HOMMAGE À RUPERT HINE L’OVNI SONIQUE

Rupert HineProducer émérite, mais aussi artiste au sens le plus noble du terme, le Britannique Rupert Hine s’est éteint chez lui au Royaume-Uni âgé seulement de 72 ans. Si on ignore encore la cause officielle de son décès, il semblerait qu’il ait succombé à un cancer. En 1981, quelques mois après mon arrivée à BEST j’avais chroniqué son étrange LP « Immunity » avant d’interviewer Ruper lors d’un passage à Paris. Presque 40 ans plus tard, en hommage à cet OVNI sonique, voici les deux articles des BEST 154 et 156… triste flashback !

Rupert HineLa bien triste news est tombée ce week-end, l’élégant Rupert Hine nous a quittés, il aurait été terrassé par un cancer chez lui à Londres, à l’âge de 72 ans. Lorsque je l’avais rencontré pour BEST au printemps 1981, il portait déjà ses deux casquettes de producer-star et d’artiste version Géo Trouvetou du synthétiseur, parvenant même à inventer le sampler avant l’invention du sampler. Après sa formation Quantum Jump, si sa carrière solo n’a jamais vraiment décollée, Hine nous laisse tout de même une dizaine d’albums aussi étranges qu’inventifs, dont le dernier au patronyme space qui lui ressemblait tant, le « Best Of »  «Fighting Apathy With Shock » avait été publié l’an passé. Parallèlement, le natif de Wimbledon a réalisé de très nombreux albums , entamant son travail de réalisation avec le single « Who Is The Doctor ? » de l’acteur Jon Pertwee en 1972 et qui a ensuite enchainé avec des artistes tels que Camel, Anthony Phillips, Kevin Ayers, Dave Greenslade, Tina Turner, Stevie Nicks, Howard Jones, The Fixx, Thompson Twins, The Waterboys, Bob Geldof, Underworld, Suzanne Vega et tant d’autres.

Si Rupert laisse endeuillés sa femme Fay et son fils Kingsley,  il aura retrouvé au paradis des musicos son ex-compagne et complice, Jeannette Obstoj, qui écrivait les textes de ses albums, décédée en 2015. Retour vers le futur de Rupert Hine voici la chronique de son sidérant LP « Immunity » publiée dans le  BEST 154 daté de mai 1981

ImmunityPour peu que l’on soit détraqué comme Rupert Hine, le synthé est un instrument de rêve puisqu’il permet, à partir d’un seul engin, d’en créer quelques dizaines d’autres. Robert Moog, lorsqu’il a inventé son synthétiseur, ne s’est pas trompé sur ses possibilités quasi illimitées, Rupert non plus, ça tombe bien. Accrochez- vous donc à ses pas et à son vertige ! « Hang On to My Vertigo » qui ouvre l’album est Peter Gabrielien à souhait, mais son charme ne s’arrête pas là. Hine utilise ses claviers comme I’araignée tisse sa toile, il a surtout la chance de pouvoir s’accrocher au filet de sa voix. Une voix acidulée et calme qui contraste assez avec le climat synthétique du LP. Si Rupert Hine traite la plupart de ses morceaux comme une course en solitaire, il lui arrive pourtant d’inviter quelques copains. Marianne Faithfull fait ainsi une brève apparition sur « Misplaced Love », le hit potentiel de cet « Immunity ». C’est pas mal, mais ça rappelle aussi Alan Parsons… Pourtant, sur « Samsara», au-delà de l’automatisme se révèle l’ingéniosité de Hine : la rythmique serait deux enregistrements de bruits de voiture filtrés par un synthé. J’avoue que, sans la bio, j’aurais été tout à fait incapable de l’identifier, tout comme le bâillement humain utilisé en solo sur « Psycho Surrender». Dans « I Think A Man Will Hang Soon » (un homme va bientôt se pendre), Hine signe presque la bande originale d’un film d’épouvante, puisque la mélodie de base de la chanson est constituée de hurlements divers passés a la moulinette et montés en boucle. Les vocaux ont d’abord été enregistrés, puis Hine, au fil des re-recordings, a ajouté sa musique comme les diverses pièces d’un puzzle. Dans la liste de ses invités, on trouve justement l’inévitable Phil Collins et Geoff Richardson, mon « Caravan » préféré, accompagné de son violon. « Immunity » est un disque d’ambiance assez étrange, qui me dérange quelque part. Le côté invention me séduit, mais, parfois, la bizarrerie de certains effets me désarçonne tout à fait. Hine me rappelle un peu le duo Godley et Creme et leur conception freudienne de la musique. Par moments sublime, par d’autres, complètement agaçants, ce 33 tours  est une nouvelle énigme du Sphinx, un de ces jeux de patience sur lesquels on aime a galérer. Si vous ne le cassez pas, il sera peut-être votre disque de chevet.

