NINA HAGEN SUR LE DIVAN DU DOCTEUR GBD
Voici 43 ans dans BEST GBD jouait au Docteur Freud avec sa patiente la plus allumée, soit Nina Hagen déjà rencontrée 18 mois auparavant. Mais cette fois la rockeuse made in Germany allait s’allonger sur mon divan virtuel et s’ouvrir comme jamais, partageant ses rêves d’enfant, son adolescence punk trouble et rebelle en RFA, sa fuite vers l’Ouest, son éclosion sur la scène du Milky Way avec Herman Brood, ses défonces, ses amours, sa fille… et son rôle actif durant la Commune de Paris, avant sa dernière rencontre avec Dieu, bref mystique Nina dans toute sa splendeur !

Nina Hagen by Jean Yves Legras
18 mois après notre première et scabreuse rencontre où nous avions crûment expérimenté 36 positions ( Voir sur Gonzomusic ) , et forcément pour notre plus grand plaisir, je remettais le couvert avec l’allumée Nina Hagen pour évoquer son dernier LP, le bouillant « Angstlos » ( Voir sur Gonzomusic ) publié quelques mois auparavant. Mais cette fois pour percer le moi et le surmoi de la chanteuse allemande, je m’étais mué en Docteur GBD pour inviter la belle à s’allonger sur un divan et l’on peut considérer que la mission a été accomplie : la preuve par cet entretien juste dingue ! Flashback…
Publié dans le numéro 185 de BEST sous le titre :
PSY-SHOW
« Nina Hagen sur le divan du Docteur Bar-David » Christian LEBRUN
Un bureau encombré d’un tas de papiers. Une gerbe de stylos face à un canapé new-tech de cuir blanc. Le Docteur Best reçoit uniquement sur rendez-vous. Quand on y songe, l’exercice de l’entretien rock est dérisoirement gratuit face au coût d’une séance chez un psychanalyste branché. Mon chat et les jeunes filles me coûtant de plus en plus de monnaie, j’ai changé ma carte de presse contre une plaque dorée et un caducée. Ma patiente, Miss Nina Hagen, s’allonge en faisant sensuellement crisser ses bas de soie. Une boisson pour se détendre, une vieille recette du Docteur Blum soit ganja, peyolt et acides divers, un chronomètre en main et en avant pour la séance. Nina, détendez-vous, vous et moi allons exorciser cette Hagen qui sommeille en vous depuis l’enfance.

Nina Hagen by Xavier Martin
Nina Hagen : « Je suis née poisson le 11 mars 1955 à Berlin Est. Ma mère était actrice ; elle avait 19 ans. Mon père était un jeune auteur, j’entends encore ses doigts sur la machine à écrire, lorsqu’il pondait ses scénarios. Je suis à ses côtés et je joue avec ses feuillets ratés, j’en fais des boulettes de papier que je lance partout dans la pièce Ce soir, ma mère rentre du studio et je les vois s’affronter. C’est encore très vague, mais la scène s’anime devant mes yeux ils sont très excités et se balancent des injures « C’est de ta faute, salope ! » et mon père frappe ma mère. Elle le fixe un instant et lui griffe le visage « Ne reviens jamais » et elle le jette dehors avec une valise. Papa…. je ne devais plus le revoir avant des mois. Plus tard, je retrouve mon père chaque week-end avec tata Trünchen, sa nouvelle amie. Je vois beaucoup moins maman, elle m’a mise en pension car je ne peux la suivre sur chaque tournage. Mais c’est aussi ainsi que je lui échappe ; je grandis comme une romanichelle. Parfois, je fais des rêves étranges, ils débordent dans ma vie : un soir, dans ma chambre, je me retrouve face à une sorcière. Je suis paralysée, je ne commande plus mon corps. Elle est assise à mon bureau et m’observe à travers ses cheveux longs et sales qui ont accroché des choses de la forêt. Ses vêtements lui ressemblent : ils sont en lambeaux. Manifestement, la sorcière venait d’un autre monde. Je saute de mon lit, la chambre de papa est si loin. Je lui raconte tout. Il refuse de me croire : lorsqu’il entre dans la chambre, la sorcière s’est volatilisée. Moi je sais qu’elle venait me chercher, elle peut essayer : jamais je ne la suivrai. »
