JETHRO TULL « Under Wraps »
Longtemps considéré comme le mouton noir de la discographie de Jethro Tull, « Under Wraps » revient aujourd’hui dans une imposante édition 5 CD + Blu-ray qui invite à reconsidérer l’une des périodes les plus controversées de la carrière d’Ian Anderson. Accompagné de « Walk Into The Light », premier album solo du musicien écossais paru en 1983, ce coffret éclaire d’un jour nouveau une aventure artistique souvent mal comprise. Un album maudit ressuscité dans un somptueux coffret exhumé du Purgatoire par JCM, notre moine-soldat rock !
Par Jean-Christophe MARY
À sa sortie en 1984, « Under Wraps » fut accueilli avec une méfiance quasi unanime. Jugé trop synthétique, trop froid, trop éloigné des racines folk et progressives qui avaient fait la réputation du groupe, il symbolisait pour beaucoup l’abandon d’une identité forgée au fil de classiques tels que « Aqualung », « Thick As A Brick » ou « A Passion Play ». Quarante ans plus tard, le recul historique permet un jugement plus nuancé. Le milieu des années 1980 constitue alors une période de profonde mutation pour les grandes formations progressives. La new wave, la synth-pop et les nouvelles technologies de studio bouleversent les codes établis. Comme Genesis, Yes ou Rush, Jethro Tull se trouve confronté à un choix délicat : préserver son héritage ou dialoguer avec son époque. Ian Anderson opte pour la seconde voie. Dès « Walk Into The Light », conçu avec le claviériste Peter-John Vettese, il explore les possibilités offertes par les synthétiseurs, les séquenceurs et les boîtes à rythmes. L’expérience se prolonge avec « Under Wraps », élaboré en grande partie dans son studio personnel. L’album délaisse les couleurs organiques habituelles du groupe au profit d’une esthétique électronique assumée. Le changement ne concerne pas seulement le son. Les paysages ruraux, les figures allégoriques et les récits inspirés du folklore britannique cèdent la place à un univers dominé par l’espionnage, les tensions géopolitiques et les angoisses de la Guerre froide. Cette orientation déroute une partie du public américain et les ventes s’en ressentent. Pourtant, derrière son relatif échec commercial se cache l’un des projets les plus audacieux de son auteur. Le principal malentendu entourant « Under Wraps » tient probablement à la confusion entre identité sonore et identité artistique. Les textures numériques et les programmations électroniques ont longtemps masqué l’essentiel : la qualité de l’écriture. Derrière les choix de production typiquement années 1980 se révèlent des compositions particulièrement inspirées.
Des titres comme « European Legacy », « Later, That Same Evening », « Tundra » ou « Nobody’s Car » témoignent d’un sens mélodique intact et d’une écriture raffinée.
Les nouveaux remix réalisés par Bruce Soord mettent précisément en lumière ces qualités parfois occultées, en apportant davantage de clarté aux arrangements et aux harmonies.
Cette réévaluation conduit également à redécouvrir une période souvent sous-estimée de la carrière d’Anderson. Des albums comme « A », « The Broadsword and the Beast », « Under Wraps », « Crest Of A Knave » ou encore « Rock Island » constituent un ensemble cohérent où l’expérimentation demeure constante. Les morceaux « Astronomy », « Heat » ou « Apogee » en offrent une démonstration éclatante. Sous ses apparences de disque new wave, « Under Wraps » demeure d’ailleurs profondément fidèle à l’esprit du rock progressif. Car celui-ci ne se définit pas par une instrumentation particulière mais par une volonté permanente d’explorer de nouveaux territoires. À cet égard, l’album peut être considéré comme une véritable œuvre conceptuelle consacrée aux peurs de la Guerre froide. Espionnage, surveillance, propagande et affrontement idéologique irriguent l’ensemble du disque. Des chansons comme « Lap Of Luxury », « Saboteur », « Radio Free Moscow » ou « European Legacy » dessinent le portrait d’un monde encore divisé par le Rideau de fer. Cette cohérence thématique apparaît aujourd’hui avec une évidence que nombre d’auditeurs n’avaient pas perçue lors de sa sortie. La nouvelle édition constitue ainsi bien davantage qu’une simple opération patrimoniale. Sous la supervision d’Ian Anderson, Bruce Soord propose de nouvelles versions des albums « Under Wraps » et « Walk Into The Light », complétées par des faces B, démos, raretés et titres inédits. Le concert enregistré au Hammersmith Odeon en 1984 pour la BBC apporte un témoignage précieux sur cette période de transition, tandis que le Blu-ray rassemble mixages Dolby Atmos, transferts haute définition et documents d’archives. L’ensemble est accompagné d’un remarquable ouvrage de cent pages retraçant la genèse des deux albums et leur contexte culturel. Le temps agit parfois comme le plus juste des critiques. En osant affronter les technologies et les sonorités de leur époque, Ian Anderson et Jethro Tull ont signé l’un des témoignages les plus fascinants de la rencontre entre le rock progressif et la modernité des années 1980.
