londres 81

Lux Interior the Cramps Londres 81

Oui, comme Jean Éric Perrin.

Absolument,  il était secrétaire de rédaction. New Rose avait aussi sorti un magazine, New Rose News dont j’étais le « rédacteur en chef », mais j’écrivais aussi 80% des articles sous des pseudo. Bref, il fallait faire feu de tous bois. Et puis, je me suis dit que je pouvais aussi faire des photos. En 85, il y a eu un concert de Springsteen à La Courneuve…

Ah, quelle horreur ce concert…je suis resté un quart d’heure, car tu avais une différence de trois secondes entre l’image sur l’écran géant et la musique et le coté désynchronisé était juste insupportable…

Il se trouve qu’à l’époque, étant donné que j’étais journaliste, les attachées de presse étaient très sympathiques avec moi, car elles savaient que tu représentais aussi un espace rédactionnel, car les photographes elles s’en fichaient un peu. J’avais donc réussi à avoir un pass-photo pour ce concert de Springsteen…

…car tu faisais le papier pour BEST !

1985.Bruce Springsteen.

Exactement. J’avais obtenu un pass photo, alors que les mecs de l’agence photo Stills, eux n’en avaient pas eu. Donc, ils m’ont contacté en me disant de leur amener mes photos, car ils n’avaient rien sur ce concert. Grâce à ça, je me suis retrouvé à collaborer avec Stills et  j’ai commencé comme un photographe et pas juste comme un gars qui fait des articles et de temps en temps deux trois photos.  Par-dessus le marché, en 86, un de mes potes qui avait le bail de ce studio où nous nous trouvons, ne voulait plus y habiter. Moi je vivais à l’époque à Champigny, il m’a donc proposé de me louer le droit de résider dans son local., il y avait du matériel photo de studio. J’ai commencé à m’amuser, à brancher un flash, à travailler la lumière, bref apprendre le métier de photographe. Les Dogs, avec qui j’étais très ami, m’ont demandé de faire l’une de leurs pochettes. C’était, je crois, la première commande pour une maison de disques. Pendant quelques années encore j’ai continué à écrire et à faire des photos. Jusqu’à ce qu’en 94 je décide d’arrêter d’écrire pour plein de raisons. L’une des principales étant que cela correspond aussi à l’époque où BEST à commencé à couler avec un rédac chef remplaçant Francis Dordor qui ne connaissait rien à la musique, il ne faisait pas la différence entre Nirvana et…Niagara, ce qui ne présageait rien de bon pour le futur de l’auto proclamé « meilleur magazine de l’évolution musicale !

DOGS-Secrets

DOGS-Secrets

J’ai appelé Rock Sound, d’ailleurs sur tes recommandations. C’est toi qui m’avais parlé de ce petit journal que tu avais rejoint après avoir quitté BEST ! Je souffrais un petit peu d’avoir ces deux casquettes de journaliste et de photographe, car dans la tête des gens, en France, tu ne peux pas être les deux. Tu es ou l’un ou l’autre… dans la tête des gens, j’étais un journaliste qui faisait mumuse avec la photo. Pour moi, cela faisait déjà quelques années que j’avais fait mon choix. De plus, je trouvais qu’écrire sur la musique était devenu un peu vain…j’encensais le LP « The Sin of Pride » des Undertones dans BEST et il s’en vendait 1000 copies. Je dézinguais Judas Priest et il s’en écoulait 250.000. On se pose des questions  sur la portée de ce qu’on écrit. De surcroit, plus j’avançais dans la photo, plus j’investissais. J’achetais du matériel, j’avais une assistante. Tout cela coute cher. Or écrire m’a toujours pris beaucoup de temps. Au bout d’un moment, je me rendais compte que je maintenais à flot une structure qui me coutait assez cher et que ce que je gagnais avec mes articles ne couvrait pas ce que je dépensais pendant ce temps là pour mon activité photo. Ce n’était plus viable. Quand je suis allé chez Rock Sound je leur ai dit, ok à une condition que je n’écrive plus et que je sois juste photographe. C’est ainsi qu’en 94 j’ai cessé d’écrire pour me consacrer pleinement à la photo. Et depuis je n’ai fait que ça.1990_MANO_NEGRA_BESTCOUV

Pour moi la photo c’est surtout une histoire de feeling. Et ce feeling, tu l’as toujours eu. Te souviens-tu de sessions avec des artistes que tu aimais particulièrement, même avant 94?