Nina retrouve sa voix d’enfant, acidulée comme un bonbon, elle se met à chanter : « J’ai grandi, je porte l’uniforme des jeunes pionnières. Avec tous les autres enfants de mon âge, nous construisons la République Démocratique Allemande, sa grandeur, comme sa puissance. Nous la remercions de tout ce qu’elle sait apporter au peuple. Propaganda, je te subis sans broncher. Les enfants sont bien plus forts qu’on ne le croit. Je veux apprendre la liberté, oh mon dieu, on essaie de me savonner le cerveau, mais je résiste : la nature humaine doit être la plus forte. Jamais, oh lamais, je ne les laisserai me baiser. La résistance me renforcer Je n’entends plus mes camarades de classe. Capitaliste ou communiste, qu’est-ce que ça change, de toute façon ce monde est condamné. »
La potion du Docteur Blum délie manifestement les langues. Praticien jusqu’au bout, je couche sur le papier les instantanés de l’enfance de Nina.
« Maman, comme tu es belle et célèbre. Tu es entourée de gens si gentils, si élégants. Aujourd’hui le me suis levée tôt, car maman veut que je tourne avec elle, dans un vrai studio de cinéma J’ai douze ans, le réalisateur me demande de me déshabiller : « Montre-nous tes seins », me lance-t-il en riant. Le film est très branché cul, sur un scénario inspiré d’une nouvelle de Boccace. Je baisse les yeux en déboutonnant ma chemise, je sais que tout le monde observe mes petits seins. Le temps passe, maman joue « My Fair Lady ». Lorsqu’elle chante pour incarner Lisa Doolittle, je suis tous les soirs dans les coulisses. Maman me répète « Nina, quel dommage que tu aies une si petite voix, comment pourras-tu chanter ? » Ce soir, maman m’emmène à l’Opéra. Mon Dieu, c’est merveilleux comme ils savent jouer avec leur voix. C’est le choc. Plus tard, dans ma chambre, j’essaie de les imiter : je sais chanter.
Nina fait des vocalises et sa poitrine se soulève. Nous sautons encore quelques années :

Nina Hagen by Xavier Martin
« Aujourd’hui, maman est folle. Elle danse dans sa chambre. Hier soir, au théâtre, elle a rencontré un mec. Ils ne se quittent plus, elle est enfin heureuse et équilibrée. Wolf Bierman est un type génial. Toutes ses chansons sont des tubes en Allemagne. Avec lui, j’apprends tant de choses ; Wolf sait m’ouvrir les yeux Tous les trois, nous critiquons le régime à longueur de soirées. Puberté rime avec liberté, tant pis si mes amants n’y comprennent rien, c’est l’esprit nouveau et révolutionnaire. Je suis une hippie. Tous mes amis sont des hippies en jeans et chemises blanches trop larges, les cheveux longs noués par un foulard. Peace and love, et vive le flower power : on couvre la ville de graffitis. Un jour, des policiers débarquent à la maison : Wolf devient trop gênant Ses tex-es engagés sont insupportables pour le pouvoir. Cependant Wolf est trop célèbre pour disparaître et trop têtu pour se taire : le régime nous laisse filer à l’Ouest. En 76, nous faisons la fête en Angleterre. C’est fou comme la liberté vous défonce la tête. Un soir, je rencontre Juliana dans une boîte. Mon look punky l’amuse. Juliana suit les cours de l’école de cinéma ; je deviens la vedette de son premier film, « The Go Blue Girl », une fille aussi folle que moi qui change de lit tous les soirs et qui ne reste lamais plus d’une semaine sur le même job. No future. Je fonce clans cette voiture en direction d’Amsterdam. Je ne sais même pas à quoi ressemble le visage du garçon qui conduit : je m’en fiche, vive l’aventure. Coup sur coup, la vie roule comme des dès et je rencontre Herman Brood et Lene Lovich, avec lesquels je tourne « Cha Cha » un film défoncé. »
