Prince et sa suite Princière

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Prince en 1980Cet été 1985 Prince s’affiche en vedette dans le numéro 204 de Best et c’est normal. « Purple Rain » son « Sgt Pepper » à lui est sorti depuis un an et « Around the World in A Day » publié depuis mars nous promet un été résolument psychédélique. Décidément, voici trois décennies, la vie semblait bien insouciante.

 

Prince en place de choix dans Best ! C’était bien entendu la décision de Christian Lebrun, le brillant et visionnaire Rédacteur en Chef à l’époque. Et tandis que notre concurrent direct Rock & Folk se focalisait sur les filles aux gros seins, grâce à Christian, Best collait beaucoup plus au terrain rock, n’hésitant pas à prendre des risques en choisissant des groupes Français tels que Starshooter, Taxi Girl ou Indochine à la Une. Alors Prince Rogers Nelson dans Best, un black dans un mag de rock, c’était déjà une petite victoire. Depuis le tout début, Christian m’avait permis de chroniquer les albums du Kid de Minneapolis et nous avions sans doute été parmi les premiers à défendre cette star iconoclaste. En 81 je suis le seul journaliste parisien intéressé par Prince et pour cette raison après son concert du Palace, je le retrouve au Privilége. Prince et moi sommes seuls attablés dans un endroit aussi immense que vide. Mais au bout de quelques questions qu’il juge sans doute trop personnelles, l’entretien tourne court. Pendant près de vingt ans, Prince ne parlera plus jamais à un journaliste. Pour les besoins du papier pour Best, je retrace cet été 1985 toute la discographie, soit sept albums, de Prince.Prince en 1980

 

MÊME POURPRE, PRINCE N’EST PAS NÉ DE LA DERNIÈRE PLUIE ET SES SEPT MERVEILLES NE FURENT PAS LANCÉES AUTOUR DU MONDE EN UN JOUR …

 

C’est incroyable, vous avez vraiment la tête dure! Quatre ans, plus de mille’ deux cents jours et quelques myriades d’ heures que je vous bassine avec ce damné lutin de Prince Roger Nelson. Avec tous les Roger Sacrains, vous avez attendu la douche froide de la «’Pluie Pourpre» pour succomber. Que de temps perdu, jeunes gens, quelle désagréable sensation que de sauter en marche dans le stéréorail du succès. Hé hé hé. Allons, séchez ces larmes honteuses, le temps est un paradoxe, comme un Tuble Gum et les bulles, c’est bien connu, sont faites pour s’envoler jusqu’à la cîme des charts. Suivez la bulle, elle mène droit aux aventures vinylées de notre chétif héros, en 7 épisodes. Il était une fois Los Angeles, aux confins des seventies. Station rock, KROQ balançait les Talking Heads et les Ramones et bien d’autres choses encore. Entre deux pubs’ pour Doctor Pepper et Bidette, votre déodorant intime pour nous les filles- authentique !-, on pouvait un beau jour tomber sur cette petite voix noire et fluette, cette bombe de sexe et de provoc : « Yeah, that was Prince performing « I Wanna Be Your Lover »). Inutile de vous dire que dans les clubs gay de la Cité des Anges, Studio One ou Circus Maximus, on matraquait la musique de ce petit sex-symbol sacrément plus troublant que l’androgyne moyen. Deux ans plus tard, notre bombe se produit à Paris au Palace devant cinquante personnes. Durant le dîner qui suit en tête à tête dans un « Privilège » privatisé pour l’occasion, Prince me confie succinctement les paramètres de sa trouble enfance: divorce de ses parents, remariage, etc. Puis il finit par craquer. Comme s’il en avait déjà trop dit, Prince se lève et quitte la table sans même finir son magret. Un an plus tard, je le retrouve à Los Angeles en compagnie de Vanity. Mais Prince Roger Nelson brille déjà. Star, il disparaît bien vite en saluant d’un signe de la main. Aujourd’ hui, c’est cherchez l’Idole: Prince n’accorde aucune interview. Il tire des pieds de nez aux journalistes. Sa bulle est montée trop haut, ils ne pourront jamais la crever. Aujourd’ hui – même s’il n’en avoue que vingt-quatre – Prince a vingt-sept ans et sept galettes à son actif. Vous qui partagez les faiblesses pour le soufre, la lingerie fine et le rock kaléidoscopé du Kid de Minneapolis, il vous reste encore beaucoup d’émotions princières à découvrir; so let’s go crazy!

