MICHAEL FRANKS LE MOUSQUETAIRE DE LA COOLITUDE
Voici 42 ans dans BEST GBD expérimentait de visu la coolitude exacerbée de Michael Franks, qu’il avait découvert encore ado sur les FM de LA. Débarqué à Paris pour évoquer son dernier LP, « Passion Fruit » le baladin au groove incandescent, semblait égaré dans la jungle des embouteillages de notre capitale. Avec son look à la d’Artagnan, notre héros Américain échappé de ses Appalaches se livrait alors candidement au reporter de la rue d’Antin. Flashback…

Michael Franks by JY Legras
J’avais déjà chroniqué au moins deux LP de Michael Franks ( Voir sur Gonzomusic MICHAEL FRANKS « The Camera Never Lies » et aussi MICHAEL FRANKS « Objects Of Desire » ), c’est dire si j’étais transporté à l’idée de le rencontrer pour lui tendre mon micro. A des années-lumière de la rock star habituelle, j’ai découvert face à moi, un grand garçon un peu sauvage, dont la solitude à Woodstock ne l’empêche pas d’être à l’écoute des autres. Et tout particulièrement les plus fragiles, ceux qui souffrent le plus de la crise économique et qui ont du mal à joindre les deux bouts, un discours qui trouve hélas encore le même écho aujjourd’hui. Somme toute Michael Franks prouve qu’il est fidèle à sa musique, son humanisme exacerbé abreuve le sillon de ses vinyles pour nous apporter cet effet feel-good qui réchauffe le cœur. Un peu plus de trente ans plus tard, j’ai retrouvé Michael Franks pour Roling Stone avec émotion. Et mon héros Américain n’avait pas changé d’un iota. Mais c’est encore une autre histoire du rock, n’est-ce pas ?
Publié dans le numéro 189 de BEST sous le titre :
LE SAUVAGE
Les grands espaces ont un ciel plus large et plus bleu que partout ailleurs : depuis les premiers trappeurs l’Amérique a toujours porté une race immuable de héros purs comme les 15 Amendements. Ils ont la silhouette des hommes de l’Ouest, des Kennedy à Bogart en passant par Redford-Jeremiah Johnson, une force-tranquille-mais parfois ferme, à la fois poing d’acier et gant de velours. Michael Franks aurait pu être Jeremiah Johnson, s’il avait vécu au 19e siècle, mais aujourd’hui l’Eldorado c’est la musique, une nouvelle frontière pour les aventuriers. Comme le héros de Pollack, Michæl Franks a choisi les montagnes et la vie simple pour créer une musique aussi cool que peut l’être son quotidien. Depuis 77, il s’est installé avec sa famille dans un chalet près de Woodstock, au nord de l’Etat de New York. Pour ce strict végétarien et parfait paisible, le speed de Manhattan n’était pas le climat idéal ; amoureux de la nature au point de la reproduire dans ses disques (8 albums en 8 années de carrière), Michael est un anachronisme romantique. Avec sa moustache et ses mèches longues, il ressemble à D’Artagnan. Les thèmes de ses chansons illustrent une vision quotidienne de la poésie : de la boîte à gâteaux à la tasse de thé, en passantnpar les aubergines ou les singes du Zoo de NY. Et l’emballage musical est à l’image de notre héros suave et tendre : Franks oscille entre un jazz léger et un rock vaporeux avec des intonations noires comme un taxi driver d’East Harlem. Notre sauvage est d’ailleurs un des rares blancs qui puisse vocalement passer pour un noir, un initié de la musique de l’âme. D’ailleurs les frères et sœurs des stations noires des USA ne s’y sont pas trompés en matraquant « Objects of Desire » son avant dernier album.
Dialogue sur les sièges arrière d’untaxi, parisien celui-là, coincé dans les sables mouvants des embouteillages de 6H. place de la Concorde.Michael doit haïr cela. Mais il ne perd pas son sourire aux dents blanches :
« Si j’ai quitté New York, c’est pour des détails comme celui-ci. Et encore, je ne vivais pas à Manhattan mais dans le Queens, juste de l’autre côté et c’est bien plus calme. J’ai conservé la maison, mais je ne l’utilise que pour travailler avant un album ou une tournée, ou simplement lorsque je suis obligé d’aller dans la Grosse Pomme. Lorsque je veux répéter, je m’enferme deux semaines avec mes deux rythmiques : le bassiste et le batteur. C’est le seul moyen pour qu’ils connaissent vraiment les nouvelles chansons. Et puis, comme avant chaque tournée j’essaye toujours de modifier les arrangements des anciennes, il faut bien les travailler à un moment. Pour moi, c’est indispensable pour échapper à la routine. Pour les mêmes raisons, je change de musiciens au fil des albums ».
Michael ne trouve pas ses musiciens dans les rues de New York. Il écoute des piles d’albums et dès qu’il accroche avec un performer. il lui propose une collaboration. C’est seul qu’il écrit et compose toutes ses chansons, mais s’il a produit lui- même son LP live, il a souvent recours à un réalisateur. Tommy Lipuma se chargea des cinq premiers disques, mais « Objects of Desire » marqua une évolution. Pour le produire. Michael Franks fit appel à Michael Colina et Ray Bardani qui avaient déjà signé les disques du saxo David Sandborn. Sous sa peinture de Gauguin, l’album enregistré en digital fût peut être le plus réussi. Michael gagnait en énergie. il s’éloignait du jazz pour s’enfoncer un peu plus dans le jazz-rock et le funk.
« Passion Fruit » le dernier album est moins accrocheur. M.F. n’est cependant pas un artiste de hit parade et lorsqu’on l’aime c’est dans son intégralité. Notre star solitaire n’en vit pas pour autant la tête plantée dans le sable. De sa retraite il perçoit le chômage ou la pression montante sur les minorités :
« Ceux qui achètent mes disques ou qui vont à mes concerts sont ceux qui souffrent le plus de la crise : les noirs middle class. Les seigneurs des grands trusts sont comme des seigneurs du Moyen-Age, la crise leur permet de s’enrichir sur le dos des plus défavorisés en imposant des taux d’emprunts élevés. Tous les petits qui vivaient à crédit sont ainsi ruinés ; ceux qui se trouvent au bas de l’échelle sont donc encore plus pauvres. Dans les villes noires comme Detroit et Cleveland la conjoncture prend des allures de cauchemar. Moi je suis aussi sensible à ces problèmes qu’eux peuvent l’être à ma musique, nous avons quelque chose de fort en commun. »
Sur scène Michael Franks ne se méle pas de politique. Son concert français annoncé plusieurs fois a souvent été repoussé mais la patience finit par payer car à la mi-mars il devait enfin venir chanter ici. Michael Franks et son troupeau de super-requins coûtent fort cher mais ils méritent le déplacement. Leur musique est une calme perfection aux lignes très pures. une bouffée d’oxygène dans une ville décidément trop polluée pour être honnête.
Publié dans le numéro 189 de BEST daté d’avril 1984
