SUR LE DIVAN D’AVIDAN : Épisode 3

Asaf AvidanC’était il y a déjà six mois, lorsque je sortais groggy par l’émotion de l’incroyable performance d’Asaf Avidan au Grand Rex. Bien entendu, j’avais déjà fondu comme neige au soleil sur « Unfurl », son époustouflant 8ème album. Et pour l’évoquer, je me suis à nouveau étendu sur son divan pour tenter l’analyse de l’inclassable musicien après la sortie d’un tel opéra rock capable d’embrasser si large de Kurt Weil à Kendrick Lamar et pourtant si bien. Focus sur l’un des artistes les plus singuliers de notre époque avec explication de texte et secrets de cuisine. Épisode 3… Asaf évoque sa relation fusionnelle avec son co-producteur, ses origines israéliennes dans le contexte politique international actuel ainsi que la difficulté de continuer à exprimer son art en toute indépendance dans un monde soumis à la terrible loi du marché.

Asaf AvidanDix ans que je tends mon micro à Asaf Avidan ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/?s=Asaf+Avidan ) , dix ans que je suis sa progressions stratosphérique entre interviews et chroniques d’albums. Sans jamais transiger ou faire aucune concession, de sa voix haute d’écorché vif, il a toujours su exprimer son art avec flamme. Cette fois c’est pour évoquer « son « Unfurl »  ( Voir sur Gonzomusic  ASAF AVIDAN « Unfurl » ) ce grandiose et ambitieux opéra rap baroque et cinématographique qui nous réunit aujourd’hui dans ce bureau parisien… ( nous sommes en septembre 2025 donc le conflit en Iran n’avait  évidemment pas commencé:NDR)

 

« J’ai donc demandé à Tamir Muscat s’il acceptait de co-produire cet album avec moi, je ne l’avais pas fait depuis les Mojos. Et il a eu la gentillesse de se laisser convaincre. Il a adoré les demos. On s’est dit ensuite : réfléchissons à la manière de procéder, car soniquement tu introduis tellement d’éléments distincts que nous devons être capable de les rendre compatibles les uns avec les autres. Tant de styles musicaux à la fois, tant d’instruments à la fois, tellement de fréquences différentes aussi… tu parles, moi je ne résonne jamais en matière de fréquences quand je compose une chanson. J’ignore si le violoncelle va être sur la même fréquence que la guitare, par exemple.

 

Mais lui par contre il le sait !

 

Asaf AvidanExactement et c’est ainsi qu’on se complète. J’avais quelqu’un pour s’occuper de l’aspect technique, mais Tamir est bien plus que cela. Tamir prend aussi en charge l’aspect psychologique pour faire en sorte que l’artiste puisse réaliser son œuvre au plus proche de sa vision initiale.

 

Je suis désolé de t’entrainer sur un terrain politique, mais comment te sens-tu ? Car même si tu vis en France, le public sait que tu viens d’Israël …

 

Oui et je n’ai jamais caché que j’étais né à Jérusalem, que j’ai été élevé en Jamaïque …

 

Je sais Asaf, tu me l’as déjà raconté.

 

En clair je ne me définis pas en tant qu’Israélien car je ne crois pas que cela compte vraiment.

 

Mais de nos jours être juif c’est déjà être un Israélien …

 

A nouveau je veux être clair : non pas que je doive m’excuser de quelque chose, mais cela me semble important à mes yeux :  d’abord je ne me considère pas en tant que juif. Je ne suis pas un type religieux. Je ne célèbre même pas les fêtes juives, je suis athée.

 

Asaf AvidanOk mais culturellement tu es quand même juif.

 

Je ne sais pas ce que cela signifie, mais admettons

 

Simplement il y aura toujours quelqu’un pour te le rappeler. Et cela tu ne peux pas le nier.

 