1/ FOR YOU

Face A: «For you» – «In Love» «Soft and Wet» – «Crazy You» «Just as Long as We’re Together». ‘ F.ace B : « Baby» – <~ My Love is Forever » – « So Blue» – « l’ m Yours ». Paru en 1978.

Prince "For You"Ted Templeman, s’il faut en croire la légende, était déguisé en employé de la Bell Telephone Company tandis que Gary Katz se faisait passer pour un sous-vice assistant ingénieur du son. C’est vrai, Warner et ses frères n’avaient pas vraiment confiance: ce môme de vingt ans lâché seul dans un studio sans producteur, sans arrangeur, sans superviseur, quel savonnage en perspective! Et en plus, il se piquait de jouer de tous les instruments! Ce kid était insensé! Stevie Wonder avait mis dix années avant d’obtenir la liberté totale de sa création, et ce jeunot raflait d’un seul coup les millions de dollars et une indépendance arrogante. Pourtant, avec la seule complicité d’un ingénieur expérimenté, Prince tint toutes ses promesses. « For Vou » est sans doute un des premiers jets les plus matures de l’Histoire. Petit Nelson y joue les anges diaboliques dès le title-track « For You » où sa voix a capella démultipliée s’offre du même coup les ailes et l’auréole. Perfection classique, mais la perversité pointe déjà le bout de son nez. Si dans ses textes Prince reste sage, sa petite voix suffit à créer un climat torride, une chaleur humide comme l’étreinte amoureuse. Amour ou l’Amour, l’ambiguïté ne fait que commencer. « For Vou » c’est l’approche, l’attente, ce moment privilégié où deux êtres se téléguident l’un vers l’autre. Aguichage, séduction, drague, « For You» n’épargne aucun plan. Chaque titre est un miroir attractif où Prince joue et gagne sur les deux tableaux: mâle et femelle. Voile ou vapeur? Piles ou secteur, choisissez votre connexion. « Soft and Wet», doux(ce) et humide sera le tout premier tube du lutin sexy. « Il chante ou il baise », plaisantaient alors les DJ’s de l’Amérique profonde.

2/ PRINCE

Face A: «1 Wanna Be Your Lover»« Why Do You Treat Me So Badly » « Sexy Dancer» -.

« When We’re Dancing Close And Slow».

Face B: «With You» – «Bambi» « Still Waiting» – «I Feel For You»« It’s Gonna Be Lonely ». Paru en 1979.