Le délire de Nina secoue les murs de mon bureau. Elle récite sa vie comme une scène de Kafka : son premier groupe, ses deux albums avec les musiciens du Spliff. « Les lumières, l’odeur de sueur et de bière, le parfum tenace du cannabis du Milky Way me colle à la peau. J’y brûle toutes mes nuits. C’est là que j’ai rencontré Ferdinand, mon guitariste, le père de Cosma Shiva. Il m’a prise un soir de pleine lune. Ferdinand est complètement shooté, mais, humainement et musicalement, il sait me toucher comme personne. Je vois quelque chose briller dans son âme et c’est si beau… je ne peux m’échapper, je suis comme envoûtée par cet homme. Un soir, sans lui, je suis nue sur mon lit Je ne parviens pas à trouver le sommeil. Un épi de maïs à la main, je prie Dieu et ma croyance est si forte je sais que nous pouvons aider Ferdinand à extirper le mal qui le ronge. Mais la tournée nous entraîne, le Nina Hagen Band parcourt le monde et Ferdinand a les poches pleines de tous ses cachets, il n’a aucune raison de décrocher. Mais il y a cette clinique en Angleterre dont nous a parlé Keith Richard. Elle appartient à une dénommée Maggie Peterson. Elle a aussi soigné Eric Clapton. On te colle ce truc derrière la tête qui stimule ton centre de la douleur. Grâce à lui, tu n’as besoin d’aucun tranquillisant. Ferdinand devient clean, mais nous nous séparons. Ma fille va bientôt naitre, mais je sais désormais que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. Lorsque l’accouche de Cosma, c’est comme mon premier trip lorsque j’avais dix-sept ans je rencontre Dieu et il me parle. Je meurs et je renais. Grâce à mon bébé, mon esprit se lave de tout ce qui le souillait Lorsque son corps s’échappe de mes entrailles, je hurle « The door.. the door » La porte s’ouvre enfin et tout ce que découvrent mes yeux est pur. J’entends leurs rires et leurs cris, jamais les Allemands ne sauront me comprendre, ils croient que je glisse dans un trip religieux. J’ai toujours été ainsi ; je cherche des réponses à mes questions et je ne les trouve ni en moi, ni à l’extérieur. Mais Dieu est en moi comme en chacun de nous. Il voisine avec le Mal, l’adrénaline et la folie. Les gens qui battent les gosses, Adolf Hitler et tous les autres ont perdu le contact avec Dieu. Ce monde n’est pas fait pour les enfants, il est télécommandé par le Diable. Ce monde est sombre, mais il s’éclaire davantage chaque jour, c’est la raison de notre présence sur cette planète. »
Nina rêve en couleurs. Elle échafaude son palais dans le sud de la France, près d’un petit village où les OVNIS ont l’habitude de se manifester. Elle veut qu’on accepte de lui vendre l’Opéra de Paris pour le transplanter près de sa maison. Nina fait du cinéma, elle tourne sa vie actuelle et toutes ses existences antérieures
Elle finit par lancer : « À bas les Versaillais. Vive la Commune je suis une communarde qui tombe sous les balles de Thiers au mur des fédérés… » Time’s out. Notre séance doit se terminer. Un sniff de colle blanche ramène Nina droit à la réalité. Elle se lève et disparaît sans un mot… jusqu’à la semaine prochaine. Sur le canapé de cuir blanc, il ne reste qu’un parfum.
Publié dans le numéro 185 de BEST daté de décembre 1983
