SI TRISTE DE VOIR PARTIR TRISTAM

Tristam par Jean Fabien
Gonzomusic lui avait consacré une saga bien méritée voici déjà cinq ans, normal comme les chats Tristam a eu tant de vies. Punk d’abord, punk un jour et punk toujours avec ses Guilty Razors, mais aussi Musulman Fumant avant de se muer en Tristan pop star de l’immortel « Bonne bonne humeur ce matin » puis en artiste surdoué adepte du Pimp my croûte, hélas Tristam nous a quittés hier au lendemain de son 68éme anniversaire terrassé par un fucking cancer. Immense tristesse et vibrant hommage sous la plume de Salim Zein.

Tristam par Jean Fabien
« Punk, musulman fumant et pop star », telle était la saga épique de Tristam ( Voir sur Gonzomusic PUNK MUSULMAN FUMANT ET POP STAR LA SAGA TRISTAM ÉPISODE 1 et aussi PUNK MUSULMAN FUMANT ET POP STAR LA SAGA TRISTAN ÉPISODE 2 ) publiée sur Gonzomusic. Ce matin au détour d’un message Whattsapp j’ai appris l’annonce de sa disparition comme un électrochoc. Selon ses proches, l’artiste vivait un peu loin de tout le monde. Il aurait contracté un cancer qui se serait rapidement propagé. De son vrai nom Pascal Dequatremare, alias Tristam Nada, alias Tristan et alias Tristam Diquatrostagno, Tristam est unanimement pleuré dans le milieu rock. Sur Facebook Jérome Pigeon ou Jean Pierre Morgand ont chacun salué l’artiste. Mais l’hommage le plus touchant est sans conteste celui-ci, rendu par l’ami Salim Zein comme un coup de poing au plexus solaire.
Par Salim ZEIN
Il y a des messages que l’on redoute avant même de les ouvrir.
Hier soir, peu avant minuit, mon téléphone s’est illuminé. À cette heure-là, ce n’est jamais anodin. C’était Lucienne, la veuve de Francky Boy. Son message commençait par ces quelques mots : « J’ai une triste nouvelle… » Je me suis aussitôt demandé ce qu’elle allait bien pouvoir m’annoncer. J’ai imaginé mille choses. Malheureusement, ce qui a suivi a dépassé mes pires craintes.
Tu étais parti.
Le plus étrange, c’est que le 3 juillet dernier, nous avions encore parlé au téléphone. Nous étions en train d’égrener la liste de ceux qui s’en étaient allés : Captain Cavern, disparu quelques jours plus tôt, Francky Boy, dont l’absence nous pesait encore, Miss.Tic, devenue presque inaccessible depuis que sa disparition avait fait s’envoler la cote de ses œuvres. Tu avais eu cette phrase toute simple : « Les artistes disparaissent décidément bien vite. » Je ne pouvais pas imaginer que, moins d’un mois plus tard, ton nom viendrait, à son tour, s’ajouter à cette liste.
Impossible.
Impensable.
Et pourtant…
Tristam.
Impossible d’imaginer le monde de l’art sans toi.
J’ai longtemps hésité avant d’écrire ces lignes. D’autres raconteront bien mieux que moi les Guilty Razors, les Musulmans Fumants, les années punk, la Figuration libre, les Pimp My Croûte, les pochettes de disques ou la publicité. Moi, j’ai simplement envie de raconter l’homme.
Tu appartenais à cette catégorie de gens qu’on appelle des survivants. Pourtant, tu n’as jamais cultivé le misérabilisme, le cynisme ou la nostalgie. Tu te méfiais des « ismes ». C’est pourtant amusant : toute la vie d’un artiste est constellée d’ismes. Dadaïsme, punk, Figuration libre… Tu refusais les étiquettes. Tu n’en auras gardé qu’une seule jusqu’au bout : celle d’artister.
Sacré Tristam…
Tu as passé ta vie à inventer. Des chansons, des tableaux, des personnages et, finalement, un verbe qui mériterait d’entrer au Larousse. Aujourd’hui, il rime malheureusement avec un autre : attrister.
