CHIC… MA PREMIÈRE RENCONTRE AVEC NILE RODGERS Part Two

ChicVoici 41 ans dans BEST, GBD quittait momentanément sa chère Los Angeles pour New York où il interviewe au Power Station studio pour la première fois un authentique héros méconnu du rock : Nile Rodgers. Avec son complice Bernard Edwards, ils avaient créé la Chic Organization et inventé un puissant beat hybride entre rock, funk et disco… simultanément à un certain Prince Rogers Nelson. Chic après avoir réalisé l’excellent « Spacer » de Sheila et le « Diana » de Diana Ross, venait tout juste de produire « Koo Koo », le premier LP solo de Debbie Harry… avant de s’attaquer au fabuleux « Let’s Dance » de Bowie. Flashback… Episode Two : du vrai Chic à Blondie en passant par Claude Carrère et le LP fantôme de Johnny Mathis.

ChicCette année 1981 j’avais à peine 25 ans….  Et Nile n’en avait que 29, lui et moi n’étions encore que des gamins. Mais cette rencontre était importante pour lui et moi. Pour moi parce que non seulement j’admirais le son et tout le concept de Chic mais surtout j’étais particulièrement fier d’être le premier journaliste hexagonal à lui tendre un micro. Quant à Nile, je pense qu’il avait accepté cette rencontre avec enthousiasme, car les magazines de rock ne se bousculaient pas au passage pour aller interviewer sa formation-fusion. « KooKoo » le premier LP solo de Debbie Harry est publié le 27 juillet 1981, soit quelques jours après cette interview au Power Station studio. Quant à « Taking Off », l’album de Chic enregistré cet été 1981, il sort le 16 novembre. J’ai du mal à imaginer que quatre décennies se soient écoulées aussi vite… mais après tout ce temps, il est rassurant de savoir que, malgré la triste disparition de son complice de toujours Bernard Edwards terrassé par un pneumonie – comme Raymond Jones- à la veille d’un show au Japon le 18 avril 1996, Nile n’a jamais laissé tomber le flambeau, continuant à se produire sur scène comme à Paris en 2013, à jouer les guest-stars sur le colossal album de Daft Punk « Random Access Memory », à réactiver sa Chic Organization pour un nouveau CD, le bien nommé « It’s About Time » de 2018 et à produire à nouveau un titre pour sa copine Sheila (Voir sur Gonzomusic Chic… Sheila a enregistré un nouveau titre avec Nile Rodgers ). Bref, la roue du temps a beau avoir tourné Chic n’a jamais perdu son coté… Chic ! …

Episode Two : du vrai Chic à Blondie en passant par Claude Carrère et le LP fantôme de Nile et BernardJohnny Mathis.

 

Publié dans le numéro 159 de BEST sous le titre :

 

LE VRAI CHIC

 

 » Pourquoi avoir choisi ce nom français… pour le coté mode ?

Bernard et moi faisions partie d’un groupe qui s’appelait New-York City. Lorsque le  groupe  s’est  dissout,  nous  avons décidé de tenter notre chance. Nous admirions beaucoup  Roxy  Music  et  le  coté dandy de Bryan Ferry ( je pense que Nile faisait alors plus référence aux albums solos de Bryan Ferry où il apparaissait en smoking blanc immaculé comme une sorte de James Bond rock : NDR) . Nous étions fascinés par I’ impact que cela pouvait avoir sur son public.  II  nous fallait  donc  offrir  un  spectacle total, un show, c’est pour cela que nous avons monte ce concept « bon chic, bon genre », parce que si tu veux réussir dans la musique aux USA, il te faut trouver le juste gimmick. Ça permet de mieux faire digérer à une Amérique blanche le spectacle de Noirs qui osent jouer du rock and roll. Hendrix a dû s’exiler en Angleterre et se servir de son succès  là-bas  comme  tremplin  pour  parvenir a s’imposer aux States. Je connais  plein de Noirs qui font du rock et qui sont excellents: pas un seul ne parvient a décrocher un contrat d’artiste.

