HIGELIN PAR BARBOT

HigelinEn 2020, notre estimé confrère Philippe Barbot publiait un ouvrage indispensable sur Alain Bashung, cette année c’est l’immense Jacques Higelin dont la discographie aussi intégrale que touffue se retrouve ainsi splendidement explorée disque par disque aux Editions du Layeur, un livre qui ravira les fans avec ses pochettes reproduites en taille king size.

HigelinOn ne vous présente pas Jacques Higelin. Saltimbanque fantasque, joyeux funambule entre rock, jazz et chanson, comme un Don Quichotte face au moulin à vent, artiste au sens le plus noble du terme, mélange de troubadour du Moyen Age et de space cow-boy, Higelin était vraiment un artiste à part. Tous ceux qui ont eu comme moi la chance de le croiser peuvent attester de son génie bien sûr, de son imagination sans bornes, de son incroyable acuité à tenir sur scène son public en haleine presque jusqu’au bout de la nuit, mais surtout de son extraordinaire simplicité, de sa gentillesse, de sa générosité. Car le grand Jacques n’était jamais aussi grand que lorsqu’il se mettait au niveau de son audience. Trois ans après sa disparition à seulement 77 ans, à travers tous ses albums, ses collaborations, ses B0 de film, et après son Bashung ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/bashung.html ) Philippe Barbot dresse son portrait d’Higelin version cinéma-vérité, un indispensable pour tout Higelinophile qui se respecte.

Barbot

Philippe Barbot

« Pourquoi Jacques Higelin ? C’est une rencontre, je présume que tu as dû faire au tout début, quand tu as commencé à écrire pour Télérama et qui t’a profondément marqué ?

Ma première rencontre, c’était  quand il est passé au Cirque d’Hiver, vers 82 si je ne m’abuse. Et on ne peut pas dire que c’était simple, tu as dû le fréquenter aussi, tu sais comment il était, n’est-ce pas ? De toutes façons, j’adorais le mec.

Tu as conservé un souvenir de ce jour-là ?

Plus qu’un souvenir, j’avais tout enregistré. J’ai gardé la cassette. Je me souviens que c’était au bistro à côté du Cirque d’Hiver. Tu imagines le bordel que c’était. C ‘était avant son concert, donc il y avait un défilé de gens qui venaient le brancher inlassablement. Du coup, évidemment on interrompait à chaque fois l’interview ! En fait, à chaque fois que j’ai croisé Jacques, on va dire à l’extérieur de chez lui, il y avait 30 personnes qui venaient pour le voir, pour lui parler. Et le mec était d’une gentillesse, d’une patience avec tout le monde. Je me souviens, une fois, j’étais avec lui à Bourges et on bouffait ensemble au truc VIP.  Et ensuite, il y avait Iggy Pop qui passait sous le grand chapiteau et Jacques me dit : viens, on va y aller ensemble. Et pour faire 200 M, on a mis trois quart d’heures, car tous les deux mètres un type venait le brancher. Bien entendu, on a raté la moitié du concert. C’est un mec vraiment serviable, d’une gentillesse incroyable. Ce qui est bizarre, c’est que tous les gens qui ont bossé avec lui m’ont dit que c’était un emmerdeur. Le mec n’est jamais à l’heure. Moi, il m’a fait le coup plein de fois, toi aussi je présume, d’arriver au rendez-vous avec deux heures de retard ou de penser que c’était dans 3 jours. Cela faisait partie de son charme.Higelin

Écoute, je ne peux effectivement qu’acquiescer de tout ce que tu décris grandement, en hochant de la tête ! Ce que tu racontes je l’ai aussi vécu avec lui. Je l’ai rencontré un tout petit peu plus tôt que toi, à l’automne 79. Et je l’ai rencontré car il était ultra facile à aborder, il suffisait d’aller le voir au troquet le plus roche de la salle de concert pour lui parler. C’était un mec à la fois perché et simple qui se mettait au niveau du tout un chacun avec une incroyable candeur.

Bashung était comme ça aussi mais en beaucoup plus réservé. Moins lyrique , moins prolixe.  

Et toi tu venais d’arriver à Télérama, ta rencontre avec Higelin était une de tes premières interviews, non ?

Peut-être pas, mais en tout cas ma première couve ! Une belle photo avec Armande Altaï et un tigre tenu en laisse, empaillé, j’imagine.

