LA NOUVELLE DÉMOCRATIE ROCK DES ATHÉNIENS 2.0 DE R.E.M.

R.E.M. by Jean Yves Legras
Voici 42 ans dans BEST GBD pouvait s’enorgueillir d’être le tout premier rédacteur rock Hexagonal à tendre son micro à un tout jeune groupe inconnu d’Athens en Géorgie, juste avant son show frenchie inaugural dans l’intimité de la micro scène des Bains-Douches. Six mois auparavant à LA, il avait déjà été subjugué par la puissance pleine de promesses du « Murmur » de R.E.M., un murmure dont il pariait qu’il se transformerait bientôt en une immense clameur qui allait résonner un peu partout à la surface de notre petite planète bleue, propulsant à jamais le groupe de Michael Stipe, Peter Buck, Mike Mills et Bill Berry au sommet des charts. Flashback…

R.E.M. by Jean Yves Legras
Bien qu’ils ne l’admettent presque jamais, il faut savoir que l’écrasante majorité de mes confrères music-critics sont en fait des chanteurs et/ou des guitaristes frustrés- les Blum, Soligny, Eudeline, Picard et autres pour ne citer qu’eux- or moi chantant comme une casserole Tefal et assurant à la guitare largement moins bien qu’Assurancetourix, je n’ai fort heureusement jamais eu à gérer ce terrible dilemme. Par contre, je dois admettre en effet et assumer que je me suis toujours senti un A&R – Artist & Repertoire- , ou un « talent scout » ( découvreur de talent) non assumé par mon refus de perdre mon indépendance journalistique pour me mettre au service d’un label et de me retrouver ainsi forcé de « monétiser » mes paris artistiques. Par contre, au fil des années je suis fier d’avoir publié en France les premiers article consacrés à Prince, Depeche Mode, OMD, TFF, Echo & the Bunnymen, Simple Minds, Dexys Midnight Runners, Lionel Richie, Lenny Kravitz, Grand Master Flash, LL Cool J, Redman ainsi que Etienne Daho, Niagara, Stephan Eicher, Jean-Louis Murat, Indochine, les Rita Mitsouko, MC Solaar ou encore IAM. Et R.E.M., dont j’avais justement publié la chronique quelques mois auparavant ( Voir sur Gonzomusic R.E.M. « Murmur » ) figure justement dans le peloton de tête de ce tableau d’honneur sonique, c’est dire si cet entretien éveille en moi bien des souvenirs, que je suis fier de pouvoir partager avec vous près d’un demi-siècle plus tard.
Publié dans le numéro 186 de BEST sous le titre
START
Le kudzu recouvrait tout, autour de la maison ; de la fenêtre je pouvais le voir chatouiller les carreaux. Il grimpait sur les murs et redessinait peu à peu toute la végétation de son brun hivernal. Au printemps, il fleurira en trouvant ce vert émeraude qui me fascine, un océan de verdure. Athènes – la nouvelle Athènes, en Georgie – c’est « Lalaland », le Neverneverland de la légende de Peter Pan, une ville du sud-est des USA qui ne ressemble à aucune autre. De retour à Athens, sa ville natale, après un voyage au Japon, Eleonor Roosevelt importât le kudzu pour combattre l’érosion du sol. Indéracinable, le kudzu pousse comme du chiendent et s’étend peu à peu comme l’hydre de Lerne. Ce n’est pas un hasard si R.E.M. (Rapid Eye Movement) a choisi d’illustrer la pochette de son premier album, « Murmur » par un paysage de kudzu. Il ne cesse jamais de pousser, hiver comme été, on ne peut donc jamais s’en débarrasser. R.E.M., c’est un peu la même histoire ; lorsqu’on a eu un coup de cœur pour ce groupe, il n’est pas près de vous sortir de la tête. Quand j’ai rapporté le disque de LA pour le chroniquer en septembre, j’ai entendu quelques ricanements. Ricanez, ricanez les gars, en attendant avec le recul, R.E.M. nous a donné un des plus forts albums de l’année. En le croquant, je pariais à moi-même que Michael, le jeune chanteur de R.E.M. n’avait jamais acheté un seul disque des Byrds et qu’à force de voir sa voix comparée à celle de Roger