MA PREMIERE INTERVIEW AVEC BASHUNG

BashungVoici 40 dans BEST, GBD retrouvait Bashung pour sa première grande interview dans le mag de la rue d’Antin. Propulsé par l’invincible « Gaby », l’ami Alain jouait désormais au bulldozer qui renverse tout sur son passage avec son phénoménal « Pizza ». Et ce jour de printemps 1981 où je lui tendais mon micro, le chanteur parisien était sur le point de se voir décerner le Bus d’Acier, Prix du rock Français. Flashback…

BashungBashung et GBD… c’est un sacré dossier. Au début des 80’s, je rencontre Alain Bashung présenté par une amie commune, Michèle Dalle qui était aussi son attachée de presse. Bien entendu, je tombe immédiatement sous le charme de ce garçon timide qui enchaine les demis au bistro en plus de tous les pétards que nous partageons. De surcroit, je connaissais son alter ego textuel, Boris Bergman, depuis mes 17 ans car il vivait au pieds de Montmartre dans le même immeuble qu’une copine écrivaine, entre autres biographe de Michèle Morgan, Marcelle Routier, qui me l’avait présenté. Au-delà des calembours incessants et des bons mots qui fusent, la team Bashung- Bergman était alors aussi explosive que la nitro alliée à la glycérine. « Vertige de l’amour », le hit de « Pizza » balayait tout sur son passage porté par son écriture incroyable et un son aux confins d’un Dire Straits. Il était au sommet mais il demeurait toujours le même. Sauf que, quelques mois plus tard, le chanteur pétait les plombs et virait toute son équipe manager, musicos, attachée de presse et surtout parolier pour enregistrer l’étrange « Play Blessures » dont le climat Cold Wave était à des années-lumière de « Pizza ». De nouveau face à mon micro, cette fois pour faire la couve de BEST, Bashung noie le poisson, ne répondant pas vraiment à mes questions. Il détestera cet article au point de refuser de me parler, une brouille définitive qui durera jusqu’à sa mort, même après s’être rabiboché avec Boris. D’ailleurs dans cet entretien où l’on évoque pêle-mêle Arrabal, Coluche etc….. il trouve déjà le moyen de me balancer de manière si prémonitoire  en réponse à une de mes questions: « Allez bois un bon coup… On ne va pas se quitter fâchés, merde ! »

Mais en ce mois de mai 81, Alain était toujours mon pote et ce très long entretien reflète largement notre complicité. C’est cette image-là que j’ai toujours conservée…

 

Publié dans le numéro 155 de BEST sous le titre :

 

NUMÉRO 1

 

« Pas question que j’perde le feeling »… Le haut des hit-parades ne donne pas le vertige à Alain Bashung. Longtemps déjà que le rebel préparait cette Pizza royale dont il livre un peu de la recette à Gérard Bar-David, sans toutefois révéler le secret de certains ingrédients anciens. » BashungChristian LEBRUN

 

Dans un café parisien, au bar face à un demi, Bashung a l’air d’un pistoléro figurant de « Il était une fois dans l’Ouest ». Moulé de noir, les bottes aux pieds et le regard en coin à travers I’écran fumé de ses lunettes de soleil; si on retire le bar, le Bashung tient quand même tout seul. Faut dire qu’au bleu, blanc, rock-stock exchange, le Bashung est une valeur qui monte : son LP « Pizza » fait des tours de Babel dans les supermarchés, tandis qu’Alain B, le PDG de la firme, boucle son ceinturon avant d’affronter sa première grande tournée…  Ce mec, on ne peut plus faire un pas dans I’Hexagone sans tomber sur sa bobine qui rock et roule: Bashung à la télé, Bashung à la radio, Bashung en roller skate dans les magazines, Bashung et sa « bignol’ qui lit Rock and Folk », Bashung aux infos ! Maintenant, quand je prends le métro j’entends les rames qui chantent « Vertige de l’amour». Ma rame a moi, elle a modulé jusqu’à « Quatre Septembre » et j’ai marché jusqu’aux pieds du « BEST building » où je devais retrouver Alain Bashung. Une table ronde, un restaurant parisien… pour chasser le Bashung, prière de se munir d’un magnéto et de la monnaie pour le flipper électrique. Le Bashung est un animal noctambule, un gros papillon noir qui se laisse piéger par les néons. La mousse s’accroche à ses lèvres, I’ébauche d’un sourire; mon filet à  papillons possède deux micros incorporés tout prêts à aspirer le cri du Bashung,, le soir au fond du bar. Le 30/4 c’est la première date de sa tournée de deux mois; la première véritable grande tournée du Bashung ça se fête : «Hep, garçon… deux autres demis, SVP ».

