PETIT SUCRE BJÖRK

Sugarcubes Voici 30 ans dans BEST, GBD s’envolait pour l’Islande, premier reporter hexagonal à tendre son micro à une jeune Björk qui l’a fait fondre comme un carré de sucre, avant de séduire la France et le reste du monde. Toundra glacée et rock mutant entre le Velvet Underground et les B52’s, les Sugarcubes s’apprêtent à rentrer dans la légende avec la sortie de leur premier LP « Life’s Too Good ».  Flashback…

Bjork et Einar

Bjork et Einar

C’est au cours d’un de mes nombreux reportages à Londres que j’avais récupéré le maxi de « Birthday » des Sugarcubes dont j’étais tombé éperdument amoureux, au point de diffuser régulièrement dans « Planète », mon émission de rock quotidienne sur RFI, la face B version islandaise de la chanson. Comment résister à un tel hit gorgé d’oxygène ? Comme une chanson du Velvet Underground entonnée par Nico, « Birthday » des Sugarcubes se devait de percuter la légende. Alors, à la veille de la publication en France du tout premier 33 tours des « P’tits morceaux de sucre », pour les besoins d’un reportage télé pour DVLM sur FR3 ( Drevet vend la mèche), qui succédait au Mini Journal sur TF1 après notre limogeage conséquence directe du rachat de la chaine publique par Francis « le bétonneur » Bouygues, GBD s’envolait pour les terres glacées d’Islande, premier journaliste français à interviewer Björk et ses Sugarcubes. Certes, jamais je n’aurais imaginé à quel point la Lolita rencontrée cette année 88 deviendrait cette immense diva internationale, aux tenues aussi extravagantes que sa musique. Par la suite, j’aurai à nouveau l’occasion de tendre mon micro à la p’tite Björk. Un an après la publication de ce reportage exclusif, BEST consacrera sa couverture du numéro 255 aux Sugarcubes sous ce titre : Sucre Glacé Islandais avec une nouvelle interview signée GBD…mais c’est encore une autre histoire du rock 😉

 Publié dans le numéro 245 de BEST sous le titre

 

ROCKERS D’ISLANDE

 

 « Avec les Sugarcubes, le rock va-t-il supplanter la morue comme principale richesse islandaise. Gérard Bar-David s’est rendu sur place pour gouter les deux » Christian LEBRUN

Le DC8 d’Icelandair tremble des ailes. Sous le fuselage, l’Atlantique paraît sombre et agité. Soleil rouge version crépuscule pour aventure nordique, le pays des glaces envahit soudain le hublot et c’est déjà « Walking On The Moon ». Des coulées de lave noire tranchent sur l’océan. Le sol est mitraillé de cratères comme un quartier de lune. Accroche à la roche, le lichen verdâtre est aussi fluo que la pochette du LP des Sugarcubes, signe d’un glissement progressif, mais certain jusqu’à la « Quatrième Dimension ».,La contrée des Sugarcubes échappe au rationnel ; pour s’en convaincre, il suffit de débarquer à Keflavik, le seul aéroport au monde où l’on peut encore faire sa razzia d’alcool duty free à l’arrivée. Elliot Ness se bidonne dans son caveau : en Islande la bière tombe encore sous le coup de la prohibition et aucune des marques vendues sur l’île ne contient une goutte d’alcool. 240 000 habitants – un tout petit village- concentrés sur la côte et des volcans, des glaciers, du désert réfrigéré à la pelle sans compter les six mille Marines US retranchés frileusement dans leurs bases a l’intérieur -aglagla – des terres… OTAN en emporte le vent.

