MUSE « THE WOW! SIGNAL »
Pour son dixième album studio, Muse regarde les étoiles mais revient surtout à ses fondamentaux. Riffs monumentaux, chœurs mystiques, disco futuriste, orchestrations démesurées et même clin d’œil au thème mythique de Lawrence d’Arabie : « The Wow! Signal » transforme le mystère extraterrestre en métaphore de la solitude et de la rupture. Sans révolutionner sa formule, le trio de Matthew Bellamy signe son disque le plus cohérent et inspiré depuis longtemps : foi d’un JCM qui n’a de cesse de s’amuser avec Muse.
Par Jean-Christophe MARY
Depuis un quart de siècle, Muse ( Voir sur Gonzomusic MUSE « Will Of the People » et aussi MUSE « Absolution XX Aniversary Edition » ) cultive une certaine idée de la démesure : le rock vu comme opéra, la guitare comme arme de destruction massive et les synthés comme bande-son d’une fin du monde imminente. Une esthétique qui a fait sa gloire, mais qui a aussi fini par tourner à l’exercice de style. Après un « Will of the People » parfois construit comme un autoportrait en accéléré du groupe, la question se posait : que pouvait encore inventer Muse sans renoncer à ce qui fait son identité ?
Avec « The Wow! Signal », son dixième album, le trio britannique ne cherche pas la rupture. Il préfère renouer avec ses propres fantômes pour mieux les propulser dans l’espace. Matthew Bellamy, Chris Wolstenholme et Dominic Howard y convoquent le rock progressif, le metal, l’électronique, le funk et les grandes envolées symphoniques qui ont façonné leur réputation. Mais cette fois, l’ensemble paraît moins dispersé, plus pensé comme un véritable concept album. Sorti le 26 juin 2026, le disque revendique une durée ramassée d’environ quarante-cinq minutes et assume pleinement son ambition de grand récit cosmique.
Tout commence avec « The Dark Forest », titre qui donne immédiatement le ton. Chœurs latins, cordes, guitares saturées et montée orchestrale qui reprend quasiment le thème classique de « Lawrence of Arabia » composé par Maurice Jarre, Muse ouvre les portes d’une épopée spatiale qui rappelle les grandes heures de « Knights of Cydonia. La référence au concept de « forêt sombre », cette hypothèse selon laquelle des civilisations avancées pourraient choisir de rester silencieuses par peur d’être découvertes, devient ici une formidable métaphore du disque : envoyer un signal dans l’immensité en sachant qu’aucune réponse n’est garantie. Le titre de l’album renvoie lui-même au célèbre « Wow ! signal », un mystérieux signal radio capté en 1977 par le radiotélescope Big Ear, dans l’Ohio. Muse transforme cette énigme scientifique en fil rouge artistique : que se passe-t-il lorsqu’on lance un message dans le vide et que l’on attend une réponse ? Derrière la science-fiction et les visuels futuristes, le propos devient étonnamment humain. L’espace sert de décor à des thèmes beaucoup plus terrestres : l’isolement, la perte, l’attente, la peur de ne plus être entendu et l’espoir d’une reconnexion. Cette dimension personnelle donne au disque une profondeur supplémentaire. La séparation de Matthew Bellamy et du model Elle Evans, rendue publique en 2025 et suivie d’une demande de divorce en août 2026, a évidemment nourri les interprétations autour de textes consacrés à l’éloignement et à la communication impossible. Il serait toutefois réducteur de transformer « The Wow ! Signal » en simple album de rupture. Bellamy utilise plutôt cette expérience intime pour élargir son propos : ce qui se joue entre deux êtres devient une question universelle sur notre besoin de communiquer avec l’autre.
Sur « Cryogen », le groupe semble remonter le temps. Guitares saturées, fuzz omniprésente, riff immédiatement accrocheur : l’ombre d’« Origin of Symmetry » plane sur le morceau. Mais Muse ne se contente pas de reproduire les recettes de 2001. Le titre bascule progressivement vers un rock plus lourd, presque metal, tandis que la cryogénie devient la métaphore d’une émotion mise en sommeil, suspendue dans l’attente d’un hypothétique réveil.
Même logique sur « Hexagons », l’un des sommets du disque. Les guitares héroïques, les changements de dynamique et les nappes électroniques évoquent le Muse des grandes années, celui d’« Absolution » ou de « Black Holes & Revelations ». Mais l’écriture est plus compacte, moins démonstrative. L’album donne ainsi l’impression que le groupe a enfin compris que revisiter son passé ne signifie pas nécessairement le reproduire. Et puis il y a « Nightshift Superstar ». Avec sa basse massive signée Chris Wolstenholme et son groove disco-funk aux accents darkwave, le morceau pourrait sembler débarqué d’un autre album. Muse y regarde davantage du côté de la musique électronique et du funk que du rock progressif. On pense parfois à Daft Punk, Justice ou aux productions les plus sombres de la pop contemporaine. Un détour risqué, mais particulièrement efficace, qui apporte au disque une respiration bienvenue. « The Sickness In You & I » poursuit cette hybridation en faisant cohabiter riffs massifs, groove funk et énergie metal. Quant à « Hush », enregistré avec Ellie Goulding, il évite soigneusement le piège du duo pop attendu. La voix de la chanteuse apporte un contrepoint aérien au falsetto de Bellamy, tandis que les guitares maintiennent une tension presque menaçante.
La démesure, enfin maîtrisée!
Tout n’est pourtant pas du même niveau. « Shimmering Scars » et « Be With You » assument une sentimentalité plus frontale, parfois au risque de frôler le lyrisme appuyé. « Be With You » cherche l’émotion à grands renforts d’orgue et d’électronique, là où Muse est souvent plus convaincant lorsqu’il laisse la musique faire monter la tension plutôt que lorsqu’il souligne le sentiment. La conclusion, « Space Debris », choisit au contraire l’apaisement. Après les explosions sonores, les chœurs et les riffs, le morceau clôt l’album dans une atmosphère acoustique et symphonique. L’image des sentiments qui dérivent comme des débris dans l’espace est simple, presque classique, mais elle résume finalement le projet : après la déflagration vient l’acceptation. C’est précisément ce qui distingue « The Wow ! Signal » de « Will of the People ». Là où le précédent album pouvait parfois donner l’impression d’une compilation des différentes incarnations de Muse, celui-ci paraît davantage construit. Le groupe puise dans « Origin of Symmetry », « Absolution », « Black Holes & Revelations », « The Resistance » ou « The 2nd Law », mais il ne se contente pas d’en faire l’inventaire. Il recycle son propre ADN pour retrouver une forme d’élan. « The Wow ! Signal » est donc une sorte de remise en orbite. Le trio y retrouve ce mélange si particulier de puissance, de mélancolie et de grand spectacle qui avait fait sa singularité, tout en donnant à ses obsessions cosmiques une dimension plus intime. Sous les extraterrestres, les théories astronomiques et les murs de guitares se cache un album sur une question finalement très humaine : que devient-on lorsque le signal que l’on envoie reste réponse ?
Près de trente ans après ses débuts, Muse continue donc d’émettre. Et « The Wow! Signal » est peut-être le signe le plus convaincant que le message est toujours vivant. A noter que le trio sera le 27 novembre 2026, à la Plenitude Arena de Nanterre, pour l’unique date parisienne du « The Wow ! Signal Tour ».
A bon entendeur…