Prince Sur la pochette intérieure de son précédent album, Prince exhibait déjà sa nudité en trois dimensions. Le voici encore à poils, mais cette fois au verso du LP et sur un Pégase immaculé prêt à s’envoler. Les, véritables afficionados du Prince vous diront que ce deuxième LP doit être considéré comme le premier, son prédécesseur n’étant qu’une maquette améliorée. D’ailleurs,  « Prince » tout court- waf waf !- sera le détonateur, l’impact, le premier contact, un album aussi claquant qu’un coup de foudre. Sur la FM stéréo de ma Pontiac Firebird 70 décapotable, j’ai entendu les premières mesures de « I Wan’na Be Your Lover» et ce fut soudain comme les jardins de Babylone, les lèvres de Marilyn, l’éclat d’une nova, le top des neiges éternelles du Kilimandjaro. Et tout ça dans un embouteillage sur Sunset· boulevard; merci Prince. D’abord, il y a la qualité du son. Puis l’énergie et l’émotion. Prince dégage, il est surnaturel. Bienvenue sur sa planète. D’un hémisphère à l’autre, il joue à la perfection les bitches de haut vol. Ce qui n’était qu’érotisme sur « For You » devient ici peep show et fist fucking. Seul dans son studio, le Kid a cessé de simuler. Chaque titre est un coït ininterrompu où il sacrifie sa chair et son âme. D’abord le hit « I Wanna Be Your Lover», cinglant et sauvage, le funk se dopant à la caféine pour s’accoupler au rock. Son de fusion, revival du solo qui s’étire, cordes vocales poussées à l’extrême, sexe et format plus de cinq minutes, voilà bien le portrait-robot de la griffe Prince. « Si je sais encore te faire jouir, pourquoi me traiter si durement? » lance Prince sur « Why Do Vou Wanna Treat Me So Badly». Et ses synthés ont soudain le trémolo des guitares d’Hendrix. Retour sur la galaxie F, U. N. K avec « Sexy Dancer ». La très gay DJ Association of Southern California en a fait son hymne de l’année: les rales de Prince et son franc rythme de « va-et-vient» sont, c’est vrai, d’irrésistibles atouts. Riche et si déconcertant, il peut aussi devenir plus fleur bleue que Stevie ou Michael. « With You» balance une tendresse à la « I’II be There » ou « My Chérie Amour». Immédiatement après, comme s’il voulait qu’on oublie qu’il sait être doux, il rugit avec « Bambi» sur des guitares saturées et c’est le titre noir le plus punky du moment.Last but not least, il envoie LA version originale de « I Feel For You», transmutée plus tard en hit par les Pointer Sisters et Chaka Khan. Somptueux exercice de soul-rock « Prince» marque aussi le plongeon vers l’inconnu du Motorcycle Boy du Minnesota en route pour la gloire.

3/ DIRTY MIND

Face A : « Dirty Mind » – « When You Were Mine» – « Do It All Night» –

« Gotta Broken Heart Again ».

Face B : « Uptown» – « Head» – « Sister» – « Party Up ». Paru en 1980.

DIRTY MINDEncore plus star, encore plus bandant, encore plus mystérieux, voici « l’esprit salace» de Prince. « Je ne tourne jamais autour du pot. Et je suis prêt à payer cher pour dénicher un esprit salace ». ». Dans la voiture à papa, au supermarket, dans la rue, chaque lieu recèle ses vices que le Kid nous révèle. Bonjour le slibard et l’imper uniforme de l’exhibitionniste, Prince fait chauffer la vaseline, ses années quatre- vingt seront celles de l’outrance. Le personnage pourra déranger, mais en cinq années la musique n’a pourtant pas pris l’ombre d’un poil. Tranchant, brillant, ensanglanté comme le fil du rasoir, « Dirty Mind»- Prince donne toujours à ses albums le titre d’une des chansons ouvre la voie, Besoin de personne, le Kid reste solitaire puisqu’il continue à écrire/composer/arranger/chanter/interpréter/ produire une musique à laquelle il injecte en vrac sa vie et ses fantasmes. Ecoutez (comme Cyndi Lauper saura le faire) la nostalgie au fer rouge de « When Vou Were Mine». Ecoutez-le s’éclater sur son inceste fantasque à 16 ans avec sa sœur: « Sister». Plus fort que David Hamilton ou le Divin Marquis de Sade, Prince est à ma connaissance le seul Black qui ose proclamer bien haut le fellatio power: « Head» est une gâterie encore plus sauvage que les sucettes à l’anis d’Annie. Good till the last drop comme on dit dans les pubs US! Si Prince ne cache rien de ses limages, il ne trempe jamais dans la fange. Prince serait vulgaire s’il trichait, mais il ne triche pas. Sa voix reflète avec précision son émotion du moment sans se laisser travestir par la morale des mots. «All I Wanna Do Is To Love You For A Little While ». ». C’est simple, direct, précis. Prince ne se .fait jamais trop de cinéma. Son romantisme se limite à la jouissance de l’instant présent sans se soucier du futur: no future. Dans sa démarche, petit Prince rejoint les Sex Pistols. Punk,chétif et noir, avouez qu’il n’avait guère d’autre choix pour serrer les damoiselles.