The Sugarcubes Il est cinq heures et la nuit s’avance brusquement sur l’île. Le taxi fonce à 65 km/h dans le désert de lave qui sépare la capitale de son aéroport. Au volant, les Islandais ne sont pas des foudres et les Sugarcubes, qui n’en ratent pas une, leur ont dédié une chanson à la Mad Max, « Motorcrash », où ils racontent un sanglant accident comme il ne s’en produit sans doute jamais ici. Dans un pays où il ne se passe jamais rien, l’imagination est plus vitale que l’oxygène et c’est sans doute ce qui constitue la richesse des « P’tits bouts d’sucre ». C’est durant l’été 87 que l’Angleterre médusée découvre l’exotisme piquant de ce groupe intrigant comme l’Atlantide avec son tout premier single « Birthday ». Baiser sucré/sale, la voix de Bjork, la chanteuse, plane sur- un lit défait de rythmiques embrumées à la « Femme Fatale ». La fascination est instantanée; les Cubes déclenchent les passions et la presse rock fait ipso facto acte d’allégeance en leur consacrant une quantité industrielle de Unes. Depuis Depeche Mode et New Order, les Islandais sont la première formation issue d’un label indépendant a créer un tel engouement. Petit animal fragile et mystérieux. Lolita au visage lunaire et aux yeux d’amandes asiatiques. Björk Gudmundsdottir, avec son charme intense fait souffler la tempête.

Reykjavik-village, à la réception de l’hôtel Odinsve -Odin pour vous- en récupérant la clef de ma chambre, je me retourne et soudain je croise SON regard. Mini-jupe et blouson fluo, assise au bar de l’hôtel, ELLE sirote un café et je me dis que les dieux de la coïncidence cubiste sont avec moi. Comment ne pas fondre sur Björk fille de Gudmunds — en Islande il n’y a pas de nom de famille, en guise de patronyme les filles récupèrent Ie prénom de leur mère, suivi de dottir/fille et idem pour les garçons avec le prénom du père suivi de sson/fils – et sa large bouche fendue pour avaler le monde. Moins deux degrés centigrades, je claque des dents dans les rues de Reykjavik en suivant Arni -prononcer Aoutnie – le frère du chanteur/ trompettiste Einar et responsable de Bad Taste Incorporated, le label local et furieusement indépendant des Cubes, dans un dédale de petites maisons de bois et de tôles ondulées peintes de couleurs vives. Au restau, les Cubes sont déjà attablés et pratiquent le niveau zéro de communication. Salutations distinguées, mais discrètes, Bragl Olafsson, bassiste, Thor. guitariste, Einar Benediktsson, Magga -on prononce Macca-, la petite nouvelle au clavier, et Siggi Baldursson, batteur, reprennent très vite leur conversation animée en v.o. islandaise. Il ne manque que Björk pour que la famille soit au complet.Life's Too Good

« Dans ce pays, rien n’est jamais vraiment défini », explique Arni, « avec les éruptions volcaniques, la géographie de l’île évolue sans cesse. En un couple de siècles, nous avons gagné au moins 40 km2 sur l’océan. Alors, forcément, les gens finissent par ressembler à leur élément; ils seront plus loquaces au digestif devant un bon verre. » Et Arni énonce sa théorie sur les rapports privilégiés qui existent entre l’homme et la boisson dans ce contexte insulaire et glacé. Ici on peut boire de manière totalement immodérée toutes sortes de tord-boyaux, du gin au sykurmolar, le schnaps indigène et l’on contourne la prohibition en rallongeant à la vodka la bière sans alcool servie dans tous les bars. Les Cubes passent au salon pour le café-cognac. Einar porte suspendu à sa ceinture un phallus sculpté dans le bois et débite -ah ah !-des histoires de cul. La baise paraît être l’unique alternative à la déprime totale pour combattre le froid et l’isolement islandais. Le samedi soir, à dix minutes du couvre-feu fatidique de une heure du mat, on peut ramasser plus de numéros de téléphone et d’aguichantes offres sexuelles qu’aucun appétit ne pourra jamais satisfaire. ll n’y a donc rien de surprenant à ce que le sexe soit omniprésent dans les chansons des  Sugarcubes. « Fucking in Rythm and Sorrow », où une femme retrouve un homme nu dans son appart; « Sick For Toys » où une jeune fille collectionne les amants comme autant de « soldats de bois ». Et « Cold Sweat » où Björk vocalise une sensualité rageuse : « Ceci est de la viande chaude/c’est du sang métallique/ceci est la sueur ouverte/…/ je ne m’arrêterai que totalement satisfaite. » À mi-chemin entre Siouxsie et les B 52’s, le son des Sugarcubes est un vrai régal d’influences hétéroclites. À douze ans, la petite bombe Bjork faisait déjà sauter les scènes locales et les cœurs des messieurs. Elle n’a d’ailleurs jamais cessé depuis. Quant au reste du sucrier, il est constitué de la crème de la scène underground locale. Thor et Braggi se sont échappés de la tradition saga des bardes acoustiques. Quant à Bjork et Einar, ils avaient déjà délaissé leurs groupes précédents Pulrrkur Pillnikk et Toppi Tikarras pour former Kulk, la première bouture des Sugarcubes. Deux LP plus tard, Kulk se désintègre ; pour échapper à l’asphyxie insulaire, c’est ainsi que nos deux héros se métamorphosent alors en p’tits morceaux de sucre. Aujourd’hui, la Cubemania fait fondre l’Angleterre, tandis qu’aux USA leur signature chez Elektra doublée d’une mise en place-choc s’est déjà traduite par un mini-carton de 200 000 45 tours. Les stars du Top 50 islandique sont si jalouses qu’elles n’en digèrent plus leurs morues. Quoi, ces petits branleurs qui vendent moins que nous chez nous cartonnent chez les Yankees en débitant plus de disques qu’il n’y a de têtes de pipe sur l’île ? En Islande, le disque d’or pèse 5 000 exemplaires et le record de vente est détenu par Bubbi, le Springsteen local avec 20000 singles.

