ALPHA BLONDY AMERICAN RASTA

Partager

Alpha Blondy 

 

Voici 30 ans dans BEST, GBD, après avoir claqué la porte de RFI, s’embarquait dans un vol transatlantique en direction de New York pour suivre Alpha Blondy, le Bob Marley d’Abidjan dans sa tournée américaine dans la foulée de son 3éme album « Revolution ». Et c’est forcément à Kingston…dans le Rhode Island que nous retrouvons notre rasta-ratata pour un entretien forcément allumé. Flashback…

 

Alpha Blondy

Alpha Blondy by Claude GASSIAN

La veille, j’avais bouclé mon ultime édition de « Planète » , l’émission quotidienne que je produisais et animais depuis 4 année sur l’antenne de Radio France Internationale. La droite dure de Chirac avait enfin eu ma peau de gaucho. Une lettre de Consul de trop se plaignant de mon amour du rock and roll ou un auditeur raciste lassé par ma défense de la blackitude agitée avait enfin eu ma peau. Aussi, pour ma dernière émission, c’est Jack Lang lui-même qui s’insurgeait contre la suppression inique de «  ce robinet nécessaire et ouvert de la culture populaire » qu’incarnait mon émission. Bon, trois semaines plus tard, la droite perdait les élections, Jack retrouvait son ministère de la Culture et de la Communication et malgré toutes ses promesses, GBD n’était ni réintégré sur la chaine publique, ni même indemnisé pour son licenciement abusif. Oh tempora, Oh mores…la politique est VRAIMENT un piège à cons. Et donc ce matin d’avril 88 je m’embarquais pour BEST sur un vol Air France, en Direction de Kennedy, pour rejoindre Michèle Lahana, dite la Gazelle, mon ex-réalisatrice de RFI qui était devenu la manageuse d’Alpha Blondy et qui l’accompagnait durant sa tournée US. À mes côtés, un collègue plumitif de l’Événement du Jeudi, où je signais aussi parfois, m’accompagnait pour également interviewer Alpha. Frédéric Ploquin était à la fois le spécialiste Police-Justice ET musiques africaines de l’EDJ. Et c’est donc ensemble qu’après quelques jours à New York nous avons rejoint Alpha Blondy et ses musiciens à Kingston, RI, pour leur tendre notre micro et recueillir ses propos ponctués d’un éternel « you know » à quasiment chaque réplique.

 

 

Publié dans le numéro 238 de BEST sous le titre :

USALPHARevolution

 

L’incommensurable limousine bordeaux filait dans ce paysage désolé. Chemins détrempés par les intempéries musclées, arbres dépouillés, terres brûlées par la neige, le micro-État du Rhode-lsland, au nord de New York-la-mégalopole, avait ce côté furieusement inquiétant des romans de Lovecraft. De grandes maisons de bois plantées de part et d’autre de cette route de Providence , la sensation du fantastique est une ivresse qui vous prend à la gorge. Derrière chaque virage, on s’attend à trouver un loup-garou ou un re-make de «Massacre à laTronçonneuse». Heureusement, sur le radio-cassette intégré dans les boiseries du véhicule, le reggae pulsé d’A|pha Blondy est un exorcisme chaleureux et permanent. En guise d’apéritif à sa tournée française, le rasta d’Abidjan s’est offert deux mois forcenés de concerts américains. Fillmore ouest ravagé, le Ritz de New York débordé, Miami et le Texas conquis et toutes ces villes ensoleillées par l’afro- beat reggae, I’Amérique interloquée découvre qu’il existe un après-Bob-Marley. Ce soir, Alpha Blondy and the Solar System investissent la scène de l’University of Rhode lsland… basée à Kingston -ça ne s’invente pas-et c’est encore plus fort que Paris-Texas. Sous le ciel gris se détachent les façades de planches colorées marquées des lettres grecques des fraternités et de sororités, ces maisons d’étudiants. Greens à perte de vue et terrains de tennis, bibliothèques et parkings, atmosphère décalée d’un Peyton Place sans histoire, Kingston (RI) n’est pas vraiment funky Kingston.

So far away from Abidjan… Alpha Blondy quitta pour la première fois sa Côte d’Ivoire pour aller étudier à New York. Dans son dernier hit « Sweet Fanta Dialo », il raconte cette histoire: Fanta Dialo, girl friend de lycée avait un frère qui vivait aux USA. En lisant les lettres qu’il lui écrivait, Alpha a craqué pour I’Amérique. Mais l’Amérique a aussi fait craquer Alpha. Études d’anglais et boulots dans les boites le soir pour les payer, ses nerfs le lâchent et notre rasta fait un premier séjour dans un hôpital psy. La douce Fanta franchit alors l’océan pour le retrouver. Retour à Abidjan case départ d’où Alpha balance son premier hit en vert-rouge-jaune,« Brigadier Sabari » dénonçant les contrôles d’identité qui dégénèrent trop souvent en franches bavures policières. Pour forcer son métissage, il débarquera à Paris et rasta-ratata la flamme de son reggae enflamme notre capitale. « Jérusalem » son LP précédent avait été enregistré en Jamaïque avec les Wailers, mais pour le petit dernier « Revolution » Alpha a réinventé son Solar System Group et flirté avec le rock and roll. Bus, hôtel, soundcheck, hôtel, bus, hôtel, soundcheck, hôtel, bus… quasiment sans jour off, le rythme effréné de la tournée américaine paraît avoir lessivé Alpha. Allongé sur son lit d’hôtel dans un gros sweat à capuche couleur orange électrique, il se fait masser par Corinne, tandis que Ragai, la seconde choriste est également aux petits soins. lt’s so good to be the king ! « Revolution » le dernier LP n’est pas encore sorti aux States. «Apartheid is Nazism » et « Jérusalem », les deux précédents sont distribués par un petit label reggae. Et c’est dans ce circuit, présenté par les journalistes spécialisés, que se produit Alpha. En France il a dépassé depuis longtemps le ghetto du reggae pour déborder sur le public rock et celui de la variété. Alpha Blondy, c’est sa force, parle à tous. lci sa fusion est encore mal perçue. Les journaleux locaux le harcèlent de questions sur l’apartheid et son amour d’Israël et titrent sur le « Retour du Fils de Marley ». Mais Alpha n’est pas Ziggy et cette tournée doit en faire l’éclatante démonstration.