« Avant, les galas c’était vraiment la galère, maintenant, ça va beaucoup mieux. Dès le moment où tu peux prendre plus de trois mille balles par gala, tu échappes à tous les problèmes matériels. Mais y’en a qui sont vraiment pas au courant et qui planent doucement. L’autre jour, j’ai croisé un journaliste. Le mec me dit tout de go : « Ouais tu prends trop cher et tout ». Tu te rends compte, j’ai été carrément obligé de fui faire un calcul détaillé pour lui montrer que lorsqu’il me reste 100 sacs dans la poche, c’est que tout va bien. Les gens ne se rendent pas compte, il y a les musicos, le camion et tout le reste à payer.

Vous êtes combien à participer à cette tournée?

On n’est pas très nombreux, une quinzaine en tout : 5 musiciens, 5 techniciens, quelques mecs qui s’occupent de régler tout ça. On ne peut pas faire moins… sauf si on supprime les musiciens. J’adore me retrouver sur une scène, mais je ne me vois pas tourner 250 jours par an. À force, tu as l’impression de te répéter. Même si tu t’éclates vraiment, c’est quand même la routine. Déjà deux mois, je sens que ça va être long. Mais après, heureusement, je sais que je vais faire autre chose.

Ton premier film avec Arrabal ?

On va le tourner aux studios de Joinville, parce que c’est plus pratique qu’en extérieur. C’est un truc tiré d’une pièce de théâtre normalement, donc tout se passe dans le même lieu. « Le cimetière des voitures », c’est un terrain vague, planté de bagnoles où les mecs vivent. La pièce, c’est l’histoire des relations entre ces gens-là. En fait, « Le cimetière des voitures » est la transposition par Arrabal de la « Passion de J.C.» en 1981. Tous les musiciens et les gens qui sont avec moi joueront dans le film.

Si je comprends bien, le Messie c’est toi ?Bashung

Ben oui… un tout petit peu. Pourtant, je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur ce genre de truc. Il y a tant de gens qui essaient de s’exprimer et que personne n’écoute vraiment. Les gens écoutent ce qu’ils ont envie d’entendre ou ils s’écoutent parler. J’ai rencontré très peu d’individus, dans des discussions, qui écoutent vraiment ce que je raconte. Ils s’écoutent tous parler. La preuve, il s’est ramassé le père Jésus. Sans trahir le suspense, j‘peux vous dire que le film finit mal, c’est pas du tout un « happy end ». C’est peut-être pour cela que je n’ai plus vraiment d’illusions : avoir une idée dans la tête et croire qu’on peut la communiquer à plein de gens pour qu’en plus ça leur serve à quelque chose… pouffff, moi je n’y crois pas. Ou alors il faut changer plein de choses. Non, je pense que chacun peut le faire dans sa petite cellule, mais je ne me leurre plus sur les opérations de masse. S’il débarquait aujourd’hui, Jésus passerait à la télé, il ferait comme Reagan. Je ne I’imagine plus haranguant sur la place publique. Ça existe encore à Londres, les mecs qui prêchent à Hyde Park mais c’est du cinéma. Ces mecs sur leurs caisses à savon s’ils sont persuadés que le monde entier va les écouter, c’est qu’ils sont un peu barge quelque part.

Arrabal et toi c’est un couple étrange. Comment s’est passée la rencontre ?

Lorsqu’il m’a téléphoné la première fois pour qu’on fixe un rendez-vous, j’ai failli avoir un rire nerveux. J’étais persuadé qu’il s’était gouré de mec dans son agenda. Je me suis aperçu qu’il avait écouté « Pizza », qu’il avait lu les textes. Pourtant, il n’est pas du genre branché par le rock. Je crois qu’il a lu un papier dans Libé et il a emprunté mon précédent LP « Roulette Russe » à des copains.