NY CityPourtant, les  Blancs,  inversement,  ne  se  gênent pas pour faire de la musique noire?

Bien sûr. Les Noirs sont même très impressionnes  quand  ils  entendent  un Blanc  sonner  comme  un  Noir.  Un  Noir achètera sans complexe un disque R and B fait par un Blanc. Quand Elvis a démarré, tout le monde croyait qu’il était noir et les Noirs eux-mêmes ont fonce chez leur disquaire pour se procurer le disque. La réciproque n’est pas vraie: les Blancs n’aiment pas  trop  que  les  Blacks  touchent  à  leur musique, c’est pour cela que nous avons voulu faire ce disque avec Debbie Harry ( son tout premier 33 tours solo « KooKoo » sorti fin juillet 1981 : NDR).

Mais avant Debbie, vous aviez déjà pu vous faire la main sur notre Sheila nationale ( Voir sur GonzomusicSHEILA & B DEVOTION « King of the World » 40eme édition ) ?

Tu sais… on ne connaissait pas Sheila, parce qu’aux USA, personne n’a jamais entendu  parler  d’elle.  Pour  nous,  c’était une  chance à  saisir: on nous offrait  une chanteuse blanche, nous pouvions en taire exactement ce que nous voulions.

C’était une sorte de numéro zéro, de brouillon pour Debbie Harry?

Sheila et Nile Rodgers

Sheila et Nile Rodgers

Tu ne crois pas si bien dire. Un soir de l’année dernière, Debbie est venue passer une soirée chez moi. On venait juste de recevoir les premières copies du single « Spacer » et on écoutait ça dans le salon, juste quand Debbie a sonné à la porte. En rentrant, elle nous  a  dit  qu’elle  trouvait  ça  super.  Je n’arrivais pas à  y croire, mais elle semblait véritablement adorer ça. J’étais très fier ce soir-là. Je me suis dit : si Debbie aime ça, c’est que c’est bon. J’aime vraiment bien certains de mes solos  de guitare  sur l’album.  Ça n’a pas marché parce qu’avec son accent, ici. c’était complètement invendable.

Pour vous, enregistrer avec une Blanche,  c’est  refuser  de  se  laisser  enfermer dans un ghetto musical?

On a toujours vécu à NY et notre musique ne fait que refléter notre existence. C’est une question de milieu, d’ambiance, pas de couleur de peau. Bernard, Chris (Stein), Debbie et moi avons ce feeling de la cité comme background commun. Nous avons  les  mêmes  influences,  celle  d’une vie urbaine et pleine de sophistication. Les branchés, en écoutant l’album de Debbie, vont encore dire : « Pouah, encore un disque de Chic », les fans de Blondie vont peut-être le trouver super, honnêtement, je n’en sais rien : Chic n’a jamais revendiqué une originalité ou un son. Je ne me suis jamais  enfermé  dans  une  cabine-laboratoire pour le créer de toute pièce. Ça ne fonctionne pas ainsi. Quand j’ai commencé à jouer, je ne suis pas parti du néant complet,  au  contraire,  j’ai  bénéficié  d’un énorme acquis culturel, une sorte d’héritage laissé par tous les autres musiciens. Il y a tant de gens que j’admire dans la musique  et  qui  m’inspirent,  jamais  je  n’oserai proclamer quelque chose comme : « Mon son, JE l’ai créé ».

Mais Chic n’est pas qu’un groupe ou une unité de production, c’est une société dans tous les sens du terme et même une société  qui  semble  tourner  plutôt  bien, non?

Ça nous a pris du temps, mais nous avons quand même fini par réaliser que la musique était aussi un business. Celle que je  composais  devait  me  contenter,  mais dans le même temps, il fallait qu’elle paye aussi mon loyer. C’est le revers de la médaille, mais on ne peut pas le renier. Cela dit, je laisse la technique du droit et des contrats entre les mains d’un pro, un homme d’affaire que j’ai engagé, un véritable technicien  de la finance.

Soup For OneTu  utilises  les  mêmes  critères  pour choisir tes musiciens ?

