MANU DIBANGO MORT D’UN LION INDOMPTABLE

Manu & NinoTristesse infinie, larmes amères, un lion indomptable s’en est allé : Manu Dibango nous a quittés, terrassé par le Covid-19.  A 86 ans, il est parti avec son saxe doré et son rire tonitruant si contagieux, mais son african groove tellement puissant lui survivra à jamais dans nos têtes et dans nos cœurs. J’ai souvent eu l’occasion de tendre mon micro à Manu au cours des décennies passées, dont cette interview en 2000 dans un restau camerounais. Flashback en soul makossa majeure…

ManuC’est sans doute un des deux rires au monde que je préférais avec celui d’Henri Salvador, des rires francs, contagieux, des rires généreux. Hélas Manu s’en est allé victime de ce putain de Coronavirus, il est parti rejoindre notre pote commun Nino Ferrer, son ex-boss des sixties qui avait composé son fameux « Je voudrais être noir » en songeant à lui. Pour les journaux, la radio et la télé, j’avais rencontré Manu à maintes reprises, un plaisir à chaque fois renouvelé d’échanger avec ce surdoué de la sono mondiale, dont le méga hit « Soul Makossa » avait fait le tour du monde, avant d’être repris par tant d’autres , à l’instar de Michael Jackson ou plus récemment de Rihanna. En 2016, je devais interviewer Manu pour Gonzomusic, hélas cette interview n’a jamais eu lieu et j’ai dû me contenter de kroniquer le triple CD anthologie « Merci ! Thank You ! » ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/manu-dibango-merci-thank-you-vol-1.html  ). Par conséquent, pour ma dernière rencontre avec l’ami Manu, il faut remonter à l’an 2000 pour le petit mag Francophonie Diffusion, dont il était le boss honoraire, auquel je collaborais alors. Adieu Manu, tu me manques déjà…

 

Manu période FNAC Musique avec Nino à gauche et le regretté Marc Morgan au premier plan gauche

Manu période FNAC Musique avec Bigot et  Nino à gauche et le regretté Marc Morgan au premier plan gauche

Qui a prétendu que souffler n’est pas jouer ? Sa carrière de plus de 50 ans marque l’incroyable histoire d’amour entre Manu Dibango et son saxo, une fièvre cuivrée aussi puissante que son fabuleux « Soul Makossa » de 72 qui consacra d’un tube planétaire la première authentique étoile Africaine. (Enfin !) Célèbré cette année par son pays d’origine, le Cameroun et par son pays d’adoption, la France, Manu l’emblématique Président de notre « Francophonie Diffusion », nous rappelle avec les fusions brûlantes et festives de son nouvel album « Mboa’Su » JPS (Mélodie) qu’il est avant tout musicien corps et âme, sentinelle avancée et inspirateur de cette culture francophone multicolore qu’il incarne de sa voix légendaire. Le « Lion Indomptable », restaurant camerounais du XXéme arrondissement à Paris résonne du rire puissant de Manu. Son saxo blanc et or étincelle. Il est posé à ses côtés, tandis que, entre une sole braisée africaine garnie de maniocs et de plantains, le musicien se livre au jeu des questions/réponses.

« Cette année, tu as été nommé « homme du siècle » dans ton pays natal, le Cameroun ; cela doit te toucher ?

On en fait pas de la musique pour courir après les honneurs, évidemment, tu cours plutôt après la musique, mais en route il y a des gens qui reconnaissent à un moment donné votre parcours qu’il soit dynamisant ou soporifique..preuve que du moins vous en avez un (rire) …et le Cameroun vient d’honorer deux de ses enfants, un sportif, Roger Milla et un musicien, Manu. Selon la tradition je suis devenu notable, « sawa » et dans la nation, Officier de l’Ordre de la Valeur. Et ici en France, depuis le 25 mai, par décret  je suis aussi Commandeur des Arts et des Lettres…

Cette reconnaissance était nécessaire, qu’est ce qui s’exporte du Cameroun à part du «  Manu » ?

Il y a Roger Milla justement…(rire).. un Noah que tout le monde partage, les Lions Indomptables, l’équipe de foot nationale  et aussi Francis Bebey. Le Cameroun est un pays assez discret quant à sa promotion personnelle, mais il y a de très bons produits, les ananas par exemple. Tout le monde s’accorde à dire que ce sont les meilleurs ananas d’Afrique. De même le thé et le poivre camerounais sont de première qualité ; le pétrole je n’en parle même pas, mais il y en a, surement. Mais cela passe dans des caisses spéciales, ce n’est pas mon problème. Donc cela n’est pas un pays pauvre…au départ. A l’arrivée , je ne sais pas, mais au départ on ne peut pas dire que le Cameroun soit un pays pauvre.

Accepterais-tu des fonctions officielles comme…Ministre de la Culture par exemple ?

