JAZZ À VIENNE

Samantha Fish Un rocker égaré au cœur du pays du jazz métissé au pur blues ? C’est toute l’aventure sonique vécue samedi par l’ami Salim Zein, au fameux Théâtre Antique de Vienne, captivé par la découverte du folk blues du Californien d’origine somalienne Fantastic Negrito. Quant à Samantha Fish, si elle n’a pas les avantages ni même les arrièretages de Samantha Fox, la guitariste experte de Kansas City est fort heureusement dotée d’un incroyable timbre vocal digne d’Aretha Franklin et a déjà publié près de quinze albums en quinze ans. Deux shows majeurs pour un live-report d’ardent music-lover !

Samantha Fish Par Salim ZEIN

 

 

Samedi 27 juin 2026. Il m’aura fallu près de trois ans passés dans la région pour que je franchisse enfin les portes du Théâtre Antique de Vienne. Une lacune étonnante tant ce lieu appartient autant au patrimoine qu’à la mémoire vivante de la musique. Je l’avoue sans détour : si je fréquente volontiers les salles obscures, les clubs rock et les festivals saturés de guitares, le jazz ne fait pas vraiment partie de mon territoire. Les festivals de jazz m’ont longtemps donné l’impression d’être des rendez-vous destinés à un public installé dans un certain confort d’écoute. En tant que rockeur, je craignais une soirée un peu trop sage. J’avais tort. Avant même que la première note ne résonne, le Théâtre Antique balaie tous les préjugés. Les pierres bimillénaires se parent d’une lumière dorée tandis que le soleil disparaît lentement derrière les gradins. Dans un tel écrin, la musique dialogue naturellement avec deux mille ans d’histoire.Mais il faut préciser une chose : ce soir-là, le jazz s’autorisait une magnifique entorse. L’affiche était résolument tournée vers le blues, mais un blues moderne, audacieux, métissé, flirtant avec le rock, la soul, le gospel, le funk et même la country.

La soirée devait initialement prendre la forme d’un triptyque avec Chicago Blues Summer, Fantastic Negrito et Samantha Fish. Mon arrivée tardive m’a malheureusement privé de la première partie. Je n’en ai entendu que quelques échos en gravissant les marches du Théâtre Antique. Suffisamment pour regretter mon retard, mais trop peu pour en parler honnêtement.

 

Fantastic Negrito : un tourbillon venu d’AmériqueFantastic Negrito

 

J’avais seulement aperçu quelques capsules vidéo de Fantastic Negrito sur un célèbre plateau de télévision français consacré aux performances live. Je m’étais volontairement arrêté là. J’aime arriver à un concert sans mode d’emploi. Et quelle claque ! En une heure à peine, Fantastic Negrito transforme le Théâtre Antique en une immense célébration de la musique noire américaine. L’introduction donne immédiatement le ton : une montée en puissance digne des plus grandes revues soul, où plane l’ombre du Godfather of Soul, James Brown. Puis les influences se succèdent sans jamais tomber dans l’imitation. Blues, soul, funk, gospel, rock… toute l’histoire de la musique populaire américaine semble défiler sous nos yeux. À plusieurs reprises, je me surprends à penser à Sly Stone. Non parce que Fantastic Negrito chercherait à lui ressembler, mais parce qu’il possède cette même liberté, cette même générosité et cette même capacité à abolir les frontières entre les styles.

Fantastic Negrito Sa silhouette dégingandée, son costume immaculé, son large chapeau orné de plumes aux accents amérindiens participent pleinement au personnage. Il appartient à cette catégorie rare d’artistes qui captivent dès leur entrée en scène. Pendant une heure, le Théâtre Antique cesse d’être un monument romain. Il devient un immense plateau de Soul Train, où chaque chanson semble inviter les deux mille ans de pierres à entrer dans la danse. Le set passe beaucoup trop vite. À peine les dernières notes se sont-elles envolées que je me surprends à penser : quel artiste accepterait de monter sur scène après une telle déferlante ? La mission semblait presque impossible.

 

Samantha Fish : bien plus qu’une guitar heroSamantha Fish

 

Et pourtant… Samantha Fish choisit un tout autre registre. Là où Fantastic Negrito déborde d’exubérance, elle impose une présence plus sobre, plus élégante, mais tout aussi magnétique. Féminine, charismatique, elle dégage une aura qui dépasse largement le simple statut de guitar-hero. Bien sûr, c’est une guitariste exceptionnelle. Mais réduire Samantha Fish à sa guitare serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui frappe avant tout, c’est son interprétation. Les émotions qu’elle transmet rappellent les plus grandes voix de la musique américaine. Par moments, impossible de ne pas penser à Etta James. À d’autres, c’est Aretha Franklin qui semble planer au-dessus de la scène. Sa voix convoque tour à tour le gospel, la soul, le blues, puis retrouve naturellement l’énergie du rock.

Samantha Fish Au fond, il n’était plus vraiment question de blues. Il était question de musique américaine. De cette musique qui refuse les frontières, qui circule librement entre le blues, la soul, le gospel, le rhythm and blues, la country et le rock’n’roll. Samantha Fish porte cette vision avec une évidence désarmante. Interprète, autrice, compositrice, guitariste… elle maîtrise toutes les facettes de son art sans jamais céder à la démonstration technique. Tout est au service des chansons. Et lorsque son groupe décide d’appuyer sur l’accélérateur, le rock reprend immédiatement ses droits. L’un des morceaux les plus incendiaires de la soirée m’a même évoqué la puissance de Ministry période Al Jourgensen, transposée dans un univers blues-rock. Une déflagration sonore qui rappelait que cette musique reste profondément vivante.

Une technique irréprochable

Impossible de conclure sans saluer le travail des équipes techniques. Le son était exemplaire. Ni trop fort, ni agressif, avec une dynamique remarquable. Chaque instrument trouvait naturellement sa place dans le mix. Les voix restaient parfaitement intelligibles, les guitares conservaient toute leur personnalité et la section rythmique respirait. Dans une époque où les concerts sont parfois victimes d’un volume excessif, cette qualité d’écoute mérite d’être soulignée. Même constat du côté des lumières. Les éclairages accompagnaient les artistes avec intelligence, sans jamais voler la vedette à la musique ni à l’architecture majestueuse du Théâtre Antique. Enfin, un immense bravo à toute l’organisation. De l’accueil jusqu’à la sortie, tout respirait la fluidité, le professionnalisme et surtout la bienveillance. Cette atmosphère chaleureuse se retrouvait également dans le public, attentif, respectueux et manifestement heureux d’être là. Une première qui en appelle d’autres Je suis arrivé à Jazz à Vienne avec les réserves d’un rockeur persuadé d’assister à une simple soirée de blues. J’en suis reparti avec la sensation d’avoir assisté à une formidable célébration de la musique américaine. Fantastic Negrito et Samantha Fish n’ont pas simplement donné deux concerts.

Ils ont rappelé qu’avant d’être une addition de styles, le blues est une matrice. De lui sont nés le gospel, la soul, le rhythm and blues, la country, le rock’n’roll et bien d’autres courants qui continuent aujourd’hui d’inspirer les artistes. Le temps d’une soirée, le Théâtre Antique de Vienne s’est transformé en une immense scène où toute cette histoire s’est racontée en musique. Pour une première visite à Jazz à Vienne, difficile d’imaginer plus belle entrée en matière.

All pix & videos by Salim Zein

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