DAMON ALBARN DE BLUR À GORILLAZ

GorillazComment raconter Damon Albarn lorsque sa carrière déborde depuis longtemps les frontières de Blur et de Gorillaz ? Avec « Damon Albarn : De Blur à Gorillaz, » Paul Gachet relève un défi considérable : embrasser plus de trente-cinq années de création en suivant méthodiquement chaque disque, chaque projet et chaque métamorphose d’un artiste devenu l’une des figures majeures de la musique contemporaine britannique. Une somme impressionnante qui s’impose comme l’un des ouvrages les plus complets consacrés au musicien londonien. Un livre pour lequel notre JCM n’a pas…gâché son plaisir !

Damon Albarn

Par Jean-Christophe MARY

Lorsqu’on mesure l’immensité de la production de Damon Albarn, on comprend mieux pourquoi ce copieux ouvrage prend tout son sens. Blur, Gorillaz, The Good, The Bad & The Queen, Rocket Juice & The Moon, Mali Music, opéras, musiques de films, albums solo, peu d’artistes britanniques contemporains ont bâti une œuvre aussi vaste et aussi diverse. C’est précisément ce qui distingue ce livre de la plupart des publications consacrées à Albarn. Là où beaucoup de biographies s’intéressent principalement à la Britpop ou à l’aventure Gorillaz, Paul choisit de raconter le musicien à travers sa production discographique. Chaque album est passé à la loupe elon un déroulement méthodique et chronologique. Les analyses sont enrichies par les propos de Damon Albarn, Graham Coxon, du producteur Stephen Street et de nombreux collaborateurs, donnant au récit une densité documentaire particulièrement appréciable. L’auteur débute par les années de formation. Né en 1968 à Whitechapel, dans l’est de Londres, Damon Albarn grandit dans un environnement artistique où se croisent théâtre, design, télévision et musiques du monde. Son goût précoce pour les cultures étrangères et la littérature nourrit une personnalité déjà atypique. La rencontre avec Graham Coxon à la Stanway School dans l’Essex constitue l’événement fondateur. Rejoints par Dave Rowntree puis Alex James, les deux amis créent Seymour avant de devenir Blur en 1990. La première grande partie du livre est consacrée à Blur. Elle couvre l’ensemble de la discographie du groupe, de Leisure à The Ballad of Darren, sans oublier albums live, EP et compilations.L’analyse commence avec Leisure (1991), premier album encore marqué par la scène shoegaze britannique. Puis vient Modern Life Is Rubbish (1993), où Albarn opère sa célèbre rupture avec l’Amérique du grunge pour réhabiliter une certaine idée de l’identité anglaise.Le chapitre consacré à Parklife (1994) figure parmi les plus passionnants. L’auteur revient notamment sur la genèse de « Girls & Boys », inspirée de vacances à Majorque et décrivant avec une ironie mordante des relations amoureuses devenues presque interchangeables. Albarn s’impose alors comme le chroniqueur d’une Angleterre populaire, drôle et mélancolique. Avec The Great Escape (1995), le livre replonge le lecteur dans la fameuse guerre médiatique opposant Blur à Oasis après les succès de Definitely Maybe puis de (What’s the Story) Morning Glory?. La naissance de « Country House », inspirée par Dave Balfe après la vente de Food Records à EMI, illustre parfaitement l’humour social qui caractérise alors l’écriture d’Albarn.Le tournant majeur intervient avec Blur (1997). Alex James y affirme : « 1997 est l’année où nous sommes devenus un vrai groupe de rock ». Influencé par le rock indépendant américain, le disque abandonne les codes de la Britpop.

 

Blur

Paul rappelle également combien cette période est marquée par la relation tumultueuse entre Damon Albarn et Justine Frischmann.L’étude de 13 (1999) constitue l’un des sommets du livre. L’auteur rappelle que sa célèbre pochette est une peinture réalisée par Graham Coxon. Cette période est aussi celle des excès, des fêtes et des nuits interminables auxquelles participe souvent Jamie Hewlett, alors colocataire d’Albarn et futur cofondateur de Gorillaz. La coproduction assurée par William Orbit contribue à faire de l’album une œuvre unique dans l’histoire du groupe.Le chapitre consacré à Think Tank (2003) décrit avec précision l’une des périodes les plus difficiles de Blur. Entre l’alcoolisme de Graham Coxon, ses hospitalisations successives, les tensions internes et l’installation d’un studio provisoire au Maroc, le groupe traverse une crise profonde. Paul revient également sur « Don’t Bomb When You’re The Bomb », réaction directe à la guerre en Irak.Lorsque paraît The Magic Whip (2015), Blur retrouve les studios après plus d’une décennie de silence. Entre-temps, Graham Coxon a développé une carrière solo féconde, Dave Rowntree s’est tourné vers le droit tandis qu’Albarn multipliait les projets. Le retour est triomphal et l’album atteint la première place dans plusieurs pays.Enfin, The Ballad of Darren (2023) clôt cette aventure avec une élégance mélancolique. Paul analyse notamment « St Charles Square », texte cauchemardesque peuplé de fantômes, de griffes invisibles et d’espaces qui se referment sur le narrateur, métaphore des angoisses persistantes du chanteur.L’auteur complète cette exploration avec les albums live, de Live at the Budokan aux triomphales soirées de Wembley en 2024, en passant par Hyde Park et Parklive enregistré lors des Jeux olympiques de Londres. La seconde moitié de l’ouvrage est consacrée à Gorillaz.

BlurPaul retrace la naissance de ce groupe virtuel imaginé avec Jamie Hewlett, peuplé de personnages animés devenus aussi célèbres que les musiciens eux-mêmes. Chaque album est étudié : Gorillaz, Demon Days, Plastic Beach, The Fall, Humanz, The Now Now, Song Machine, Cracker Island et The Mountain. L’auteur montre comment chacun de ces projets élargit davantage le territoire artistique d’Albarn. Là encore, les albums live occupent également une place importante, de Sarm Studios Session à Demon Days Live Apollo Theater, en passant par Demon Days Live at the Manchester Opera House ou Live at the Forum. L’ouvrage se conclut enfin sur les albums personnels du musicien : Democrazy, Everyday Robots et The Nearer The Fountain, More Pure The Stream Flows. L’iconographie mérite également d’être saluée. Plutôt que de multiplier les photographies promotionnelles, l’ouvrage s’appuie largement sur les pochettes des albums. Un choix pertinent tant celles-ci racontent elles aussi l’évolution artistique d’Albarn. Des lévriers de Parklife aux univers imaginés par Jamie Hewlett pour Gorillaz, des peintures de Graham Coxon aux paysages futuristes de Plastic Beach, chaque visuel accompagne le récit et constitue un repère dans cette impressionnante traversée musicale. Par son ampleur documentaire, sa rigueur analytique et son organisation exemplaire, Damon Albarn : De Blur à Gorillaz s’impose comme un ouvrage de référence. Plus qu’une biographie, Paul livre une véritable histoire discographique d’un artiste qui n’a jamais cessé de repousser les frontières musicales. Une somme passionnante qui éclaire autant l’aventure Blur que l’ambition sans cesse renouvelée de Gorillaz et des multiples projets d’un créateur devenu l’une des figures majeures de la musique contemporaine.

Damon Albarn : De Blur à Gorillazcouve
Par Paul Gachet
Éditions du Layeur
Collection : Music Book

 

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