ImmunityDeux mois plus tard, je tendais mon micro à ce grand gars aussi attachant que surdoué  où je nous projetais lui et moi dans un futur proche : celui des années 90. Près de 40 ans plus tard cela file carrément la chair de poule. L’article est publié dans le BEST 156 daté de juillet 1981 et sous le titre de :

BRUITAGES

La scène se déroule dans la chambre d’un teen-ager, dans les années 90. Assis sur son lit de latex transparent, Pierre ou Paul conte fleurette à sa petite amie. Des HP extra-plats sont dissimulés sur les murs plastifiés de la pièce. Le diffuseur musical est une petite boite métallique posée sur la table de nuit. Soudain, le garçon sursaute et dit à son amie: « Ah super… ce solo de réacteur me prend vraiment bien la tête ». Dans les early 70’s, Pierre Henry s’amusait à composer un «concerto pour une porte et un soupir », aujourd’hui, en 81, un British calme, déterminé, mais néanmoins extrêmement allumé, prépare la musique de demain, en programmant sur ses machines un bâillement, un moteur électrique ou des bruits de bagnoles. Rupert Hine a bien de la chance,  iI possède un studio, le Farmyard, niché dans la campagne anglaise, et s’y livre aux expérimentations les plus délirantes. Grâce à lui, les objets se transmutent en instruments de musique. Rupert a su profiter de sa longue expérience de producteur, plus de 40 LPs parmi lesquels Kevin Ayers, Yvonne Elliman, et quelques autres, pour «jouer» du studio et en extirper toutes les possibilités. J’ai croisé Hine dans la bulle de verre d’un bureau. Il est grand et maigre, habillé en jean et chemise ouverte.

« Comment t’es-tu branché sur ce genre de musique ?

La clef de mon initiation, c’est lorsque j’ai découvert comment fonctionnait cela. (il désigne une corbeille de plastique orange et la saisit). Cette chose n’a I’air de rien et pourtant!

Le fond de cette corbeille à papier serait-il un sas vers une dimension parallèle ?

… oui… ainsi, tu as deviné ! N’importe quel objet peut faire I’affaire. »

Si Rupert compose toutes les partitions, Jeannette Obstoj (qui partage aussi sa vie) écrit tous les textes. C’est le jeu de l’interréaction et il dure depuis sept ans. Le côté étrange qui plane sur le LP, « Immunity », c’est aussi elle qui I’a créé. Pourtant, Rupert n’en est pas à son premier essai discographique: en 71 et 73, il sortait ses deux premiers disques chez EMI. Mais devant leur succès commercial extrêmement limité, Rupert doit bientôt renoncer. Pendant dix ans, il s’exilera de l’autre côté de la vitre de séparation du studio, un bâton de chaise cigare de producteur coincé dans le coin de la bouche.Rupert Hine

« Producteur, ça ne veut absolument rien dire. Le rôle existe, c’est un fait, mais le producteur doit se contenter de guider, d’assister l’artiste pour A) lui éviter tous les problèmes techniques, B) lui apporter une réponse qui se veut objective, C) percer son coeur artistique, donc en extraire son originalité et la mettre en valeur. Quant au succès commercial, je ne pense pas qu’il soit programmable. Ça arrive, c’est un accident, le coup de bol et il faut que ça le reste ».

Dans son studio, Rupert est complètement indépendant, il n’a pas de compte à rendre au manager de sa maison de disques ou à un financier: il livre un produit fini et sans concession.