Oui plein. Les Cramps. Des groupes que j’ai beaucoup suivis comme les Undertones, j’étais devenu très pote avec Damian O‘Neil. Et puis beaucoup de Français comme Taxi Girl, Noir Désir, la Mano Negra, Étienne Daho, des internationaux comme Lloyd Cole, Big Audio Dynamite…

Mano Negra, tu les a suivis dans leurs périples sud-américains…le train non ?

C’est le meilleur groupe que j’ai vu live de toute ma carrière, une vraie machine de guerre. C’est aussi un groupe qui a un peu annoncé ma propre vie musicale suivante en incluant des trucs latinos dans leur rock. À l’époque où je suivais la Mano, j’avoue que leur coté latino n’était pas ce qui m’intéressait le plus en eux, mais ça m’a mis dans l’oreille des sons et un sens de comment on pouvait être rock autrement. Je suis certain que cela a eu des conséquences dans mon évolution musicale personnelle. C’est un groupe qui faisait des choses, qui avait des idées qui sortaient vraiment de l’ordinaire. La tournée Pigalle, où ils ont fait tous les clubs de la place, maintenant cela parait normal, mais à l’époque c’était inédit. Le bateau autour de l’Amérique latine, j’aurais aimé y aller, mais le problème c’est que cela prenait quatre ou cinq mois. Je ne pouvais pas me permettre de partir aussi longtemps sur un projet passionnant, mais absolument pas rémunérateur. Je suis allé, par contre, sur l’« Expresso de Hielo », un train qui traversait la Colombie avec des concerts dans tout un tas de bleds paumés. Un truc unique…je crois qu’il n’y a jamais eu un seul concert de la Mano où je me suis- fait chier…. Il y a des groupes excellents que j’adore, comme Noir Désir, pour prendre un autre groupe avec lequel j’ai beaucoup travaillé, qui pouvaient donner des concerts stratosphériques d’intensité certains soirs et en faire d’autres où la magie ne passait pas. La Mano, il n’y avait pas un concert où tu ne te les prenais pas en pleine poire…blaaam ! Les mecs, tu avais l’impression que tous les soirs ils étaient en train de donner le concert de leur vie. Maintenant, globalement, alors que je suis en train de numériser mes archives, je m’aperçois que techniquement, mais aussi au niveau de la manière de concevoir mon travail de photographe,  je suis bien meilleur aujourd’hui et sur les 10 ou 15 dernières années que je ne l’étais sur les 15 premières. En fait la photo est une forme d’expression où tu progresses avec le temps. Comme l’écriture…1998_Manu Chao Clandestino

 

À suivre, pour la part two…https://gonzomusic.fr/lenquete-sur-lenquette-part-two.html

La playlist de Youri Part One:

Jacques Dutronc : « Et moi, et moi..; »

Creedence Clearwater Revival: « Hey Tonight »

T Rex: « Jeepster »

David Bowie:  » Sufragette City » 

The Rolling Stones:  » Brown Sugar »

Ike and Tina Turner: « Nutbush City Limits »

The New York Dolls:  » Personality Crisis » 

Doctor Feelgood: « Roxette »

James Brown: « Papa Don’t Take No Mess »

Neil Young: « Revolution Blues »

Suicide: « Cheree »

The Cramps: « Human Fly »

The Undertones:  « You’ve got my number »

Gregory Isaac: « Hush Darling »

Bob Marley:  « Concrete Jungle »

The Dogs: « Teenage Fever »

Mano Negra: « Mala Vida »

The Pixies:  Monkey’s Gone to Heaven »

Prince: « Kiss »

 Public Enemy: « Fight The Power »

 

 

 

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