ME AND MISTER JONES

Ayron JonesJe ne vous présente plus Ayron Jones, ce guitariste hors pair a beau être orphelin, il a de nombreux parents. D’abord Jimi Hendrix, dont il partage non seulement le sens du riff mais aussi le quartier de Seattle, puis Kurt Cobain pour la rage grunge et la même proximité géographique. De surcroit Mister Jones est aussi un enfant de la vague « black rock » des Fishbone et autres Living Colours. Enfin, il ne faut pas oublier Prince et Lenny Kravitz qui lui ont aussi ouvert la voie. Pour célèbrer l’annonce de sa tournée de sept dates en France, et son passage en vedette forcément américaine sur France 2 vendredi soir prochain, voici (promesse tenue) l’entretien extensif que le chanteur guitariste de Seattle nous a accordé à l’automne dernier.

Ayron JonesEn juin 1990, je rédigeai pour BEST cet article intitulé « En noir et en couleurs » consacré aux Living Colours, Fishbone, Bad Brains… toutes ces formations black qui osaient la fusion avec le rock le plus musclé, un article déjà re-publié sur le site depuis novembre dernier (Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/black-rock-usa.html ). C’est dire si le 3éme album d’Ayron Jones, le bien nommé « Child of the State » (l’enfant de l’État) puisque le chanteur-guitariste qui a très peu connu ses parents a été élevé par des familles d’accueil. Originaire du Central District, le même quartier de Seattle que Jimi Hendrix, Ayron est aussi l’héritier d’une autre figure du rock : Kurt Cobain. C’est ainsi qu’il a forgé son style entre rock-blues hanté et grunge forcené, un héritage qu’il assume avec fierté. D’abord produit par le légendaire Sir-Mix-A-Lot, puis cornaqué par Vernon Reid, l’âme de Living Colour avant de voir son deuxième album réalisé par Barrett Martin, le batteur des Screaming Trees, on peut dire que bien qu’il fût orphelin, pas mal de bonnes fées se sont penchées sur son berceau rock. C’est ainsi qu’Ayron Jones parvient peu à peu à s’imposer auprès du public en se distinguant dans les premières parties de Slipknot, de Run DMC ou encore de Public Enemy.  Et c’est enfin avec ce 3éme album, l’excellent « Child of the State » qu’il va sans doute durablement tisser des liens solides avec le public français durant une solide tournée de sept dates en juin à travers l’hexagone. Une tournée qu’il vient annoncer en volant la vedette du prochain Taratata vendredi soir prochain sur France 2, not bad pour un petit gars un peu bruyant de Seattle… enfin solidement, voire sainement bruyant.

Ayron Jones

Me and Mister Jones

D’abord j’avais adoré l’album et ses références black rock USA, puis Ayron m’avait littéralement scotché à son show l’automne dernier au New Morning ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/rock-ayron-the-clock.html ), c’était donc avec un plaisir non dissimulé que je lui avais tendu mon micro. Voici le verbatim de cet entretien où le chanteur guitariste se livre en toute sincérité et de la manière la plus touchante, à la fois sur sa vie personnelle, mais aussi et surtout sur sa fusion rock et tout son processus musical.  Et pour paraphraser le poète du 20éme siècle Billy Paul, cette interview on va dire que c’est un peu Me and Mister Jones….

« Première question stupide, ton vrai prénom est Ayron ou Aaron ?

Ayron.

Comment tes parents ont-ils inventé Ayron ?

Franchement je n’en sais trop rien. C’est une excellente question, si seulement je savais comment y répondre.  En fait, je sais vraiment peu de choses sur mes parents. Je crois en avoir parlé une fois avec ma mère et qu’elle m’a répondu qu’elle avait connu quelqu’un qui portait ce nom. Mais je ne connais pas son origine ni pourquoi il s’épelle de la sorte. Mon hypothèse c’est que dans les 70’s il y avait ce mouvement dit de l’émancipation des noirs et beaucoup de gens ont alors opté pour adopter des noms à consonance africaine, donc Ayron serait une variante africaine d’Aaron. En tout cas elle m’a prénommé ainsi en souvenir de cet ami.

As-tu déjà rencontré un autre Ayron ?

Ironiquement oui…  mais tout récemment et c’était une fille. C’était à Seattle et j’interprétais l’hymne national, le « Stars and Stripes » à l’occasion d’un match de hockey et le contact du stade était une Ayron, dont le prénom était le même que moi. Donc une fois dans ma vie j’ai rencontré une Ayron et aussi sur internet parfois à de rares occasions je tombe sur quelqu’un qui porte ce prénom, mais ce n’est pas courant. Cependant, je sais qu’en France il existe un village baptisé Ayron dans la Vienne et je compte bien le visiter un jour.