Mais ta discographie ne se limite pas à « Roulette… » et « Pizza»?

Mon premier LP est sorti chez Barclay voilà quatre ans. II s’appelait « Roman-photos » et je l’avais enregistré avec Valérie Lagrange.

Et ton premier 45 tours ?Bashung

Depuis dix ans, j’ai effectivement fait quelques 45 tours mais je les renie complètement. Tu comprends, c’était tellement impossible de débarquer chez un producteur en lui disant : « J’ai envie de faire ça ! ». On téléphonait d’abord à l’arrangeur, puis au parolier et ensuite on faisait le truc. C’était une époque vraiment horrible dans ma vie, ça me fait chier d’en parler. C’est très malheureux, mais je ne suis pas le seul à avoir vécu ce genre de problème.

À ton avis, qu’est-ce qui a débloqué la vieille machine à variété française ?

Lorsque j’ai commencé ce métier, ton boulot dépendait exclusivement de trois mecs. Comme chez les romains c’était le jeu du cirque : pouce… tu passes ou tu passes pas. Aujourd’hui, n’importe qui peut se démerder et réussir à passer grâce aux journaux, à la télé ou à la scène, à condition d’être logique dans son truc. Y’a pas si longtemps, les médias étaient complètement à la bourre de ce que les gens attendaient. On ne passait pas tel ou tel titre le matin parce que ça choquait. Cela dit, dans le style, j’ai encore eu une histoire à la télé, il n’y a pas si longtemps. J’avais un plan de T-shirt qui était du genre paire de seins, mais comme ça, tu vois, je ne pense pas que c’était vulgaire. Ma paire de seins avait un serpent dessiné dessus. C’était comme un joli tableau. Les types sur le plateau, eux, n’ont vu que le côté cul. Attention les mecs ça va choquer ! J’avais dans la loge un autre T-shirt où Joan Crawford se faisait buter par un flingue dans un bain de sang, ils m’ont dit : «Ça c’est bien», leur « morale » préférait une scène de crime à un truc plus ou moins sensuel, je ne dirais même pas sexuel. Où va-t’on ?

Avoue que les textes de « Pizza » sont truffés d’allusions-cul !

Ouais… mais c’est pas pour choquer à tout prix. C’est pas gratuit. J’avais simplement envie de le faire à ce moment-là. De toutes façons, je trouve que les mecs qui cherchent à interdire ce que « on ne doit pas montrer» sont dix fois plus choquants que moi !

C’est de la provoc ?

Non, pas du tout, d’abord parce que les textes ont plusieurs sens. Y’a peut-être plein de cul dans mes chansons, mais il n’y a pas que cela. J’essaie avant tout de faire marrer les gens. Mon plaisir à moi, c’est aussi quand les gens rigolent. J’ai fait une télé il n’y a pas si longtemps en Suisse. Dès que je suis arrivé sur scène, le public a commencé à se bidonner comme une baleine. Merde, c’est vraiment super; et il y avait de tout dans cette salle. C’était pas seulement un public de kids ou de rockers.

Aujourd’hui les mômes t’appellent «Achoune» et chantent «Vertige de l’amour » dans leur cour de récré. Qu’est-ce que ça te fait ?

Ça m’éclate vraiment de voir ces mômes en toute innocence chanter un truc aussi monstrueux. C’est mon côté pervers. Même pour « Gaby » je voyais des gosses qui chantaient cela à la récré. Et en même temps des mecs de cinquante balais grattaient des thèses sur ce que je pouvais bien raconter. Il faut avoir du foin dans les oreilles pour croire aujourd’hui à ces histoires de morale. Il existe tellement de trucs bien plus hypocrites et surtout bien plus vicelards.

BashungQuoi, par exemple ?