4/CONTROVERSY

Face A: « Controversy » – « Sexuality » « Do Me Baby».

Face B: «Private Joy» – « Ronnie, Talk To Russia» – « Let’s Work» « Annie Christian» –

« Jack U Off». Paru en 1981.

CONTROVERSY« People call me rude/I wish we ail were nude/I wish there was no black and white/I wish there were no rules. » (On dit que je suis grossier/Moi je souhaite que nous soyons tous nus/Je souhaite qu’il n’y ait ni noir ni blanc/Je souhaite qu’il n’y ait plus de lois) » Controversy.

Prince prône l’anarchie par le sexe. Dans une Amérique où l’arène politique est un ring pour match de catch truqué, il met tout son pouvoir médiatique en un combat contre la « moral majority». L’amour devient grenade offensive, étincelle de la révolte. Musicalement, « Controversy» n’est pas le plus attachant, mais sur le plan des idées, il est sans doute le plus extrémiste. Depuis tant d’années, tous les musiciens noirs étaient consignés dans la soupe pseudo-romantique imposée par le record-biz. Et ce petit bout de mec débarqué de son Minnesota, cet obsédé sensuel osait voler dans les plumes de Ronald Reagan. « Ronnie, Talk to Russia » est un rock saccadé et violent, rythmé en rafales, de mitraillettes où Prince exhorte Ronnie à jouer la détente « avant qu’il ne soit trop tard ». La religion n’est plus l’opium du peuple, la seule véritable défonce, c’est la sexualité. Dans « Sexuality», Prince exorcise son enfance, l’éveil des sens et son empire. Plus j’écoute ses chansons, plus je comprends qu’il refuse le jeu de l’interview. Le rock et la baise emplissent ses disques juste comme sa vie. Sans tricher, il se donne à fond en se couchant sur le vinyle quand d’autres préfèrent le moelleux divan du psy, Prince choisit de transformer ses vices en art, puis en or si le dieu des charts ose l’assister. Mais « Controversy» ne sera pas le détonateur attendu, même si « Private Joy » et le title-track glanent quelques passages FM. Son audience est de plus en plus déboussolée. Les petits blacks de Washington qui avaient déjà adopté le look Prince trouvent l’album trop rock, tandis que les rockers bon teint ne pigent toujours rien au phénomène. Avec « Controversy -, la Révolution princière bout d’impatience sans parvenir à déborder

5/1999

Face A: « 1999» – « Little Red Corvette» – « Delirioùs ».

Face B: «Let’s Pretend We’re Married» – « D.M.S.R ».

Face C :« Automatic » – « Something in the Water (Does Not Compute) » « Free ».

Face D: «Lady Cab Driver» – « All the Critics Love U in New York» « International Lover ». Paru en 1982.