Il y a une énorme distinction à faire, je peux ressentir le fait que quelqu’un me catégorise comme ci ou comme ça ou au contraire je peux lui dire que je n’en ai rien à cirer qu’il me catégorise de la sorte. Et là tu vas me répondre : si les nazis reviennent ils ne te laisseront pas le choix et tu finiras direct dans la chambre à gaz. Okay, mais cela ne doit pas dicter qui je dois être au moment présent. C’est comme si tu me demandais : es-tu Français ? La réponse est non. Je suis résident Français, mais je n’en suis pas citoyen. Et objectivement je n’ai pas toute la culture d’un natif de l’Hexagone. Suis-je aussi Italien puisque j’ai vécu sept années en Italie ? Suis-je Jamaïcain puisque j’ai été élevé là-bas ? Je n’en sais rien. Mais laisse-moi te répondre : politiquement, je me sens totalement dévasté par toutes ces pertes en vies humaines, en dignité humaine et par toute cette souffrance tellement infligée inutilement ; Je suis opposé à la guerre. Mais en même temps cela ne signifie pas que je juge qu’Israël n’aurait pas le droit d’exister. Bien sûr que pour moi Israël a entièrement le droit d’exister. Mais est ce que je pense qu’il s’agit d’un génocide ? Je crois surtout que peu importe ce que je pense, li y a des tribunaux internationaux mais il faut comprendre que des gens meurent et que cela doit cesser dès à présent. C’est mon opinion mais elle est personnelle, je ne l’exprime en aucun cas sur les réseaux sociaux ni même durant les interviews. Et pourquoi donc ? Certainement pas parce que j’aurais peur mais surtout parce qu’il ne faut pas avoir beaucoup de courage pour l’exprimer. C’est masturbatoire. Évidemment je suis contre la guerre. C’est facile d’être contre la guerre. Je ne veux pas voir des gamins mourir. Tu ne veux pas non plus voir des gamins mourir. Super. Mais si tu veux etre la voix de la raison, pas celle des blancs contre les noirs, des miens contre les autres, pas les gentils contre les méchants, juste d’être une grande voix celle de la nuance, de la complexité, de l’empathie, du dialogue, c’est là tout le rôle des intellectuels et des artistes. Spécialement dans le monde de plus en plus polarisé qui est le notre. Car il ne s’agit pas uniquement d’Israël et la Palestine, mais aussi des Démocrates et des Républicains en Amérique après l’assassinat de Charlie Kirk

Asaf Avidan En France il y a aussi cette bataille rangée entre la gauche et la droite… il y a tellement de « les miens contre les autres », il y a tant de conflits ouverts et sangles, au Soudan, en Ukraine par conséquent je suis contre les boycotts en général. Le seul exemple qui ait fonctionné et qu’on nous donne c’est le cas de l’Afrique du Sud, mais on ne parle jamais de tous ceux qui n’ont pas fonctionné comme pour la Corée du Nord ou la Russie ou encore l’Iran. Est-ce que tu peux constater que le fait de les isoler le rend moins extrémistes ou au contraire plus extrémistes ? tu crois sérieusement que museler des artistes puisse contribuer à combattre les dérives de leurs gouvernements ? Cela n’a aucun sens moral. Si tu dis qu’Israël ne doit pas bombarder tous les palestiniens car ils ne sont pas tous du Hamas. Et si tu vas de l’autre coté en disant que le Hamas ne doit pas tuer des femmes et des enfants israéliens car ce ne sont pas des soldats Israéliens, je pense que bien entendu tu as raison mais tu dois aussi comprendre qu’il s’agit là de punitions collectives qui ne se justifient ni sur le terrain de la morale ni sur celui du pragmatisme. Par conséquent avec cette logique le boycott culturel est une tentative dingue et obscène de contrôler et de simplifier une situation mais je pense qu’en fin de compte cela apporte une solution violente et inhumaine. J’apprécie vraiment que les gens se soucient des autres, il faut que les gens pensent aussi aux autres car l’empathie est une précieuse qualité humaine. On voit les gens descendre dans la rue à Paris pour dénoncer la souffrance de certains mais se rendent ils comptent que c’est souvent au détriment d’autre souffrances ? Moi je veux voir des manifestations où les drapeaux palestiniens et israéliens défilent cote à cote. Oublions qui a commencé la guerre, dialoguons plutôt. Faisons des compromis. Coopérons. Cela parait naïf et enfantin car on a tellement été endoctrinés de penser qu’il n’y avait que noir et  blanc  et eux et nous  mais même aujourd’hui si tu assistes à un de concerts et que tu vas au stand de merchandising tu verras que je défends deux ON l’une est Combattants For Peace littéralement les combattants de la paix constitué d’anciens combattants israéliens qui ont décidé de poser les armes et de communiquer. Ces types étaient sur le terrain à Gaza ou en Cisjordanie, des gens qui étaient sur le terrain à engendrer de la violence et qui tentent maintenant d’y mettre fin.  Quant à l’autre groupe il se situe de l’autre côté du cycle de la violence, c’est la Grieving Family Organisation des gens qui ont perdu leur fille, leur garçon, leurs grands-parents, leurs parents… des gens qui ont tous payé le prix ultime de toute cette violence et ils ont pourtant décidé de renoncer à la vengeance pour mettre fin à l’engrenage, qu’ils ont renoncé à infliger la même douleur à ceux de l’autre côté. Tout ce qu’ils veulent c’est stopper cette violence pour qu’elle n’emporte pas d’autres êtres humains. Ils ne veulent pas être la voix d’un côté ou de l’autre, ils veulent être la voix de l’empathie humaine. Et ce n’est pas seulement moralement meilleur c’est surtout pragmatiquement meilleur, c’est la seule chance de mettre fin à toutes ces souffrances. Alors tu auras beau me dire : oh Asaf tu es bien trop naïf, c’est un problème insolvable, cela n’y changera rien.