Je me souviens de cet après-midi d’avril 2023 dans ton atelier de Montreuil. Un joyeux capharnaüm où s’entassaient tableaux, jouets, souvenirs et une véritable armée de Batman miniatures. Batman protégeait Gotham City ; toi, tu protégeais un autre territoire, celui de l’imaginaire. Au milieu de cette caverne d’Ali Baba trônait une immense toile collective des Musulmans Fumants. Puis, comme si de rien n’était, tu attrapais un vinyle des Guilty Razors, tu écrivais « Pour Salim » sur la pochette et tu me le tendais. Pas de cérémonie. Pas de posture. Juste un geste simple. À ton image.
Je n’ai jamais entendu quelqu’un dire du mal de toi. Jamais. Ton nom revenait toujours accompagné d’un sourire. Tu étais profondément gentil, disponible, facile d’accès. Tu rappelais les gens. Tu prenais le temps. Dans un milieu où certains cultivent volontiers leur personnage, toi, tu n’avais besoin d’en jouer aucun. Tu étais resté cet éternel farfadet qui avait survécu au punk sans jamais perdre son âme d’enfant.
Et puis il y avait les histoires. Les tiennes. Florent Pagny jouant toute la nuit au mah-jong pendant que la toute jeune Vanessa Paradis dormait sur ton clic-clac. David Bowie, qui avait déclaré « d’être fasciné par les Musulmans Fumants », mais que tu avais malheureusement croisé à une période compliquée, en pleine promotion de Tin Machine. Tu racontais tout cela sans jamais chercher à impressionner qui que ce soit. Ces anecdotes faisaient partie de ta vie.
Bien sûr, tu avais aussi tes petites faiblesses. Tu ne ratais jamais un match du PSG. Parce que le foot, faut pas déconner, c’était important. Après tout, les gars de Black Sabbath avaient Aston Villa, les mecs de Madness étaient des supporters de Chelsea… toi, tu avais le PSG.
Et puis il y avait ces irrésistibles Pimp My Croûte. Tu écumais les Puces pour acheter des tableaux promis à l’oubli et tu les ressuscitais en leur greffant ton univers. Le plus souvent, des naïades qui avaient oublié leurs vêtements au vestiaire. Tu avais même commis un portrait totalement irrévérencieux de Mbappé en train de pondre des trophées. Je me demande encore quel punk suffisamment déjanté a osé acheter ce tableau et l’accrocher chez lui.
Moi, j’avais craqué pour « Me Too », un mec en costard les yeux bandés, dont tu m’avais assuré que la ressemblance avec notre président de la République n’était pas intentionnelle, flanqué de deux plantureuses naïades en monokini à ses côtés, sur un arbre, perchées. Une œuvre tellement barrée que ma meilleure amie m’avait lancé, après quelques secondes d’observation :
— « Salim, ce truc, sa seule place possible, c’est dans les chiottes ! »
Dont acte.
Ton tableau est toujours accroché au-dessus de mes toilettes. Je suis convaincu que cette idée t’aurait fait hurler de rire.
C’était peut-être ça, finalement, ton véritable talent. Tu ne te contentais pas de transformer des croûtes en œuvres d’art. Tu transformais les gens ordinaires en amis. Tu redonnais des couleurs aux objets oubliés comme aux existences cabossées. Tu ne faisais jamais de bruit, mais tu laissais partout une trace de bonne humeur.
Il aurait fallu enregistrer nos conversations. Mais au fond, j’ai eu beaucoup mieux : j’ai eu la chance de te connaître.
Et puis il y a cette chanson que tout le monde connaît, même sans toujours savoir que c’était toi : Bonne bonne humeur ce matin. Ironie cruelle… Il y a des matins comme ça, mais il y a aussi des soirs où la bonne bonne humeur laisse brutalement la place à une immense tristesse.
Salut Tristam.
Merci pour les tableaux.
Merci pour les chansons.
Merci pour les coups de téléphone.
Merci pour les fous rires.
Merci d’avoir prouvé qu’on pouvait traverser une vie entière sans perdre ni sa fantaisie, ni sa gentillesse.
Au fond, je crois que ton plus beau chef-d’œuvre n’est ni un tableau, ni un disque.
C’est de n’avoir laissé derrière toi que des gens qui parlent de toi avec le sourire.»
Pix by Corinne Maska