Bjork.Princesse de contes de fées, Björk nous rejoint enfin sur le douzième coup de minuit. Elle s’exprime en islandais avec une voix de toute petite fille. Semblable à l’héroïne de sa chanson « Birthday »: « Elle a cinq ans/étend des vers sur un fil/planque des araignées au fond de sa poche… » Une dernière tasse de café et un cognac pour la route, rendez-vous au lendemain matin pour planter le décor de notre interview dans la toundra, à quelque quarante kilomètres de downtown Reykjavik où la famille  Sugarcubes possède sa résidence secondaire. Auparavant, sous ma douche, je respire à fond toute la réalité islandaise. L’eau chaude pue Ie soufre, tous les foyers de l’île sont alimentés par des sources naturelles d’origine volcanique. Chaque toilette rappelle ainsi aux habitants de l’île qu’ils sont assis sur une poudrière. Dans son « Voyage Au Centre de la Terre », Jules Verne n’avait-il pas situé l’entrée de son passage jusqu’aux tripes incandescentes de notre planète au fond d’un volcan d’Islande ? Bad Taste a tout prévu pour notre expédition, Arni me colle un blouson de fourrure sur le dos et nous embarquons dans le minibus Dodge. La superficie de Reykjavik équivalant à peu près à celle de Rouen, en dix minutes nous échappons totalement à la civilisation pour traverser un paysage volcanique gris-cendre, beau comme un fin du monde. Il n’y a pas un seul arbre à l’horizon et les seuls êtres vivants que nous croisons sont quelques chevaux trapus qui galopent dans la toundra. Nous quittons bientôt la route pour un chemin de poussière sombre en direction d’un massif de montagnes saupoudré par les premières neiges. Au loin s’élèvent les vapeurs de quelques geysers. Tout en bois vernis, la retraite des Cubes est un petit chalet de poupée isolé sur les bords d’un lac gelé. Arni me pousse à l’intérieur où le groupe absorbe en chœur l’éternel café. Björk joue avec son fils Sindri, deux ans et demi, un charmant petit bout de Viking conçu avec Thor. Les doigts sur le clavier d’un vieil orgue d’église, Magga assassine joyeusement une marche funèbre de Chopin. Einar m’offre un morceau de poisson séché de longue date, sans doute une relique de la guerre de la morue contre les Anglais.