Moi je n’habite plus là bas et je n’ai jamais eu d’ambitions politiques, de toute façon. Je suis déjà servi par et pour la musique. Je peux servir différemment, je ne suis pas obligé d’être sur place. De toute façon, je suis déjà quelque part ambassadeur là. Sans lettres de créance pour l’instant ; mais on peut être Ambassadeur itinérant…

Soul Makossa« Soul Makossa » c’était en 72 n’est-ce pas ? Donc on peut considérer que tu es Ambassadeur de cette culture depuis 72 !

C’est juste, je suis majeur en tant qu’Ambassadeur ! C’est une chanson finalement mascotte pour moi, mais qui est devenue un standard parce qu’elle est reprise par toutes les générations. En ce moment c’est Jennifer Lopez, l’année dernière c’était Will Smith…avant cela il y avait l’autre, Michael sous ta tente à oxygène (rire) ! C’est vraiment un concours de circonstances. Quand cette chanson est sortie, quand tu la remets dans son contexte, c’est un « lucky number » qui arrive au bon moment, au bon endroit. Il y avait un besoin pour cette musique. C’était au moment du fameux « black is beautiful », « back to the roots », un besoin d’identification afrocentriste avec les Shaft et Superfly. Et il y avait ma voix qui était noire, mais qui ne parlait pas anglais, qui parlait  une langue que les gens ne comprenaient pas, mais qui swinguait, cela faisait fantasmer les Américains. Et aujourd’hui les Nubians, par exemple, sont en train de percer de la même manière. Elles sont déjà métisses, c’est normal qu’elles mélangent leurs cultures. Pourtant leur formule accroche plus aux États Unis qu’ici, ce qui a été longtemps le cas de « Soul Makossa » justement qui dans un premier temps a su entrainer les USA avant la France.

Justement il nous faut évoquer  « les enfants de Manu » !

Oh il y en a beaucoup… Richard Bona,dont on parle beaucoup. J’ai eu beaucoup de musiciens africains comme ce bassiste Armand Sabaleko ; repéré par Paul Simon, il l’a embarqué pour le Graceland tour et il vit maintenant à Los Angeles où il produit Herbie Hancock. Le fait que j’ai duré tout ce temps m’a permis de rencontrer plusieurs générations de musiciens.

Parmi les « enfants de Manu », je pensais aussi à Princesse Erika…

Avec Erika on se connaît bien. Sa sœur chante d’ailleurs souvent sur scène avec moi. Et Erika incarne la nouvelle génération. Ce sont nos enfants nés ici . Elle est estampillée d’origine. L’ambiguïté continue ; il faut faire attention à la couleur de peau, car derrière la couleur il y a quelqu’un !

Je pensais également à un groupe comme le Bisso Na Bisso…

C’est la 3éme génération, la banlieue, les problèmes qu’ils arrivent eux à résoudre de façon positive en le sortant par la musique, mais avec des références au passé. Au lieu de sampler James Brown, ils sont allés chercher Franklin Boukaka…et dans Franklin Boukaka il y avait déjà Manu ! Donc on sample beaucoup de choses africaines de cette époque-là, c’est une reconnaissance du role des ainés. Depuis longtemps les jeunes de banlieue cherchaient leurs racines, ils en voulaient. Souvent les parents venus en tant que travailleurs ne savaient ni lire ni écrire. Ils sont tombés dans une société qui fonctionne avec des puces. Alors maintenant les enfants sont nés là et ils ont des problèmes de communication avec leurs propres parents. Ne serait-ce que lorsqu’ils ramènent les devoirs à la maison, qui va pouvoir leur expliquer ? Le papa ne parle pas la langue..il y a un divorce déjà au départ. Eux ils parlent parfaitement le français, car c’est le propre de l’enfant de s’adapter là où il vit. Quand il revient à la maison et que ni papa ni maman ne peuvent lui expliquer…tu imagines les problèmes ! Alors heureusement, il y a des modèles comme les MC Solaar, les Menelik, le Bisso Na Bisso qui apportent un espoir une image positive. Et forcément moi je suis de leur côté. 

Tu as aussi des enfants rappeurs africains, les sénégalais Daara J, Positive Black Soul, Bidew Bou Bes, les Maliens de Rage…

Positive Black Soul, leur mentor c’est Mamadou Conté. Nous faisons toujours un parcours ensemble. Lui au Sénégal et moi en Afrique Centrale, mais on a communiqué beaucoup et on continue toujours  à militer pour un certain panafricanisme qui n’est pas utopique. Ces enfants ils sont l’expression du Sénégal d’aujourd’hui. Avec le changement de régime, on se rend compte que le rap, que le raggamuffin ont énormément aidé au changement des mentalités des gens. En plus les trois quarts du temps, ils chantent dans leurs propres dialectes que tout le monde peut comprendre…

…des choses importantes comme le respect de la femme, les libertés, la contraception…

 … ils chantent aussi contre l’excision, tous ces messages sont passés grâce à cette nouvelle génération. C’est arrivé aussi grâce aux téléphones cellulaires aussi …cela va jusqu’au village . La communication est différente depuis ces portables et ces cassettes qui arrivent jusqu’au village. L’évolution a été totale ; par rapport à une vingtaine d’années, il y a un démarrage foudroyant, même si en Europe on ne s’en rend pas toujours compte. Mais il existe un nombre incroyable de cybercafés en Afrique, beaucoup plus qu’on ne le croit ! C’est tout de même étonnant : il n’y a pas de route à Yaoundé, on circule mal…mais il y a des cybercafés !