« Et quand je marche dans la / vallée dans l’ombre de la mort / je ne crains aucun mal /, car tu es avec moi… » Alpha chante a cappella le Cantique des Cantiques de David. Il faut au moins cela pour affronter la grande machine du showbiz américaine.n« Il faut juste s’accrocher pour ne pas avoir le vertige », raconte notre rasta, « si on m’avait dit un jour que je remplirai le Ritz à New York au point que les gens se battent à l’extérieur pour rentrer, je ne l’aurais jamais cru. On va d’ailleurs y repasser pour finir le tour. Ça m’a replongé dans les années 70, lors de mon premier passage à New York quand je jouais le soir des standards dans les boîtes. C’était frustrant, car j’écrivais tant de chansons que je ne pouvais jamais interpréter ». C’est encore à New York, au Village qu’en 76, Alpha rencontre son premier producteur, un Jamaïquain black et arnaqueur qui disparaît avec les bandes dans la nature juste après l’enregistrement. En ponctuant chacune de ses phrases d’un « You know » chantant, il reprend : « Je voulais décrocher un PhD d’anglais et devenir prof de fac, mais mon cerveau m’a trahi. C’est trop dur de vivre ici. Avec toute cette tension, mes nerfs ont lâché et je me suis retrouvé en psy. Paris c’est la métropole et c’est bien plus cool que New York. You know l »

Après deux mois d’Amérique et quelques dizaines de villes, quel est le constat d’Alpha sur l’intégration noire ? « S’il existe une coupure, elle est uniquement financière. Si le noir peut payer son loyer, il vit là où vivent les blancs, mais le jour où il ne pourra plus payer, il se fera jeter comme partout. Ça n’est pas une question de racisme, mais de condition sociale; c’est l’apartheid de l’argent et il existe à tous les niveaux. lci on voit des blancs éjectés de chez eux qui dorment dans la rue. Un blanc fauché à ce point, ca fait encore plus pitié. Mais si tu es un nègre et que tu as des tunes, on te respecte. Même le blanc, ton patron, il est prêt à ce que tu épouses sa fille. C’est devine qui vient diner ce soir. Par contre, nègre et fauché, on est dans le caca.»

Alpha est si crevé qu’il a déjà oublié le nom des villes américaines visitées par son Solar System ; par contre il a retenu les prénoms des filles qu’il y a rencontrées. « San Francisco c’était génial. Se retrouver sur la scène du Dead et de l‘Airplane, au Fillmore avait un côté légende magique. Quant à Bill Graham, je l’ai rencontré dans son grand building et il est d’une totale coolerie; il s’asseyait par terre avec nous. »alpha-blondy_

Au Richard Kinney Gymnasium, au cœur du campus, le gig va bientôt commencer. Les flics yankees, pistolets à la ceinture, filtrent le public qui s’installe sur le parquet ciré et bâché d’une salle de volley spacieuse comme un Zénith. Devant, les écharpes rastas sur les épaules blanches du sage public étudiant, les douze musiciens et choristes d’Alpha déchaînent sur scène les foudres du reggae pour préparer l’apparition d’Alpha. Dominicains, Français, Camerounais, Ivoiriens et Américains, le Solar System est un mélange interplanétaire adéquat à un reggae de haute fusion. Et la voix d’Alpha monte très haut. Il chante « Jérusalem » et « l Love Paris » comme pour baliser son itinéraire. À son reggae musclé par les voyages, gorgé d’influences rock, ses racines africaines donnent la couleur mondiale. Face à la scène, un jeune black en sueur se défonce en dansant comme Alpha. À la fin du set, ils échangeront leurs chapeaux. Action man Blondy marathonne une heure trente et disparaît sous les applaus. Back to the Hotel, et le lendemain concert à Philadelphie. Une autre ville, un autre hôtel, une autre scène où la Gazelle bondira pour que fleurisse le reggae d’Alpha. Monstres lovecraftiens, je n’ai pas peur de vous, le vieux reggae d’Alpha Blondy saura bien vous écarter. You know…

 

Publié dans le numéro 238 de BEST daté de mai 1988

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.