Comme je te le disais tout à l’heure j’ai commencé à interviewer des artistes il y a bien longtemps et l’été 1981 j’étais au Power Station studio à New York où j’ai rencontré Nile Rodgers. Et Nile m’a dit un truc que je n’ai jamais oublié, il m’a dit : « mec… j’ai toujours voulu faire du rock mais comme j’étais noir on ne me le permettait pas ! » et c’est pour cette raison qu’il a inventé Chic !

Exact !

Chic n’était ni rock ni funk mais les deux à la fois. Est-ce que c’est une histoire qui te ressemble ?

Un peu oui, mais aussi de manière différente. En fait le rock n’était pas quelque chose que je voulais spécialement pratiquer. J’avais toujours aimé le rock. J’ai grandi avec le grunge et l’ère du post-grunge. J’ai eu l’occasion d’expérimenter pas mal de grands rock and roll.

Et dans la ville de Jimi de surcroit !Ayron Jones

J’ai même grandi dans le même quartier que Jimi. Pas juste la ville où il est né, mais l’environnement qui a fait de lui ce qu’il était. On l’appelle le Central District, mais là-bas tout le monde parle du CD. Moi je suis issu du CD ! A cause de tout cela j’ai fini par attraper cette fièvre en moi de jouer du rock même si au début j’étais plus attiré par le blues et le gospel.

Qui sont toujours présents en filigrane dans ta musique !

Oui, j’en conviens car c’est ainsi que tout a commencé pour moi. Mais nul n’a essayé de me décourager de faire du rock. Je sais que j’étais différent des autres gamins, qu’on se moquait un peu de moi parce que j’aimais le rock…

Des moqueries qui venaient des noirs ou des blancs ?

Des deux côtés bien sûr ! Je me faisais vanner par les deux communautés. Mais pas tant par les blancs que surtout par les noirs.  Mais pour moi c’étaient juste des ignorants qui ne comprenaient rien à cette culture. Ils ne savaient pas que le rock était directement issu de la culture noire américaine.

Comme du blues noir…

… comme du blues noir. Si d’un côté j’ai dû encaisser toutes ces conneries, d’un autre coté on m’a aussi encouragé à persévérer et à travailler dur pour réaliser les rêves qui me portaient.  J’ai joué beaucoup de blues, j’ai accompagné pas mal de légendes du blues comme BB King, The Los Lonely Boys, Walter Trout. Mais je n’aimais pas trop le public du blues. C’était toujours les mêmes inlassablement.

Trop âgés et en manque d’énergie ?

Oui, c’est ce qui m’a poussé à prendre une décision et admettre que je voulais vraiment jouer du rock.

En quelle année était-ce ?

J’ai publié mon tout premier album rock en 2013.

Quel âge as-tu ?

J’ai 35 ans. J’en avais 27 quand j’ai sorti ce premier album produit par Sir-Mix- A-Lot sur mon propre label indépendant.

Sir-Mix- A-Lot était issu du milieu hip hop, comment cela se fait-il que tu ne sois pas tombé dans la culture rap ?Ayron Jones

Ça n’a jamais été mon truc. Même si j’aime en écouter.  En fait sur ce premier album j’essayais d’entrainer la culture hip hop vers le rock and roll. Dans ce tout premier disque tu pouvais l’entendre, la rage du hip hop était infusée dans mon rock. Mais je ne me sentais pas l’âme d’un tchatcheur mais plutôt d’un auteur-compositeur, j’avais ça dans le sang. Même si je pouvais avoir ce profil rap. Un jour Sir-Mix- A-Lot nos a vu jouer dans ce bar où nous étions programmés et il a adoré à la fois le groupe et le concept de trois blacks qui faisaient du rock.  Et c’est ainsi qu’il s’est proposé de produire mon tout premier disque. On est allé chez lui et il nous a trouvé tout le matos dont nous avions besoin pour y enregistrer. Nous avons tout fait à la maison. Et c’est ce premier disque qui a ouvert tout un tas de portes pour moi.  Pour moi c’était un disque de rock, même si le feeling du blues se lisait en transparence dans ma musique. Mais c’est surtout à partir de 2015 que les choses ont vraiment commencé pour nous parce que nous avons fait les premières parties de Slipknot, de Run DMC, de Public Enemy. Et c’est seulement à ce moment-là que les stations de radio rock ont commencé à passer nos chansons. C’est là que j’ai trouvé ma place dans le rock. Car si je suis reconnaissant envers la scène blues qui m’a accueilli, à cause de mon style de guitare, les gens se plaignaient parfois que je jouais trop fort ou que je faisais trop de bruit ! J’ai pu me focaliser sur ce désir de rock dans mon son. C’est ainsi qu’en 2017 j’ai pu sortir mon deuxième disque indé produit par Barrett Martin le batteur des Screaming Trees. L’album est sorti sur son label indépendant Sunyata et c’était comme un stage de fin d’études pour vraiment apprendre tout ce qu’il faut savoir sur le grunge. Et c’est à ce moment-là que j’ai véritablement intégré le grunge à ma musique. Par conséquent, je considère que c’est seulement avec ce nouveau et troisième album que j’ai atteint la maturité de mon son. Car ce que tu entends aujourd’hui est le fruit de toutes ces expériences successives dans la tête de ce gamin qui a grandi dans le quartier de Jimi Hendrix.Ayron Jones