Parce qu’ils sont les tam-tams d’aujourd’hui !

C’est le meilleur des tam-tams et  même le paysan aujourd’hui sait comment cela fonctionne ; il sait qu’il peut vendre son produit dehors…ils ont tout de suite compris que pour vendre ils n’avaient plus besoin de passer par le pouvoir.

ManuIl ne faudrait pas oublier le meilleur ami de Manu…son saxo, car dans tes chansons il y a toujours deux voix principales, la voix de Manu et son saxo qui est un autre chanteur !

Mon modèle de ce coté là a toujours été Armstrong, car il il donnait de l’humanité à la musique, car moi j’aime que la musique reste humaine pas uniquement instrumentale…ni uniquement chantée. Humaine c’est l’équilibre, c’est cette  projection que tu peux avoir de par ta propre voix, mais que tu peux avoir aussi par une voix que l’homme a créée , une prolongation finalement qui devient ta deuxième voix . Pour certains c’est la trompette, pour d’autres le violon, pour moi c’est le saxo.

Comment le saxo rentre dans ta vie ?

Comment un instrument entre dans ta vie…d’abord il faut que tu le trouves sexy… Mais le joueur de trombone te dira la même chose de son instrument ! L’histoire d’amour par rapport à un instrument c’est visuel et en même temps c’est auditif. Mais à quel moment le visuel prend le pas sur l’oreille ? A quel moment la symbiose peut se faire… Tu passes devant un magasin de musique et tu es comme scotché devant la vitrine. Tu n’as pas un rond bien sûr. Tu rêves, tu vois toutes ces clefs et tu te dis « c’est beau »…cela brille et comment cela marche ? Tu entends des gens jouer, tu regardes des photos de musiciens qui ont réussi …tu vois les Charlie Parker, tu vois les Lester Young . Moi je n’avais pas un sou pour acheter mon premier saxo, il fallait donc un peu de chance et elle arrive parfois. J’avais un copain qui avait un saxo dans une colonie de vacances et qui ne pouvait pas en jouer à cause de ses problèmes de santé. Moi je savais déjà taper sur piano et comme je lui cassais déjà les pieds, il m’a laissé l’essayer. C’est parti sur un challenge. Pendant toutes les vacances je me suis éclaté avec et je l’ai gardé, on connaît la suite !

Il faut enfin évoquer tes fonctions de Président au sein du Conseil d’Administration de «  Francophonie Diffusion »…-manu-dibango

C’était l’idée de Marie Christine Bloch de recenser les forces francophones en matière musicale. Parce que la tendance est un peu d’acheter de l’anglophone, alors qu’est-ce nous on peut exporter ? Quel est l’écho de notre culture francophone  ? Voilà pourquoi nous avons créé ce journal, un espace d’expression musicale qui vient de toute la francophonie.C’est aussi l’union fait la force…des millions et des millions de gens partagent cette langue et cela représente une force. C’est  un travail de très longue haleine, c’est la septième année, nous allons vers la huitième c’est l’âge de raison. L’idée, c’est aussi comment faire rentrer des devises au lieu d’en sortir tout le temps. Maintenant tu as des groupes francophones sur tous les fronts… tu as le « french sound » qui se vend maintenant, mais derrière il y a eu du boulot. Les gens se rendent compte qu’à Alexandrie ou dans des coins impossibles cette musique est écoutée, diffusée. Et on nous renvoie le feedback de l’écoute de ces disques-là, comment ils les perçoivent…c’est un super baromètre. Cela me donne une vision de l’espace dans lequel je vis.

Un conseil aux enfants de Manu…que peux-tu leur dire pour que leur expression soit entendue… ?

Qu’ils soient casse-gueules… la liberté cela coute cher, il y a un prix à payer. Faire ce que tu as envie de faire…prendre le pouvoir musical sans laisser les directeurs artistiques se transformer en arrangeurs…alors, soyez entêtés et n’écoutez les conseils de personne ! »

Ray Lema vient de publier sur son Facebook:

« Les mots me manquent pour exprimer ma profonde tristesse et ma profonde douleur. Toutes mes condoléances à sa famille. Va en paix mon Grand. »

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