On qualifiait James Brown de hardest working man in showbiz, Jacques Higelin c’était nôtre hardest working man in showbiz à nous car personne en France ne jouait aussi longtemps sur scène que lui.

C’est vrai, c’était une espèce de marathon à chaque fois. Mais ce qui est génial c’est qu’on ne s’emmerdait pas. Alors que je me suis parfois ennuyé, je ne vais pas me faire des amis, là, dans des concerts de Bruce Springsteen. Autant avec Higelin, jamais. Même quand il partait dans des délires d’une chanson qui s’étirait sur 25 minutes, moi j’étais client.

Higelin, musicalement tu connaissais, avant de devenir journaliste et avant de l’avoir rencontré, c’était quoi ton port d’entrée sur l’artiste ?

Je l‘avais vu en concert, plein de fois. C’était à l’époque où il faisait la tournée des MJC. Quand j’étais étudiant j’habitais Fontainebleau, donc je l’ai vu plusieurs fois à Melun. À l’époque j’avais un groupe avec des copains et on reprenait du Higelin, « Denise » par exemple, et évidemment « Paris-New York, New York-Paris » … oui Higelin j’ai presque été bercé par lui.Higelin

En fait tu le préparais depuis ton adolescence, ce livre ?

(rire)  pas tout à fait quand même, et surtout j’aurais préféré qu’il soit toujours là , je parle de Jacques, bien sûr…

Oui j’avais compris…

… car je n’aurais pas publié un bouquin sur lui s’il était encore vivant. Pour que le bouquin soit tout de suite obsolète, cela ne sert à rien.

Parce qu’il était tellement fantasque qu’il changeait de masque de carnaval à chaque fois ?

Complètement et surtout il aurait continué ses aventures musicales. Cela ne servait à rien de sortir un bouquin qui ne serait déjà plus d’actualité à sa sortie. J‘ai fait ça une fois avec justement Bashung. C’était un petit bouquin Librio en l’an 2000, mais j’ai regretté, cela ne sert à rien de faire ça.

Là en l’occurrence c’est Higelin la totale avec tous les disques, tous les 45 tours, tous les live et même les disques des gamins. Il y a aussi les Bandes Originales de films et les collaborations diverses… c’est « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Higelin sans jamais avoir osé le demander ! ».

C’est le principe même de la collection, c’est comme le Bashung, c’est la totale, l’intégrale ! L’originalité de cette collection c’est que ce n’est vraiment pas du blabla comme trop souvent. C’est vraiment une analyse disque à disque sur tout ce qu’il a fait.

Tu as tout réécouté ?

Ouais.

Ça dû être marathonien, non ?

Ouais. Honnêtement, j’avais à peine écouté « Paradis païen », par exemple.

Les albums des années 2000, tu veux dire ?

Oui, j’étais un peu passé à côté. Je l’avais pourtant écouté et peut-être même chroniqué, mais sans jamais rentrer vraiment dans le dans le vif du sujet jugeant que c’était sa période un peu creuse.

HigelinCe qui ressort aussi du livre, c’est le nombre incroyable de lives. Je ne pensais pas qu’il en avait  enregistré autant.

Attends, c’est sans compter tous les bootlegs, tous ces pirates de concerts, mais je ne pouvais pas rentrer là-dedans, sinon c’était sans fin.

Si on devait choisir les 5 albums de Jacques Higelin à côté desquels il serait impossible de passer, quels seraient-ils ?

D’abord « Jacques Crabouif Higelin », le premier album qui m’a vraiment scotché avec « Tiens j’ai dit tiens », et « I Love the Queen », on va dire toute la première face en fait, car la face B avec son instru de 20 minutes sur tout le microsillon c’était un peu chiant. C’est un disque important pour moi. Après, il y a la série « Alertez les bébés » et « BBH 75 ». Par contre,  « Irradié » et « No man’s and » ne comptent pas parmi mes favoris, mais après bien évidemment il y a « Champagne… » et « Caviar… »

Ça c’est son « Sgt Pepper » !Higelin

On peut dire ça effectivement. Je te reprendrai la formule si tu veux bien.

Moi il y en a un que j’aime bien c’est « Higelin 82 » dans sa version Montfermeil collector’s. Je crois d’ailleurs avoir un plus petit numéro que le tien sur mon exemplaire, moi c’est le 312 ! Toi, tu es dans les400, je sais plus combien. Chaque invité avait son exemplaire numéroté. Par contre comme toi je ne garde aucun souvenir du concert. Alors dans quel état j’étais, je ne sais pas. Et pourtant ça a dû être super.