1999En « 1999 », Prince conserve son masque. Mais notre sandiniste punky-funky n’est plus tout à fait seul dans son QG électrique. La Révolution est en marche et elle accompagne le kid pour son cinquième album. Le terme « and the Revolution» apparaît à l’envers sur la pochette du disque, mais un groupe épaule pourtant bien le kid dans sa quête destroy: Lisa aux claviers, Wendy à la guitare, Bobby Z aux percus et Mark à la ‘ basse. Prince reste pourtant seul maître à bord. Il continue à signer l’ensemble des compositions en touchant un peu à tous les instruments. Il contrôle aussi tous les rouages de la production. Double-album, « 1999 » avec le recul du temps, reste tel ces double-sagas héroïques qui ont su bouleverser le rock. « 1999 » comme le « blanc» des Beatles, ou le « Songs in the Key of Life » de Stevie Wonder est une vague à double-tranchant qui ravage les têtes. « 1999 » est à ce point réussi parce que Prince lui a tout donné: son âme, son corps, sa flamme, sa foi et même ses bonbons. Sans doute l’œuvre maîtresse du Kid, « 99 » brille avec violence. Chaque instant est riche, énergique, privilégié. Pour la troisième fois consécutive, Prince attaque par la composition qui donne son titre à l’album. Dès l’intro, sa machine à remonter le temps percute quelques pluies d’astéroïdes. Le thin black dude projette le son du vingt et unième siècle, « 1999 » est le rock du « jour d’après », une danse ultime à la lueur des champignons atomiques. « Sympathy For the Devil »? Majesté satanique, Prince sacrifie à la légende du rock and roll la plus belle chanson qu’il ait jamais créée: « Little Red Corvette ». Coupé aérodynamique, la Corvette est sans conteste LE bolide US emblématique des70’s, la Mustang de la décade. Celle de Prince est une ballade qui file à la vitesse d’un battement de cœur. La force de l’émotion est si intense que le titre réédité profitera de la vague « Purple Rain  » pour se classer, deux ans après sa sortie, au sommet des hits anglais. « 1999 », c’est aussi l’expérimentation du cold-funk; le funk robotique d »« Automatic » sera doublé par un clip néo-Sade qui montre Prince se laissant dévêtir par Lisa et Wendy avant d’être attaché et fouetté symboliquement Le Kid affectionne les contrastes. Sur la même face, « Free » est un spiritual futuriste, un slow volcanique craquant comme les premiers râles d’une vierge. Il faut assumer ses fantasmes: en «99 » Prince rêve de se ‘faire embarquer par une femme chauffeur de taxi et de la prendre sur le siège arrière. Cris, jouissance, l’orgasme au creux du sillon ne connaît pas de trucage. « 1999 », et le ciel princier se couvre déjà de nuages sombres. Ils annoncent la pluie pourpre.

6/ PURPLE RAIN

Face A: «Let’s Go Crazy» – « Take, Me With U »- « The Beautiful Ones »«Computer Blue» –

« Darling Nikki ». Face B: « When Doves Cry» – « 1 WouidDie4 U» – «Baby l’m a Star». Paru en 1984

Purple RainAprès la fièvre de « 1999 », j’attendais quelque chose aussi fort que « Purple Rain ». La BO du film autobiographique du Kid a fait les ravages qu’on connait. Grâce à lui, la Princemania a lavé la planète d’un certain nombre de foutus préjudices attachés à la musique faite par des noirs. Nile Rodgers, guitariste-Ieader de Chic, la génération précédente, n’a pas eu la chance de Prince. L’industrie musicale blanche ne lui a jamais permis d’endosser le cuir du rock and roller. Prince lui, n’a pas attendu qu’on le lui tende pour s’en saisir. La liberté se vole, on ne vous l’accorde pas. La dynamique « Purple Rain» s’est nourrie de la force Prince avant de créer sa synergie. Certes, l’affaire « Purple Rain» fut parfaitement orchestrée par les « spaghetti brothers», les trois managers Cavallo, Ruffalo et Fargnoli. Film- miroir, refus de toute interview, culte du mystère et de la personnalité, méga-tournée enflammant l’Union, tous les ingrédients étaient réunis pour faire monter le parmesan. Okay, mais sans les tripes du petit, « Purple Rain » serait aujourd’hui un franc succès de bac à soldes. Alors, Revolution or not Revolution? Au-delà du patronyme de son groupe, Prince a ouvert la brèche et l’apartheid vole en éclats dans la musique. C’est comme si le révérend Jesse Jackson avait étalé Reagan pour occuper aujourd’hui le Salon Ovale, la main à portée du téléphone rouge. Souvenez-vous, trois ans avant « Purple Rain » le Kid souhaitait déjà « qu’il n’y ait ni noir, ni blanc ». En économie ou en politique, l’égalité relève encore de l’utopie, mais chez les baladins, des potes bronzés dans le genre Prince ou Murphy sont allés jusqu’au bout de leur rêve d’idole sans avoir à se blanchir les fesses. Avec Prince, la chair n’est plus faible, le plus petit rock leader du monde en a fait sa loi. Il règne par elle et pour elle et nous avons tous prêté hommage-lige.