La politique et toutes ces conneries-là. Quand je vois tous ces mecs en campagne, c’est bonsoir les vieilles stars. Si je chante une chanson qui ne plait pas à plein de gens, ça ne tuera personne. On peut toujours fermer le poste. Mais quand l’avenir des mecs dépend directement des conneries que tu peux faire ou de celles que tu peux raconter, c’est un autre truc. II faut savoir faire la différence entre les Mickeyteries et quelque chose de sérieux. Ces mecs sont là pour bosser, pour faire leur truc sérieusement, ils ne sont pas payés pour faire les cons. Or ces gens-là ont tout fait pour se discréditer. Un homme politique qui ne tient pas ses promesses c’est comme un artiste qui fait un bide dans son show, sauf que pour la politique les billets sont gratuits. Tu vas voir comme ¢a va cartonner du côté nombre d’abstentions, normal : les gens finissent par craquer. »

Le serveur interrompt notre conversation d’idéaux logiques pour apporter des fruits de mer glauques dans leurs coquilles. Alain les asperge vigoureusement de citron qu’il presse entre ses doigts. Sous l’effet du citron les bestioles s’agitent dans leur habitat tandis que nous reprenons le fil de notre interview..

« Ils sont encore vivants !

Essaie un jour de te foutre du citron sur la queue, tu vas voir ce que ça fait ! Non je crois sérieusement que le seul moyen de toucher vraiment les gens c’est par la dérision, c’est en les faisant rire. Un super-mec super-brillant va parler à la télé : si je I’écoute, je ne serai pas plus heureux pour cela. Par contre, un marrant comme Coluche va peut-être réussir à ce que ces mecs se posent quelques questions. En fait, ce bled à la con est faussement libéral. Dans certains pays c’est très net: il y a ceux qui possèdent le pouvoir et a côté tous les autres qui obéissent. Ici c’est vachement plus insidieux, mais c’est aussi horrible parfois. La preuve, c’est qu’au lieu de se faire soigner dans un asile, tu vas tout seul voir ton psychanalyste. Cela dit, il vaut mieux en rire, sinon tu vas chez l’armurier et tu te tires une balle dans la tête. Heureusement il y a d’autres moyens de s’échapper. Moi j’essaie de ne pas devenir un robot. Pour vider les soupapes de sécurité j’ai découvert le bateau il y a deux, trois ans. Avec des amis on le loue pour un mois et on part à l’aventure. Je n’ai pas l’expérience de Tabarly, mais quand tu fais du bateau, la première chose à savoir, c’est apprendre à être complètement humble. Parce que chaque fois que tu montes à bord tu retrouves des situations différentes. Un mec qui te dit « Moi je connais tout», un conseil: il vaut mieux ne pas monter avec lui. Il faut pratiquer ce genre de passion, c’est la seule manière de se retrouver en tant que mec. Sur un bateau, tes problèmes sont précis, alors qu’en ville ou à Paris ce ne sont que des problèmes fantômes. Lorsque je pars, ça me permet de me laver la tronche et bien. J’irais pas jusqu’à plonger tout à fait dedans, parce que j’aime bien le côté nerveux de la ville, I‘énergie qu’elle dégage. Si je composais sur un bateau, je créerais des trucs insipides.

La pochette de « Pizza» ne remporte Bashungpas tous les suffrages. Elle est trop sombre et les autocollants attachent !

La pochette n’a rien à voir avec ce que j’avais prévu au départ. Tu essayes de concevoir un truc qui est un peu logique pour faire rêver un petit peu. Un album c’est un objet qui doit être assez joli. Mais ils se sont plantés sur les textes et impression. Moi j’étais en studio et il a fallu faire super vite… »

Bashung va faire un tour aux WC et commande au passage un second Irish coffee sans crème parce que « C’est la crème qui fait mal au foie». Il  regagne la table. Il a carrément oublié de reboutonner un des boutons de sa braguette. Les musicos qui vont l’accompagner en tournée ne sont pas ceux du disque.

« J’suis tombé par hasard sur un groupe d’Aix, les Reapers et ça a été le miracle. Je me sens super bien avec eux, on s’éclate bien.

Que penses-tu des Stray Cats ?

Lorsqu’on voit ces trois mecs en train de faire le rock and roll à la Gene Vincent, avec le chorus et la contrebasse, c’est vraiment très fort.

Et les femmes ?