McGuinn, dès qu’il entendait le mot « byrds » ii sortait sa 22 long rifle. Quant à la musique de R.E.M., elle partage sans nul doute le dynamisme des groupes anglais à la U2, OMD ou Simple Minds. R.E .M. c’est précisément LE groupe US que j’attendais ; un son nouveau, enfin surprenant dans le vieux rock américain nombrilique et fossilisé. Avec deux heures de retard, Michael et le groupe débarquent enfin au bar des bains-Douches. Depuis la fin de l’été, j’ai tant écouté leur album qu’il résonne en écho dans ma tête. Michael fume des Came! sans filtre, il porte une chemise élimée, déchirée, et une paire de lunettes rondes. Micheal se fiche de son look, il est Américain, pas British, et pour lui les sentiments comptent avant tout. A vingt-trois ans il ressemble encore à un étudiant des Beaux-Arts du campus d’Athens. Il y a passé trois années avant de se consacrer à plein temps au groupe. En 81 ils auto-produisent la première bouture de « Radio Free Europe » sur un label indépendant. Miles Copeland ( le boss du label IRS, frangin de Stewart et fameux manager de Police. Voir sur Gonzomusic POLICE LES AGENTS TRÈS SPÉCIAUX DU ROCK et aussi POLICE LES AGENTS TRES SPECIAUX DU ROCK Épisode 2 ) craque sur le disque et R.E.M. enregistre pour IRS, un premier maxi « Chronic Town ». Finançant la production de • « Murmur », Copeland insiste pour que le groupe reprenne « Radio Free Europe » qui deviendra le premier hit de R.E.M.
« Radio Free Europe ou La Voix de l’Amérique, pour nous c’est juste un symbole », confie Michael « Peter notre guitariste a trouvé le titre à cause d’une pub à la télé, un truc réac pour financer Radio Free Europe Comme le titre nous a tous accrochés, nous avons décidé d’en faire un pamphlet contre les radios américaines qui sont en général d’une nullité abyssale.. » Si tout est nul sur les radios US, où sont donc les nouveaux groupes ? « Ils existent mais ils sont tout à fait introuvables sur les ondes » continue Michael, « Ils sortent sur une floppée de petits labels indépendants, ce qui est positif car ça leur laisse une totale liberté de créer. Le revers de la médaille c’est qu’ils sont à peine distribués au-delà d’un rayon de 200 miles. Moi j’écoute beaucoup de nouveaux groupes motivants, comme Dream Syndicate, Black Flag, ou les Plimsouls ( Voir sur Gonzomusic THE PLIMSOULS « Everywhere At Once » ). En fait nos racines musicales penchent à la majorité absolue du côté du Velvet Underground, Patti Smith et Television »
R.E.M. vient de passer une semaine à Londres. Groupe « du moment » pour le NME et la rock press locale, nos Athéniens ont subi le feu croisé des louanges britanniques. Michael n’avait jamais mis les pieds au Royaume-Uni : son côté trendy le désarçonne, c’est si loin de son athenian way of life où il vit sans téléphone, sans télé et sans montre… « Je suis installé dans un petit appart », continue Michael en tirant sur sa Carmel, « Ma chambre est noyée de lumière verte, j’ai un lit et une salle de bains. Je vis très simplement Athens, en ce moment c’est un peu comme Paris, le vent et la pluie Contrairement à la Californie, les saisons sont très marquées, tu n’as pas un soleil de plomb de huit heures du mat’ jusqu’à la nuit tombante. Dans le sud-est des US chez moi, tu vois naître le printemps et les arbres qui bourgeonnent. Lorsque l’été arrive, la chaleur se répand. Puis à l’automne, il commence à faire froid et les kuzus changent doucement de couleur. Pour moi, l’évolution des saisons est essentielle, je ne porte jamais de montre et si je ne peux pas jeter un coup d’œil au soleil ou aux nuages, je suis paumé » Rem en latin c’est « la chose » au mode accusatif, mais Michael n’a jamais étudié le latin, le nom du groupe vient tout simplement du dico.