 

7/ AROUND THE WORLD IN A DAY

Face A: « Around the World ln a Day» – « Paisley Park» – « Condition of the Heart» – « Raspberry Beret» « Tamborine ».

Face B: «America» – « Pop Life » « The Ladder» – « Temptatiori». Paru en 1985

AROUND THE WORLD IN A DAY– « Bon, alors comment se l’est-il procuré?

-« Je n’en sais rien, monsieur l’inspecteur. Je l’ai trouvé comme ça, barbotant en pleine béatitude.

– « Vous vous rendez bien compte de la situation: ce môme a pris du LSD et il ne parvient pas à redescendre. Incroyable, de l’acide en 1985 ! ».

Eh oui, Prince a pris un trip. D’ailleurs il ne s’en cache pas: dès le title-track: « A train is leaving ail day/A Wonderful trip through our time/And laughter is ail U pay/Around the world in a day ». Touché par la grâce psychédélique, Prince s’arrête pour respirer le parfum des fleurs. Notre satyre pailleté s’est métamorphosé. Le prince noir devient blanc et aveuglant de pureté. Prince sort de sa gangue, le diamant brut étincelle dans la lumière. « Temptation is useless, love is more important than sex », cette dernière phrase de « Temptation » sert de conclusion à l’album. L’Amour et la Foi, quel incroyable « happy end» ! Et le noir et le blanc se confondent, la prédiction de 81 se réalise. Même si un titre comme « Paisley Park» rappelle étrangement les Beatles de l’ère du Sergent Poivre, Prince a su porter sa musique au plus haut point de fusion néo-psychédélique, elle sait être si délattée qu’elle n’a plus tout à fait les pieds sur Terre. D’ailleurs, au centre de lapochette dépliable de l’album, une échelle monte jusqu’au ciel, flashback du songe de Jacob: « Il s’endormit et vit une échelle dont les pieds s’appuyaient sur la terre et dont le haut touchait le ciel. Des anges montaient et descendaient le long de cette échelle et en même temps Dieu prédisait à Jacob que sa postérité serait aussi nombreuse que les grains de sable ». Crédité sur tous les albums de Prince, God, Dieu s’est toujours glissé en filigrane, mais cette fois il éclipse toutes les autres passions. LA Passion. « Around The World ln a Day», comme le rythme immuable de la rotation terrestre, Prince a trouvé l’équilibre. Et sa musique est à l’image de son bonheur. Elle déconcerte, mais elle vit, elle respire. Prince bigot, Prince intégriste? Qu’importe, pourvu que sa musique nous transporte! 85 sera acide ou ne sera pas. A Paris, Londres ou New York, les ados célèbrent ‘le retour de l’ère psychédélique. A deux pas du Gibus, tous les jeudis soirs, l’« Acide Rendez- Vous» réunit en vrac les fans de buvards, ceux du son « Nuggets » et de France Gall lorsqu’elle chantait: « Teenie Weenie Boppie a pris du « ellessedee »/ Un sucre et la voici au paradis. .. ». Prince a des délires sacrément mode, mais qui oserait le lui reprocher? Son royaume n’est pas fait d’opportunisme et la lueur du cristal ne sait pas mentir. Précurseur génial, rock prophète, peut-être ne vendra-t-il pas des camions de ce nouvel LP, mais il s’en balance. Dieu ou Diable, archange ou chérubin déchu, le Kid s’est taillé une auréole à sa mesure.Prince

 

Lesté de ses sept albums, Prince échappe à son image de pantin néo-Hendrix. Artiste, créateur, star, poète, prédicateur, amant, rocker ou arnaqueur, choisissez son masque et faites avec lui le tour du monde en vingt-quatre personnalités. Prince est un héros fragile et ambigu, il incarne tous les paradoxes de ces années de crise, mais aussi l’avènement d’une nouvelle ère sonique.

 

 

 

 

Publié dans le numéro 204 de BEST daté de juillet 1985

BEST 204

 

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