J’adore cela. J’ai même rencontré des Bashungfemmes qui préfèrent être des femmes plutôt que des hommes: elles savent s’éclater. C’est comme les mômes. Moi je sais que j’ai tendance à projeter, à vouloir leur apporter tout ce qu’on n’a pas eu. Mais pour !’instant il faudrait déjà que je trouve un toit ou me fixer, car je n’habite nulle part en ce moment. Mon problème pour trouver un appart c’est que si j’ai envie de pouvoir jouer à cinq heures du matin dans Paris, ça va me coûter une fortune. Je vois les chiffres de vente défiler dans ma maison de disques, mais je n’ai pas encore touché le blé de tout ça. Avec la SACEM faut pas être pressé. Heureusement j’ai un banquier cool qui accepte de me faire des découverts. Quand il ouvre VSD et qu’il voit que je suis N° 1 des albums c’est une garantie qui lui parait suffisante.

Dans quelques heures, au Bus Palladium, tu vas recevoir un prix du Rock Français symbolisé par un autobus d’acier. Or il y a deux ans un LP Phonogram où tu figurais avait reçu lui le prix Paris Audio-Visuel, son titre c’était « Écoutez la Nouvelle chanson Française ». Où est-ce que tu te situes ?

Allez bois un bon coup… On ne va pas se quitter fâché, merde! Ils ont voulu faire un espèce d’album avec tout ce qui se faisait à I‘époque. Est-ce que tu crois que ça change ma philosophie. C’est pas important pour moi. De toutes façons ils ont fait un bide énorme avec ce disque. La chanson française, je ne sais pas ce que c’est et le jour où je le saurai, je crois que je vais me planter. Faut faire la séparation des choses. Lorsqu’une maison de disques te finance pour faire ton album, elle te file 20, 50 briques ou plus. Mais ça ne fait rêver personne cela.

Tu te renies ?

Pourquoi veux-tu que je renie un titre que j’aime et qu’ils ont foutu sur un LP sans trop me demander mon avis. De tout ce que j’ai fait depuis quatre, cinq ans je ne renie absolument rien. Ça va, je me sens bien parce que depuis quatre ans à force de faire chier les mecs je fais enfin mon truc comme je l’entend. Il faut évoluer sans cesse. Je suis incapable de te dire ce que je vais faire dans six mois. Avec « Pizza » j’ai eu envie de faire un disque rock- latin, la prochaine fois ce sera certainement  autre chose. Pourquoi pas un disque froid style rock slave… ou autre chose. »

Bashung regagne ses toilettes. Il expérimente les effets de la bière sur sa vessie, ça coule de source… comme on dit !

Bashung by Jean-Yves Legras

Bashung by Jean-Yves Legras

Et c’est ainsi que nait la Légende : « Bashung… il va tout le temps pisser ». J’observe ce mec qui planque ses années de galères intenses derrière ses lunettes noires. Entre son premier 45 tours et « Gaby» il aura fallu plus de dix ans à notre showbiz-réac pour faire une star de cet allumé. Dix ans c’est long, mais je comprends mal l’attitude de Bashung face à son passé proche : est-ce que dans dix autres années il ne reniera pas « Gaby » ? Sur le hit-parade d’Europe 1 du mois d’avril, « Gaby, oh Gaby » s’’accroche à sa 488 place. Ça fait presqu’un an qu’elle y figure, 54 semaines exactement, pulvérisant sur notre chère radio périphérique les records de Pink Floyd, Police et consorts. Son précédent 33 tours « Roulette Russe » est un peu une curiosité, puisque Phonogram en a sorti deux pressages : avec ou sans « Gaby». Et à nouveau c’est le choc des charts, le poids des ventes. Avec « Gaby, le LP s’est vendu à plus de 80000 exemplaires, sans il plafonnait autour de 5 000 : impressionnant, non ! L’un des principaux atouts du père Bashung c’est qu’il parvient à retranscrire en français certains feelings rock and rolliens qui étaient jusqu’à présent monopolisés par certains groupes anglo-saxons. Vous pouvez tester vous-même, enchainez donc « Rebel » à du Dire Straits sur une cassette : il n’y a pas de rupture. Si Bashung frappe très fort du coté du son, ses textes contiennent aussi une bonne partie de son potentiel succès. Les lyrics de « Pizza» comme ceux de « Roulette… » sont signés Boris Bergman, le compère, l’autre B de Bashung. Bergman, voilà 12 ans, co-signait déjà les chansons des Aphrodite’s Child et certains hits de Juvet comme cette super cover de « Only Women Bleed » d’Alice Cooper, qu’il avait traduit par « Quand arrive la nuit » (  Voir sur Gonzomusic  https://gonzomusic.fr/adieu-a-un-bowie-frenchie-patrick-juvet.html et aussi  https://gonzomusic.fr/patrick-juvet-mort-ou-vif.html   ). En dehors de leur commune passion pour les herbes fraiches et les jeunes filles qui le sont tout autant, Bashung et son alter ego assument leur trentaine avancée par leurs nuits de délires et de rigolades.