C’est comme si tu avais deux anges au-dessus de toi : Kurt Cobain et Jimi Hendrix ?

Absolument. Je suis l’enfant de ces deux scènes musicales.

Parlons un peu de ceux qui ont avant toi balancé un rock black puissant… Fishbone, Living Colour… Prince… tous ces artistes ont-ils ouvert la voie pour toi ?

Oui j’ai découvert avec eux que je n’étais pas le seul gamin à partager ces visons de soul, de blues et la fusion du punk et du metal. C’est ainsi qu’effectivement j’ai découvert Fishbone et des groupes tels que Bad Brains…

Ah je les avais oubliés les Bad Brains ! Je chroniquais aussi leurs albums à l’époque dans BEST.

Lorsque j’ai découvert ces groupes, j’ai compris que je n’étais pas le seul à emprunter cette voie. Que d’autres avant moi avaient entrainé le gospel des origines vers le hard rock, vers le grunge, vers le punk…  il ne faut non plus oublier Lenny Kravitz. Si je suis là où je suis aujourd’hui, si je réussis à ce que mes chansons figurent dans les charts c’est bien parce que Lenny a su me montrer le chemin. J’ai un immense respect pour tous ces héros qui m’ont donné à travers tous leurs combats l’opportunité d’être celui que je suis aujourd’hui.

Tu m’as confié tout à l’heure que tu étais ami avec Vernon Reid… comment vous êtes-vous rencontrés ?

En fait j’ai assuré la première partie d’un concert de Living Colour. Cela remonte à 2014. Ils sont venus à Seattle et j’ai fait un concert avec ces gars-là. C’est ainsi que Vernon Reid et moi sommes devenus amis.  Après cette rencontre à chaque fois que j’allais à New York je téléphonais à Vernon et il se pointait. Notre amitié s’est vraiment forgée durant ces rencontres. Lorsqu’il est venu à Seattle à l’occasion d’un tribute en hommage à Jimi Hendrix, Vernon m’a fait monter sur scène pour que je participe au bœuf.

Comme un grand frère en quelque sorte !

Oui, il est un peu mon frère ainé.

Vous échangez parfois des idées musicales ?

Non, pas vraiment mais je sais que dès que j’ai un problème à résoudre je peux toujours me tourner vers Vernon car il a tellement vécu de trucs dans ce métier qu’il a toujours une réponse à m’apporter. Un peu comme Sir-mix-A-Lot qui est mon deuxième grand frère, un mentor qui a su lui aussi m’aider à me diriger dans cette industrie parfois… compliquée. Car ça peut être très dur parfois dans la musique, parfois chacun cherche à t’arracher un peu d’âme, il n’est pas toujours aisé de construire une relation d’amitié sincère et durable. Alors oui c’est rassurant d’avoir de tel frangins à ses côtés.Ayron Jones

Parlons un peu de cet album remarquable. Il démarre avec « Boys From the Puget Sound » ( les garçons du détroit de Puget, dans la région de Seattle) 

On est ici dans l’État de Washington et c’est un peu comme une mini mer inférieure, c’est une région des USA dont personne ne parle jamais .

Musicalement, elle me rappelle Living Colour et bien sûr Jimi Hendrix et elle est portée par un riff juste fantastique.

Merci beaucoup.

Sans oublier une petite touche de Metallica aussi…

J’en conviens. C’est ma manière de rendre hommage aux plus grands.

Tu n’hésites pas à revendiquer tes influences dans tes chansons, comme sur la deuxième « Mercy Up » tellement bluesy qu’elle me rappelle Led Zeppelin. Est-ce aussi un groupe que tu as beaucoup écouté ?

Bien sûr. C’est grâce à mes échanges avec Vernon car c’est lui qui m’a recommandé d’écouter Led Zep. Il voulait m’apprendre à choisir le bon riff. C’est une influence majeure pour moi, comme Black Sabbath.