Les  musiciens  qui  travaillent  pour Chic  sont  des  gens  expérimentés.  Si  j’ai besoin d’un son jazzy, pas de problème, ils savent ce que c’est, comme ils sont capables de jouer sur un disque de rock, comme celui  de  Deborah  Harry.  Et même si je fais  de  la country  comme  pour  la  BO  Warner  Bros d’un film « Soup for One », comme ça s’est produit, j’utiliserai encore les mêmes musiciens. Pour ce film, on a fait une version country  d’une  chanson  hawaïenne  traditionnelle.

Très drôle !

Oui, c’est drôle, parce que les gens qui nous voient remarquent aisément que nous ressemblons d’assez loin au cow-boy Marlboro, mais nous, quand nous l’avons joué, c’était vraiment sérieux : c’était comme si on tournait un film dans le rôle de Charlie Daniels, comme si on faisait une salsa avec « God Save the Queen ». Parce que  même  les  plaisanteries  doivent  être jouées avec autant de feeling que les cho­ses plus sérieuses. Si tu vois le film, j’espère que tu riras. A la fin du tournage, on avait fini  par  nous  surnommer  le Chic-lie  Daniels Band.

Faisons un peu l’inventaire des activités  de  la  compagnie,  ces  dernières  années. Il y a eu les 4 LP de Chic, deux Sister Sledge, un Sheila, un Diana Ross et maintenant Debbie Harry.

… et Johnny Mathis qu’on vient juste de mettre en boîte. Le problème, c’est que je ne sais pas du tout quand ça sortira. Sa maison de disques flippe grave : ils trouvent ça trop avant-gardiste, trop révolutionnaire pour  l’image  de  marque  de  leur  Johnny. C’est un bon disque, un des meilleurs que nous ayons faits sans doute. ( Nile ne croit pas si bien dire, l’album avec Johnny Mathis ne sortira jamais, remisé sur une étagère. Deux ou trois morceaux émergeront pourtant en 2010 dans le coffret Nile Rodgers Presents : « The Chic Organization Boxset Vol 1 : Savoir Faire » :NDR)

Meilleur que « Koo Koo »?Debbie_Harry_Backfired

Celui-là,  par contre c’est vraiment LE meilleur de tous. Il contient quatre compositions de Chic, quatre autres signées Debbie et Chris  et  deux  composées  collectivement. Debbie est vraiment incroyable. Tu te rends compte, pendant tout le temps des sessions  d’enregistrement,  on  s’est  juste engueulé trois fois, ce qui est peu quand on connaît nos habitudes respectives. La première chanson que j’ai écrite, c’est « Backfired », le premier 45 tours. « Backfired », c’est comme lorsque tu conduis une auto et que ça pète. Mais ici, aux States, c’est devenu une expression au sens figuré  quand,  par  exemple,  tu  as  prévu  un certain plan et que ton adversaire le découvre  et  qu’il  change  les  siens:  tu  es grillé. La chanson est un peu l’histoire de Debbie, celle d’une femme rendue sceptique par tous les gens qui l’entourent et qui la flattent. Dans leur tête, ce qui importe, ce sont les avantages qu’ils pensent pouvoir tirer d’elle : l’argent et leur succès personnel.  Lorsqu’elle démasque  le  beau-parleur, elle sait qu’on ne pourra plus la tromper. Il est grillé. Il y a aussi deux chansons enregistrées avec les mecs de Devo : « Jump Jump » et « The Jam Is Moving ». La chanson que préfère Debbie, je crois que c’est  le slow « Now You Know I Know » , un jazz africain.

Comment concilies-tu tes deux fonctions de producteur et de performer?

C’est très facile quand tu as toujours eu l’habitude de concilier les deux. Bernard et  moi  sommes  devenus  producteurs  par hasard. On a appris à se produire parce que tous ceux qui ont essayé n’ont jamais été capables de réaliser un son qui nous satisfasse, un son qui fasse que le passant lambda  soit accro du premier coup.

