MORRISSEY “Make-Up Is A Lie”
Six ans après son dernier album studio, Morrissey revient avec « Make-Up Is A Lie », disque crépusculaire et déroutant qui divise autant qu’il fascine. Entre expérimentations synthétiques, mélancolie poisseuse et éclats de génie, l’icône britannique signe un retour loin de toute nostalgie qui l’enfermerait à jamais dans un Smithsonium Museum qui ravirait pourtant les fans… dont un certain JCM… forcément !
Par Jean Christophe MARY
Il y a des artistes qui cherchent à rassurer leur public. Et puis il y a Morrissey. À 67 ans, l’ex-leader des Smiths refuse plus que jamais de regarder dans le rétroviseur. Avec Make-Up Is A Lie, son quatorzième album solo, le chanteur Mancunien abandonne une partie des recettes mélodiques qui ont fait sa légende pour livrer un disque dense, sombre, parfois inconfortable, mais profondément habité. Un album qui ne cherche ni le tube, ni l’unanimité — et c’est précisément ce qui le rend fascinant. Dès le morceau-titre, Morrissey donne le ton : nappes inquiétantes, percussions presque cinématographiques, rythme trip-hop discret mais oppressant… Make-Up Is A Lie installe une ambiance de fin du monde intime. La voix, elle, reste immédiatement reconnaissable. Hyper expressive, théâtrale, fragile et arrogante à la fois, elle demeure l’arme absolue de celui qui continue de transformer ses états d’âme en drame romantique. Le retour du producteur Joe Chiccarelli apporte une texture plus organique et ample à l’ensemble, même si l’absence de Boz Boorer — compagnon musical historique de Morrissey pendant près de trente ans — se fait parfois sentir. Certaines chansons semblent volontairement déconstruites, moins attachées aux refrains qu’aux atmosphères. Une prise de risque qui pourra désarçonner les amateurs du Morrissey le plus pop.
L’album alterne ainsi entre éclairs de grâce et passages plus laborieux. The Night Pop Dropped retrouve une énergie presque disco-rock réjouissante, tandis que Lester Bangs évoque les grandes heures des radios universitaires américaines des années 90. À l’inverse, You’re Right It’s Time ou l’expérimental Notre-Dame peinent à convaincre, prisonniers d’une noirceur qui tourne parfois à vide. Mais même dans ses moments les plus fragiles, Morrissey conserve ce que beaucoup d’artistes ont perdu depuis longtemps : une identité. Chez lui, chaque phrase semble écrite contre le monde entier. Chaque chanson porte cette tension permanente entre narcissisme, autodérision et désespoir romantique. On pourra trouver cela excessif, fatigant même. On ne pourra pas dire que cela ressemble à autre chose. La réception du disque reflète d’ailleurs parfaitement le personnage : passionnelle et clivante. Certains médias britanniques ont accueilli l’album avec froideur, quand une partie importante de la presse musicale spécialisée salue au contraire l’audace et la liberté artistique du chanteur. Quant aux fans, ils répondent présents : Make-Up Is A Lie s’est rapidement installé dans le haut des charts britanniques et confirme que Morrissey conserve une base fidèle, presque militante. Avec Make-Up Is A Lie, Morrissey ne signe probablement pas son album le plus accessible, ni le plus immédiatement séduisant. Mais il livre sans doute l’un de ses disques les plus personnels depuis longtemps. Un album imparfait, parfois déroutant, souvent mélancolique, mais porté par une sincérité et une singularité devenues rares dans la musique contemporaine. À l’heure où tant d’artistes cherchent à plaire à tout le monde, Morrissey continue, lui, à ne ressembler qu’à lui-même. Et c’est peut-être encore sa plus grande force.