« Après 15 ou 20 ans d’âge, le rock en est encore au même vieux quatuor: basse, claviers, guitare et batterie. Après tout ce temps, l’unité de base reste la même et I’arrivés des synthés, contrairement à ce que l’on pouvait attendre, n’a rien changé. En fait, la plupart des groupes ne savent pas les utiliser d’une manière nouvelle. Et ça n’est pas un blocage face à une évolution qui dérange, ça n’est que de I’ignorance. Moi, j’ai justement fait abstraction du côté instrument dans la musique pour m’intéresser directement au son et le contrôler de telle sorte qu’il devienne musical. Je ne me sers du clavier que pour diriger le son. Sur une chanson comme «Another Stranger », je voulais que la mélodie soit jouée par un moteur électrique. Impossible. J’ai donc enregistré puis filtré mon moteur à travers quelques gadgets électroniques pour enfin pouvoir relier le bruit désiré au clavier. Ainsi, on peut le moduler, donc en jouer. À partir de ce système, on peut enregistrer et donc jouer de n’importe quoi, comme de cette corbeille, par exemple. Ta seule limite, c’est ton imagination. »

Rupert a ainsi créé de toute pièce 70% de I’instrumentation d’« Immunity ». Si vous reconnaissez un riff de votre Solex sur une des faces du LP, n’hésitez surtout pas à écrire à Hine pour lui réclamer un droit d’auteur…Rupert Hine

Depuis l’annonce de sa mort, les hommages n’ont guère cessé sur le web à l’instar des membres de Rush dont il avait produit les albums. Dans une déclaration, Geddy Lee et Alex Lifeson, tous deux encore sous le choc du décès du batteur de Rush, Neil Peart, en janvier, ont déclaré « Aux petites heures de ce matin, notre cher ami et musicien super talentueux, auteur-compositeur et producteur de deux albums de Rush, « Presto » et « Roll The Bones », est malheureusement décédé. Roop a toujours été un homme si optimiste, imperturbable et si agréable à côtoyer et à travailler. Son influence sur notre musique et sur notre attitude à l’égard de la vie était profonde et il manquera beaucoup à beaucoup de gens. Il y a encore beaucoup de ses expressions très « britanniques » qui ont fait leur chemin de façon permanente dans notre lexique et nous pouvons encore voir son visage souriant et le scintillement de ses yeux lorsqu’il dit « Jolly D ! RIP cher « Roop »… On t’aime, mec ! »

Michael Sadler, de Saga, a écrit sur son Facebook : « Je suis intensément triste d’annoncer le décès de Rupert Hine, notre ancien producteur, la nuit dernière à Londres. Artiste de talent à part entière, Rupert était, avec son meilleur ami Stephen W Tayler, responsable de nos albums iconiques « World’s Apart » et « Heads Or Tales ». Son influence sur moi a été profonde, non seulement en tant qu’ami à l’époque, mais il a contribué à façonner la façon dont je chante aujourd’hui. Joignez-vous à moi, au groupe et à tout l’univers SAGA pour adresser nos condoléances à sa femme Fay et à sa famille, à notre ami Stephen et à tous ceux qui se sentent plus seuls aujourd’hui pour l’avoir perdu. Qu’il repose à jamais en paix. Peut-être qu’il peut maintenant montrer à ces anges comment chanter vraiment… »

Kevin Godley, le magicien de 10cc, qui avait travaillé avec Hine sur le projet de sensibilisation à l’environnement « One Word One Voice », a déclaré : « Mon ami, mes oreilles et mon partenaire dans le projet « One World One Voice » est décédé. Un co-conspirateur apprécié, une source de sagesse et un gentleman. Sa concentration et son humour nous ont permis de rester sur la bonne voie pendant le chaos. Sans lui, OWOV n’aurait jamais existé. Que Dieu te bénisse, Rupert Hine.

Rupert HineHoward Jones a rendu hommage à Hine, qui a produit ses débuts en 1984  avec  « Human’s Lib » ainsi que l’ « Action Replay » qui lui a succédé en 1985, il écrit sur Twitter « Un homme extraordinaire et l’un de mes plus chers amis de longue date, mon mentor musical et producteur, est décédé aux petites heures de ce matin. Je suis très chanceux d’avoir passé une heure précieuse avec lui mardi. Je vais bientôt écrire à son sujet sur FB … luvya Roop ! ! »

Enfin, Mike Scott, le Waterboy, a publié: « Je suis vraiment désespéré de lire cela. Rupert Hine a produit le premier disque des Waterboys, « A Girl Called Johnny ». C’était un mec spécial – musicien, producteur, chanteur, écrivain – et drôle aussi. J’ai tant appris avec lui. Bon voyage Rupert ».

BEST 156

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