C’est important l’auditeur moyen ?

nile-rodgers-david-bowie

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C’est  très  important.  Il  faut  être accessible à tout le monde. C’est essentiel bien sûr que Bernard soit heureux, comme il est important que je sois heureux ainsi que les gens de Chic et tous mes amis, mais tout cela est secondaire par rapport à tous les gens que je ne connais pas et qui m’abordent dans la rue pour me dire « Salut… j’aime bien ton feeling, j’aime bien ta musique, lorsque je suis chez moi. dans mon appart, au fond de mon lit avec ma petite amie, on fait l’amour sur ton disque ». Il n’y a  rien  qui  puisse  me  faire  plus  plaisir  à entendre. Nous ne nous renions jamais, tu sais. Pour Sheila, au début, son producteur,  Claude ( Carrère),  nous  bassinait  pour  qu’on accepte. Au bout d’un moment, nous avons fini par dire oui.

Il vous a donné beaucoup d’argent?

Pas plus que pour les autres. On est cher, mais sans tarif préférentiel : c’est le même prix pour tout le monde, pour tous les disques.

Et c’est combien alors ?

Heu…je te l’ai dit, je ne m’occupe pas  de cet aspect du business. Diana a été facturée au même prix que Debbie. Sheila au même prix que Chic.

N’oublie pas que nous gagnons autant d’argent à produire Chic que Sheila ou Diana.

Vous comptez bientôt faire un tour sur les vieilles planches d’Europe ?

Nous avons donné un  concert à New-York,  il  y  a  quelques  semaines,  à Bond’s,  (là  où  ont  joué  les  Clash)  avec Debbie  et  elle  chantait  sur  scène  avec Chic. C’était incroyable ! Je pense que nous  allons  préparer  une  tournée  avec elle. Debbie en a envie, nous aussi, il ne reste plus qu’à fixer les modalités. Donc, si nous  venons  jouer  en  Europe,  nous  ne serons pas seuls : Debbie et Chris seront de la partie avec nous.

Je  sais  que  ça  n’est  pas  à  toi  de

Debbie Harry et Nile Rodgers

Debbie Harry et Nile Rodgers

répondre, mais je te demande quand mê­me ton avis: est-ce la fin de Blondie? ( effectivement après « The Hunter » son sixième LP paru en 92, Blondie sera en état d’hibernation jusqu’en 99… cependant à ce jour le groupe de Chris Stein et de Debbie Harry reste toujours en activité : NDR)

Tout ce que je peux te dire, c’est que, même  si  Blondie  n’est  pas  fini,  Debbie Harry est, de toute façon, avec nous ».

Et la porte du studio ravale à nouveau le boss de la Chic Organization. Moi qui n’ai jamais eu de très grande faiblesse pour le gang de la disco, je crois que ces mecs s’en sont admirablement tirés. Comme les Blancs leur fermaient les portes de la rock scène, ils sont devenus les meilleurs dans leur ghetto. Ce qui leur permet maintenant de faire  leur propre choix. Musique  à  danser?  Musique  à  consommer? Le soleil de la 43ème rue matraque vraiment fort. En fait, je crois que je n’en sais rien. Ceux qui reprocheront à Debbie de s’ être lancée dans l’aventure « piste de  danse, » avec des Noirs ressemblent étrangement à ceux qui reprochaient à Bowie en 75 de faire du sous-Barry White avec le sublime « Young Americans ». Je manque de trébucher sur une can’ de bière vide. Elle roule dans le caniveau en direction  d’un  terrain  de  baseball  grillagé où courent des ados très yankees. Je fume une cigarette en les observant. Il ne manque plus que des haut-parleurs qui chanteraient « Good Times »… et le show serait parfait.  Ils  bougent  et  évoluent  sur  leur terrain de sport comme sur une piste de danse… Le bip de ma montre électronique m’a tiré de ma rêverie new-yorkaise. Un autre  taxi,  une  autre rue. une autre ville m’attendaient… une autre mission au service du rock sans doute également…

Voir sur Gonzomusic Episode One : Power Station studio et Genèse de Chic 

CHIC… MA PREMIÈRE RENCONTRE AVEC NILE RODGERS… Part One

 

Publié dans le numéro 159 de BEST daté d’octobre 1981BEST 159

 

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