« J’ai crevé l’oreiller, j’ai du rêver trop fort./ Ça m’prend les jours fériés quand Gisèle clap’ dehors. »… «Vertige de l’’Amour », comme le reste des compositions de « Pizza » est truffé de clins d’œil vers le dessous de la ceinture. Dans la bagnole qui nous mène au Bus Palladium, Bashung me met au parfum:

« J’ai crevé I’oreiller… C’est la branlette, ça. Tu t’es jamais branlé sur un oreiller ? Cela dit, pour crever I’oreiller, il faut l’avoir super dure : si j’l’avais crevé, à cette heure-ci je serai encore à l’hôpital. »Bashung

Il est dix heures du soir, la nuit commence à peine pour Bashung. Au Bus il va recevoir son prix des mains de Michèle Abraham, d’Alain Wais et de quelques autres chapeaux à plumes des medias rock. Au café-tabac en face il se fait une petite mousse avec ses musiciens. Moi je m’accroche parce que la mêlée ne fait que commencer : tir à répétition des flashes et poignées de mains ou bises qui volent de tous côtés : c’est dur d’être un héros. Dans ma tête défilent, montées en boucle, quelques mesures de « Rebel » :

« Faut se préserver si on veut durer, rester toujours numéro un. »

Après des années de galères je crois que le Bashung n’a de leçon à recevoir de personne pour se préserver. Avec les numéros 1 des sixties ou des seventies, pour la faune des maisons de disques, c’était vraiment du tout cuit: la variété marchait au pas parce que les interprètes étaient soit tarés soit inexpérimentés, soit les deux à la fois. Alors on leur faisait faire n’importe quoi. Aujourd’hui le vieux système de la variété est crevé comme un pneu pourri et usé qui a fait son temps. Le rock and roll est au goût du jour, les momies à la Dalida se coincent un vibro-masseur sous leur combinaison de cuir noir pour pouvoir encore se trainer un peu.  Heureusement, il y a les autres, ceux qui justement ont su se préserver, les Valérie Lagrange ou les Bashung qui n’hésitent pas à bousculer les vieux cadavres pour imposer leurs « Mickeyteries » comme il dit. Une fois à l’intérieur du « Bus» je jette l’éponge : j’ai laissé mes sunglasses et mes boules Quiés a la maison, c’est vraiment « too much pressure ». Après une poignée de main complice j’abandonne lâchement l’ami Bashung à sa vie de star. Je ne suis pourtant pas très inquiet pour lui quand il chante :

 Barbot Gardinier GBD  votant au Bus d'acier 1981

Barbot, Gardinier & GBD votant au Bus d’acier 1981

« Pas question que je perde le feeling./J’me la prends et j’la roule dans Ia farine/ Supos’ qu’un lascar veuille me doubler/ j‘arrive toujours au poteau bien coiffé. » (« Pas question que j’perde le feeling »). Lorsqu’au petit matin il va s’effondrer sur un pieu avec une petite sérieuse, son rock and roll bus d’acier roulera tout seul dans sa tête. Keep on rollin… Alain ! Si vous croisez le Bashung sur une scène ou ailleurs par chez vous coincez-vous le donc dans les oreilles. Et si vous lui payez une bière, n’oubliez surtout pas de lui montrer le chemin des c…

Publié dans le numéro 155 de BEST daté de juin 1981

BEST 155

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