Sur la suivante « Take Me Away » on retrouve à nouveau un super riff , à nouveau une touche d’Hendrix mais cette fois il y a en plus un peu de Deep Purple.

Sans oublier Rage Against the Machine. Mais oui… j’ai usé « machine Head » jusqu’au fond du sillon. « Smoke On the Water » est un chef d’œuvre absolu. Dans cette chanson on retrouve aussi un peu d’Audioslave . Quand je l’ai composée, je me suis dit : comment vais-je pouvoir injecter un riff vraiment lourd dans mon son ? Il y a en plus un coté hip-hop dans ce titre porté par un son de guitare bien lourd sans oublier la soul pour lier le tout.

C’est un patchwork sonore. Même dans le texte de la chanson où tu dis : transportez-moi dans une autre dimension…

À mon sens « Take Me Away » devais raconter mon parcours dans ce monde. Je me suis souvent senti seul, surtout sans avoir mes parents à mes côtés. Sans que j’ai vraiment connu ma famille.

Mais tu as vécu en partie chez ton oncle et ta tante ?Ayron Jones

Oui, c’est vrai et c’est super qu’ils aient été là pour moi, mais rien de remplace des parents.  Rien ne peut remplir ce vide. Et il y a toujours ce sentiment de solitude qui est en toi. « Take Me Away » raconte ainsi comment j’ai pu guérir toutes ces plaies par la musique.

Avec « Supercharged » on s’aventure chez Lenny Kravitz ?

Tout à fait.

Sans oublier un clin d’œil à « Foxy Lady » de Jimi.

Oui, il y a de ça aussi.

« Free » pour moi c’est le hit du CD, la plus originale de toutes ces chansons.

C’est aussi ma favorite de tout l’album … même s’il y a une petite influence « Man Eater » de Hall and Oates.

« Killing Season » a aussi ses influences, non ?

Oui, j’avoue, il y a un peu de « Hey Joe » dans cette chanson.  Et aussi un poil de Soundgarden. Elle est bien dans l’esprit « sex, drugs and rock and roll ».

La suivante « Spring Circles » évoque assez Prince.

Effectivement. A mes yeux c’est la chanson la plus originale de tout le CD.  C’est une chanson inspirée par la drogue la plus puissante de toutes : l’amour !

Ce que j’aime dans tes chansons c’est que n’hésites pas à exhiber tes influences tout en faisant en sorte qu’elles soient aussi pleines de ta personnalité comme un parfait équilibre entre ce que tu es et ce que tu aimes.

Je suis à 100% d’accord avec toi ; la raison pour laquelle j’en suis arrivé là où j’en suis c’est que j’ai toujours su que je ne m’étais pas fait tout seul, que je devais admettre que j’étais aussi redevable à tous ceux qui m’ont inspiré.

Mais ton propre faisceau d’influences est lui inédit. Même si ces racines sont anciennes et empreintes de tradition.

Exactement.Ayron Jones

En fait, tu joues une musique plutôt assourdissante, mais au fend tu es un grand sentimental, n’est-ce pas ?

Oui, je dois bien l’admettre. Je sais qu’il y a une rage en moi et je l’exprime à travers toutes les distorsions qu’on retrouve dans ma musique. Mais au fond de moi, il y a ce côté introspectif, cette douceur. J’ai beaucoup de passion en moi et j’essaye de m‘exprimer à travers ma musique.

As-tu enfin trouvé l’amour ?

Je crois bien, oui. J’ai quatre enfants à la maison et une famille nombreuse, on va dire. Ils ont 9 ans, 6ans, 2 ans et un petit qui vient de naitre.

Bravo mec !

Ma vie est vraiment devenue magnifique grâce à eux.

Tu as ta propre tribu désormais ?

Exactement, c’est une belle famille recomposée. J’ai deux premiers enfants d’un premier mariage et les deux derniers de mon épouse actuelle. La vie m’a beaucoup appris. Et j’ai cette obsession de la nature humaine et je crois que la véritable nature de ce don que j’ai en moi est de pouvoir raconter ces histoires humaines. »

TOURNÉE FRANÇAISE AYRON JONES

03/06/2022 – SAINT LAURENT DE CUVES – Festival Papillons de Nuit
04/06/2022 – CHELLES – Les Cuizines
05/06/2022 – LA ROCHELLE – La Sirène
07/06/2022 – TOULOUSE – L’Ecluse
08/06/2022 – LYON – Le Transbordeur
25/06/2022 – CLISSON – Hellfest
29/06/2022 – NÎMES – Festival de Nîmes (1ère partie de Deep Purple)
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13/11/2022 – PARIS – La Cigale

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