Je me souviens juste que c’était sous un chapiteau, façon cirque.  Je sais que cela va faire plus que 5, mais je voudrais aussi citer certains parmi les derniers que je trouve remarquables comme « Amor Doloroso » et « Coup de foudre ». Par contre je n’aime pas du tout le tout dernier intitulé  « Higelin 75 ». Sans compter certains lives exceptionnels.

Il faut aussi évoquer sa la musique car il a été influencé par beaucoup de très grands chanteurs, que ce soit Boris Vian, Gainsbourg, Charles Trenet.

HigelinSon truc de base c’est le jazz.  C’est ce qu’il répétait à chaque fois. Il a dû te raconter ça aussi, à la Libération sa mère qui le porte dans ses bras jusqu’aux soldats américains, dont un black hilare, il avait quatre ans, c’était dans son bled de Seine et Marne, Brou sur Chantereine.  Et après ça c’était le jazz qui incarnait pour lui une forme de liberté musicale. Il a eu un peu du mal à s’en sortir. Tu sais pourquoi il va faire du rock, c’est parce qu’il s’est pris une belle taule à l’Olympia, tout seul sur scène en première partie de Sly and the Family Stone.

Oui, tu racontes cette anecdote dans le livre et à la fin, il lance avec bravade au public qui l’a hué : « je reviendrai mais pas tout seul »… et il a tenu parole !

Et il est effectivement revenu et pas tout seul. Mais qu’est-ce qu’il allait  foutre tout seul, juste avec son accordéon en première partie de Sly and the Family Stone !

Cela va tellement bien avec le personnage,  sorte de Don Quichotte contre le moulin à vent !

Je ne suis pas sûr qu’il se rendait compte.

Il devait probablement être raide à l’époque ce 23 juillet 1973 ! Sans compter qu’il aimait aussi la dive bouteille notre ami Jacques.

Il a bien vécu, c’est sûr.

Il y a une philosophie Higelin. Est-ce qu’elle se perpétue avec ses gamins ?

Je crois qu’il y a un héritage évident. L’un comme l’autre ne s’en cache pas. De surcroit il était vraiment fier d’eux. Il parlait d’eux à chaque fois. Quand les gens disaient  :  « ouais, c’est quoi ? C’est des fils de », il répliquait : non pas du tout, on est une famille de cirque, de père en fils et en fille.

Comme les Bouglione !

Higelin Izia Arthur

Higelin Izia Arthur

Son père à lui jouait du piano.  Et quand il était gamin il accompagnait son père qui jouait dans les cinémas au moment de l’entracte. Je ne sais pas si tu as connu.

Si, il y avait un cinéma dans ma rue quand j’étais à l’école primaire et le fils du patron du ciné était dans ma classe, du coup j’étais souvent invité aux séances de l’après-midi du jeudi, mais l’entracte c’était plus des gars qui faisaient tourner des assiettes sur un bâton !

Tu étais déjà sur la liste VIP ( rire) !  Mais donc, oui, il était fier de ses enfants et lui continue à vivre à travers eux. D’ailleurs ses enfants ne cessent de lui rendre hommage. Je ne sais pas pour les autres, je ne suis pas sûr que David Hallyday, par exemple soit si proche de son père. Et il y a son troisième enfant qui reste dans l’ombre, Kên. Il est réalisateur, donc il ne chante pas.

Qu’est-ce qui était le plus difficile dans la rédaction du livre ?

Peut-être la Genèse, les EP et les albums de chez Canetti que je ne connaissais pas vraiment. Mais pour retrouver tout ce qu’il avait fait avant ç a été un peu compliqué. S’il n’y avait pas eu internet je n’aurai pas réussi, c’est une boite aux trésors pour nous.  Quand le net n’existait pas j’allais à la bibliothèque municipale et je feuilletais des bouquins, je prenais des notes. Je répertoriais les Rock & Folk ou les BEST.

Il te manque vraiment ?

Oui ils me manquent tous. Même Delpech me manque. Bashung aussi, bien sur. Higelin me manque. D’ailleurs je suis en train de me dire : mais qui reste t’il ? »

 

HIGELIN par Philippe Barbot

Aux Editions du LayeurHigelin

 

 

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