UBU ROI AU THEÂTRE DE PARIS
Cornegidouille… et si le Père Ubu avait été inventé pour nos crises contemporaines ? Il est vrai que lorsqu’on en est réduit à piquer dans les poches des étudiants (APL) et des retraités, on peut dire que jamais la pompe à phynance n’aura été d’autant d’actualité dans cette époque saturée d’images, de propagande et de politique-spectacle. Au Théâtre de Paris, Daniel Benoin conjugue « Ubu roi », la farce anarchiste d’Alfred Jarry au présent des Donald Trump, Vladimir Poutine, guerres médiatisées et réseaux dans un inquiétant théâtre du pouvoir. Avec André Marcon en Ubu et Mélanie Page en Mère Ubu où grotesque, violence et humour noir s’électrochoquent dans une mise en scène sous haute tension qui a forcément fulgurée notre JCM.
Par Jean-Christophe MARY
Il fallait oser. Faire revenir « Ubu roi »au Théâtre de Paris, là même où Alfred Jarry fit scandale en 1896 avec son fameux « Merdre ! », pour confronter cette œuvre iconoclaste aux images politiques de notre époque. Daniel Benoin relève le défi en transformant le texte de Jarry en un véritable thriller politique. Bureau ovale, foule à Washington, chars, fusillades, champ de bataille, dirigeants filmés comme des personnages de blockbuster : ici, tout va vite, très vite. La farce devient spectacle d’action, avec une esthétique de série B qui n’est pas sans rappeler, par moments, l’univers de Quentin Tarantino. Dès son apparition, André Marcon impose un Ubu immédiatement identifiable. Costume bleu, cravate, casquette rouge : la référence à Donald Trump est évidente, renforcée par un pansement à l’oreille qui évoque la tentative d’assassinat dont l’ancien président américain a été victime en 2024. Mais Daniel Benoin ne se contente pas de faire d’Ubu un simple double de Trump. Son personnage est une figure composite du pouvoir contemporain : narcissique, avide de puissance, fasciné par l’argent et surtout par sa propre représentation. Ubu n’est plus seulement un roi grotesque. Il est devenu une marque politique. Un personnage fabriqué pour être regardé, commenté, filmé et diffusé. Une créature médiatique qui existe autant par son image que par ses décisions. André Marcon évite pourtant soigneusement le piège de la caricature. Pas de tyran hystérique ni de cabotinage permanent. Son Ubu est souvent calme, presque bonhomme. Il prononce les énormités de Jarry avec un flegme désarmant, comme si les massacres, les trahisons et les décisions absurdes relevaient de la plus banale normalité. C’est précisément ce décalage qui trouble. Les « merdre », les ordres meurtriers et les ambitions délirantes sont énoncés avec une tranquille évidence. Ubu ne semble même plus avoir besoin de convaincre : le monde autour de lui s’est déjà habitué à l’inacceptable.
Face à lui, Mélanie Page compose une Mère Ubu froide, calculatrice et redoutablement efficace. Elle encourage son mari, nourrit ses ambitions et comprend immédiatement ce que le pouvoir peut lui rapporter. Lui conquiert, elle calcule. Ensemble, ils forment un couple politique enfermé dans une même logique de domination et d’enrichissement. Derrière la farce, la mécanique du pouvoir apparaît avec une étonnante netteté. Olivier Sitruk, dans le rôle de Bordure, complète cette galerie de figures contemporaines, jusqu’à l’allusion à Elon Musk affichée sur son tee-shirt. Mais la grande force du spectacle réside aussi dans son dispositif visuel. La vidéo, signée notamment par Paulo Correia, devient un véritable partenaire de jeu. Projections sur tulles, effets spéciaux et changements d’espace donnent à la représentation une dimension cinématographique. Ubu est dans son bureau ; quelques secondes plus tard, des chars apparaissent devant la Maison-Blanche. Une forêt surgit, puis un champ de bataille, une foule à Washington. Plus loin, Vladimir Poutine apparaît au bout d’une table interminable. Enfin, un bateau emporte Ubu et Mère Ubu vers la France. Le spectateur n’a guère le temps de reprendre son souffle. Les images surgissent, disparaissent, se superposent. Elles reproduisent cette époque où la politique se construit aussi dans ce qu’elle donne à voir. Foules, dirigeants, guerres, discours : tout devient image, cadrage, spectacle. La mise en scène de Daniel Benoin pousse ainsi jusqu’à l’excès ce que Jarry avait déjà compris : le pouvoir possède toujours une part de théâtre.
Puis la farce tourne au carnage. Généraux, ministres et adversaires d’Ubu sont éliminés dans une succession de coups de feu et de massacres. La violence est frontale, parfois volontairement excessive. Le metteur en scène assume une esthétique de série B où le grotesque côtoie brutalement le sang. Le résultat peut mettre mal à l’aise, et c’est précisément dans ce malaise que le spectacle trouve une partie de sa force. Une scène fait sourire ; l’image suivante glace soudain la salle. Le rire ne disparaît pas, mais il devient moins confortable. La guerre contre le Czar imaginée par Jarry prend ici des résonances contemporaines évidentes. La confrontation avec la Russie renvoie à la guerre menée en Ukraine, mais Daniel Benoin ne transforme pas pour autant Ubu roi en démonstration politique. Ce qui l’intéresse surtout, c’est la mécanique du pouvoir : lorsque l’ennemi intérieur a été éliminé, il faut en désigner un autre. L’ambition appelle la conquête, la conquête appelle la guerre, et la guerre entraîne à son tour une fuite en avant. Dans cette succession de retournements, les comédiens occupent pleinement le plateau. Les alliances se font et se défont, les rapports de force changent, les trahisons se préparent. Le spectacle prend parfois des allures de huis clos politique où chacun cherche à savoir qui manipulera qui, qui trahira le premier et qui survivra à la prochaine manœuvre. Et puis vient la chute. Ubu, qui rêvait de conquérir le monde, doit finalement fuir. Le couple embarque vers la France. Le conquérant redevient fugitif. La toute-puissance se révèle aussi fragile que grotesque. Sans sacrifier la langue de Jarry ni le plaisir du jeu, Daniel Benoin signe ainsi un « Ubu roi » vif, spectaculaire et profondément contemporain. Le texte reste au cœur de la représentation, porté par ses néologismes, ses répétitions, son humour noir et son absurdité ravageuse. On rit d’Ubu, de ses ambitions et de son grotesque. Puis, peu à peu, le rire se trouble. Car derrière la casquette rouge, les chars et le bureau ovale demeure l’intuition géniale de Jarry, celle où le pouvoir peut être à la fois ridicule et terrifiant. On rit d’Ubu. Puis on se demande si l’on devrait vraiment rire. Et c’est peut-être là que cette nouvelle version d’ »Ubu roi » retrouve le mieux son auteur : le grotesque que Jarry dénonçait en 1896 ressemble désormais dangereusement au réel de 2026.
« Ubu roi » d’Alfred Jarry, mise en scène Daniel Benoin. Avec André Marcon, Mélanie Page, Astrid Bas, Maxime Boutéraon, Paul Chariéras, Emmanuel Depoix, Benjamin Migneco, Julien Nacache, Olivier Sitruk.
25 octobre 2026. Théâtre de Paris, 15 rue blanche, Paris 9e. A 15h ou 21h. www.theatredeparis.com