« ll faut prier Cod» – morue et jeu de mot avec God/ Dieu -, explique-t-il. « Ça nous a pris des siècles pour réaliser qu’on pouvait vivre de notre pèche», continue Magga. Björk fait la moue : « Ils étaient assez bornés pour s’accrocher pendant 1000 ans a l’idée stupide de rester fermier au pays des glaces. Il a fallu que les Anglais et les Espagnols viennent pécher sous notre nez pour qu’ils se décident enfin. Aujourd’hui, 80 % du pays vit du poisson. »

« En fait, c’est la fatalité qui les a poussés vers la pêche », reprend Einar, « car sur l’île sévissaient de terribles moutons vampires. Il n’y avait qu’un seul moyen d’arrêter le fléau: se frotter le front avec des entrailles fraîches de poisson. Depuis cette époque, Cod est notre Dieu, bien qu’il y ait encore quelques protestants, qui vénèrent le haddock. » Si l’Islande compte beaucoup plus d’églises que de lieux de débauche, les Cubes n’en sont pas exactement des aficionados.The_Sugarcubes_Birthday_Single_Cover

« Dieu n’existe pas », proclame Björk dans la chanson « Deus » avant de se retrouver avec LUI dans l’intimité d’un bain chaud pour «goûter le fruit défendu ».

« Dieu est le patron de la maison- mère d’une banque de sperme et chaque église n’est qu’une succursale de cette banque de sperme», blasphème à nouveau Einar. « Si Cod était humain, nous devrions lui ressembler, mais nous n’avons tout de même pas l’air de morues, alors comment croire a son existence ? » La gerbe d’Einar sur la religion a de très profondes racines. Elles sont à rechercher du côté du Valhala où Odin et Thor poursuivent leur saga. Évangélisée par conquête, l’Islande n’a jamais tout à fait sacrifié ses cultes païens. « Au Moyen Âge, on racontait que la présence du diable était directement associée à l’odeur du soufre. Chaque Islandais dans son bain réchauffé par la terre embaume de senteurs sulfureuses qu’aucun déodorant moderne ne saurait effacer, diabolique… non !»

Unique alternative à la déprime totale pour combattre le froid et l’isolement islandais, il n’y a rien de surprenant à ce que le sexe soit omniprésent dans les chansons des Sugarcubes. Et Einar de s’avouer profondément convaincu de l’action du surnaturel sur la vie quotidienne de l’île. Un ministre rencontré récemment dans une carlingue d’lcelandair lui démontrait que toute la nation islandaise était issue des Elfes; notre cubiste veut simplement croire qu’ils ne dirigent que le gouvernement ! Si les démons hantent cette terre, ils sont « délicieux», chantent les Sugarcubes. Dans ce paysage au-delà du réel, je veux bien croire que tout est possible. À travers les baies vitrées, le relief de lave prend des reflets de marbre sous le ciel bleu glacé. Vision extra-terrestre, je suis tombé dans une bulle de Tini et Topi – Tintin et Milou – extraite de « On a Marché Sur La Lune».

« Les Américains avaient envoyé ici leurs astronautes des missions Apollo pour tenter de leur inculquer un sens lunaire de l’orientation et leur offrir en plus quelques cours d’auto-école de moon-car avant le « petit pas pour l’homme et un grand pour l’humanité». Et Björk d’ajouter: «Nous avons aussi servi de planète Mars pour le tournage d’un film de James Bond. »

À mi-chemin entre l’Amérique et l’Europe. en équilibre sur la faille de l’Atlantique, les Sugarcubes drainent l’influence des deux cultures. Et le choc concilie Blondie et Siouxsie, le Velvet et Cure, la technologie rock et les brumes des anciennes croyances. Face a un ruisseau figé par le gel, pour ma caméra de télé, la troublante voix cubiste chante un air de Nico. Bjôrk perce-neige fera bientôt fondre les publics hexagonaux comme elle semble ici exorciser les éléments déchaînés. Quand on résiste a la fois a la glace et au feu, aux Yankees et à la CEE, a l’ivresse glitter du showbiz et aux méfaits de l’eau-de-feu locale, je crois que l’on peut sans problème et en toute sérénité continuer à danser et à piquer des crises de rire sur un bout de toundra glacée sur une île perdue. Comme diraient les Beatles, ces Sugarcubes là seront un jour plus populaires que Cod !

 

P.S. : Ne manquez pas la version télévisée de ce reportage le 24 novembre 1988 à 18 H dans Drevet Vend La Mèche, sur FR3.

 

Publié dans le numéro 245 de BEST daté de décembre 1988BEST 245

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