Asaf AvidanTu sais je suis issu de la seconde génération, mes grands-parents étaient des survivants de l’Holocauste qui ont perdu toute leur famille dans les camps de la mort, des dizaines te des dizaines de gens. Mes grands-parents venaient de Pologne et de Roumanie, ils ont échappé à l’occupation et à la Shoah et ils ont réussi à reconstruire leur vie. Et moi je travaille. Mes plus gros marchés sont sans doute la France et l’Allemagne. J’ai vécu un moment à Berlin toute mon équipe technique est allemande. Si je disais cela à mes grands-parents, ils ne pourraient pas le comprendre. Cela remonte à la seconde guerre mondiale. Si on observe les frontières de l’Europe, qui aurait imaginé après la guerre que la France et l’Allemagne en seraient à un tel niveau de coopération. Des choses qui semblent être impossibles ne sont pas toujours impossibles si tu vies toujours le coté positif. De la nature humaine. Il n’y a pas que la haine et la peur, il y a aussi l’espoir. Quand on me pose la question, bien sur j’ai mon opinion mais je ne pense pas qu’elle compte vraiment. Moi je veux entendre la voix d’une troisième voie et je ne l’entends ni sur les réseaux sociaux ni dans les discours des politiciens or je ne souhaite pas participer à leur conversation.

 

Parlons un peu de la scène : comment vas-tu apporter avec toi tant d’instruments et tant de styles ?

 

Tout simplement parce que je n’essayerai même pas.

 

C’est si ambitieux et donc si onéreux que si tu essayes que cela te mène droit à la faillite.

 

Asaf AvidanLOL Je suis déjà virtuellement en faillite ! tu sais comme moi que les albums en physique et encore pire en dématérialisé ne rapportent que quelques cacahuètes. Tu veux la vérité ? Je n’aurais bientôt plus les moyens de poursuivre cette carrière car c’est très dur d’être artiste face aux plateformes de streaming.

 

Mais ton éditeur va réussir à vendre une de tes chansons à Netflix et ce sera le jackpot.

 

Ce ne marche plus comme cela, même qi c’est vrai qu’à un moment cela pouvait rapporter gros. Mais de nos jours c’est fini, sauf si tu es Kate Bush, bien sûr. Mais il est vrai qu’auparavant les droits pouvaient largement atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros pour un titre dans une série, désormais avec Netflix ce serait plutôt dans les 5000 … soit cinq fois moins ! Mais c’est vrai j’en fais quelques-uns et c’est une chance, mais il faut déjà avoir bien avancé dans une carrière pour se voir offrir pareille opportunité. Mais j’ai la chance de posséder mon propre catalogue, d’avoir mon propre label indépendant et donc tu te dis qu’au moins le live doit permettre à un artiste de vivre. Hé bien ce n’est plus toujours le cas. Pour tourner par exemple le billet d’avion à 300 dollars en vaut désormais plus de 1000.  Un tour bus à 2000 jour est désormais à plus de 3000. Et tu peux multiplier les exemples. Quant aux boites de prods beaucoup n’ont jamais rouverts après le COVID donc il y a en plus une concentration et donc moins d’offres.

 

Combien de musiciens auras tu alors ?

 

Tu auras compris que je n’aurai pas un orchestre de 150 musiciens. En fait j’aurai quatre musiciens pour m’accompagner. Soit un bassiste, un batteur, deux claviers car je refuse d’utiliser un ordinateur sur scène ou de faire des playbacks donc tout est absolument live. Je ne triche pas.

 

Pas de samples ni de sequences ?

 

Non rien de tout ça. Si tu veux entendre l’album tu n’as qu’à écouter l’album

( rire). Ce ne sera pas aussi riche, mais je te promets une expérience différente C’est bien toute la futilité de l’humain de vouloir créer quelque chose sans imaginer le vide qui existe entre ce qu’il imagine et la réalité. Mais c’est justement dans ce vide que s’épanouit l’art.« 

 

Voir sur Gonzomusic  Sur le divan d’Avidan: Épisode 1

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Voir sur Gonzomusic  Sur le divan d’Avidan: Épisode 2

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