« R.E. M. » signifie Rapid Eye Movement, soit le stade le plus profond du sommeil, mais cela peut être aussi Rare Elephant Movement voire Really Enjoying Masturbation ( rire ). Au début, nous changions sans arrêt le sens de R.E.M., mais les gens s’y perdaient. Cependant j’ai toujours en moi ce besoin de voir, de respirer de nouvelles odeurs, de me retrouver confronté à des sons inconnus. Pour nous, il est essentiel de continuer sans cesse à créer ; nous ne voulons pas ressembler à ces dinosaures gras et américains qui débarquent tous les ans en Europe pour pousser les mêmes douze pauvres chansons de leur répertoire. Dès notre retour aux States, nous enregistrons un nouvel album qui sortira au début du printemps. » A vingt-trois ans, Michael conserve une sensibilité quasi enfantine et néo baba, qui se reflète bien dans les chansons de R.E.M. « La chanson « Moral Kiosk » se rapporte à un souvenir de Peter, un clin d’œil un peu cynique au concept de « moral majority » de Reagan, parce que le kiosk est un lieu restreint coupé du monde extérieur et qu’il voudrait bien transformer l’Amérique en « Moral Kiosk ». Quant à « Catapult», c’est un jeu que je pratiquais il y a des années. Si j’avais aimé le foot, je présume que nous aurions composé une chanson sur le ballon rond. Par contre, nous passions notre temps à empiler des cartons pour en faire des maisons que nous peignions comme une ville-champignon; peut-être un four raconterons-nous cela dans une chanson, comme mes aventures de champion de roller-skate. Tu sais, pour moi, ce qu’il y a de plus important au monde c’est l’innocence et la naïveté. Et Athens est une ville féérique, exactement comme le pays de Peter Pan, un pays de fées où poussent les magnolias les gardénias et les ginkos, des arbres parapluies d’orient. Comme le kudzu qui vient du Japon et qu’on ne trouve qu’à Athens. Sur la pochette de « Murmur » il a endossé ses couleurs d’hiver et au printemps., il recommence à grandir. Il pousse partout. De ma fenêtre c’est la première chose que je vois en m’éveillant : le kudzu id ne meurt jamais. »
Passé, présent, futur, peu importe, Michael n’a aucune notion du temps qui défile. Tout se mélange dans sa tête, sa vie Athens, son enfance en Allemagne avec son père militaire. La frontière est confuse, Michael sait qu’il y a chez lui une certaine dose d’irrationnel ; mais où commence vraiment la folie ? R.E.M. fonctionne sur la base démocratique, les quatre musiciens, Jefferson le manager et Burt l’avocat-manager votent à l’unanimité toutes les décisions importantes. Les nouveaux Athéniens ont réinventé la démocratie de l’agora, ils l’ont élue entant que mode de vie, D’ailleurs Athens, ville universitaire, vibre encore au tempo des sixties, la lost generation d’aujourd’hui est anti-nukes et anti-missiles, par conséquent elle combat l’ingérence américaine en Amérique Centrale. Et à propos de la politique intérieure US, Michael m’a confié qu’il comptait donner des concerts de soutien au candidat noir Démocrate Jesse Jackson. S’il est élu, ce dernier a promis de choisir une femme comme vice-Président des States. Good luck! En attendant en Georgie, certains candidats fachos basent encore leur campagne sur le principe du renvoi ad hoc des noirs américains en Afrique, histoire d’assainir l’économie défaillante de l’état. Ben voyons ! Contre le racisme et pour le rêve, contre le crétinisme en plaques et pour l’innocence, contre l’impérialisme et pour la tolérance, contre la mère Michu et pour le numéro six – je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre- une seule solution : Rapid Eye Movement.
Gérard BAR-DAVID
Publié dans le numéro 186 de BEST daté de janvier 1984

