Mes mots pour l’Académie Nobel, par Bob Dylan

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On savait depuis plusieurs semaines que Bob Dylan ne pourrait se rendre à Stockholm recevoir en mains propres son Prix Nobel de Littérature, car « il avait déjà d’autres obligations », ce qui ne l’a pas empêché d’accepter hier la prestigieuse distinction par la voix de SE Ajita Raji, l’Ambassadrice des États-Unis en Suède qui a lu le long et émouvant texte du chanteur au banquet des Nobels qui s’est tenu hier. Par ailleurs, on apprend aujourd’hui que Bob Dylan doit donner trois concerts en avril prochain, ce qui lui permettra de remplir le « contrat » Nobel qui l’oblige à donner une conférence dans les locaux de l’Académie « dans un délai de six mois suivants l’acceptation de son Nobel. »

 

DylanC’est Ajita Raji, l’Ambassadrice des États-Unis en Suède qui a relevé le défi de Bob Dylan : être présent…sans être présent au banquet donné par l’Académie Nobel en honneur de ses lauréats de l’année, en sciences, politique et littérature. Le chanteur de « No Directions Home » avait fait parvenir un long texte que la diplomate a lu devant l’assemblée dont voici l’intégralité :

« Bonsoir à tous. Je tiens tout d’abord à témoigner de mes remerciements les plus chaleureux les membres de l’Académie suédoise ainsi que tous les honorables invités conviés ce soir. Je suis navré de ne pouvoir me trouver en personne avec vous, mais sachez que je suis néanmoins présent en esprit parmi vous et particulièrement honoré de me voir distingué par un prix aussi prestigieux. Jamais je n’aurais imaginé me voir décerner le Prix Nobel de Littérature. Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours été familier avec les écrits et les œuvres de nombreux auteurs qui se sont montrés dignes de recevoir une telle distinction : Kipling, Shaw, Thomas Mann, Pearl Buck, Albert Camus, Hemingway. Ces géants de la littérature, dont les écrits sont enseignés à l’école, hébergés dans les bibliothèques tout autour du monde et qu’on évoque toujours avec le plus grand respect, m’ont toujours fait forte impression. Que mon nom rejoigne les leurs, sur une telle liste, me laisse absolument sans voix. J’ignore si tous ces hommes et ces femmes ont songé que cet honneur de recevoir un Nobel était mérité par eux, mais je suppose que quiconque écrit un livre, ou un poème, ou même une pièce de théâtre n’importe où dans le monde recèle au fond de lui un tel rêve secret. Il est sans doute enfoui si profond, qu’ils ignorent même son existence.  Si l’on m’avait affirmé que j’avais la possibilité, même la plus infime, de remporter un prix Nobel, j’aurais alors pensé que j’avais autant de chance de pouvoir marcher sur la Lune. En fait, durant l’année de ma naissance ( 1941 : NDR), et pour les cinq années suivantes, nul être au monde ne fut considéré être assez méritant pour recevoir un Prix Nobel. Alors,  je reconnais appartenir désormais à un club pour le moins exclusif.

J’ai enregistré des dizaines d’albums et donné des milliers de concerts à travers le monde

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J’étais en tournée lorsque j’ai appris cette surprenante nouvelle et il m’aura fallu bien plus de quelques minutes pour parvenir à l’assimiler. J’ai alors songé à William Shakespeare qui incarne à mes yeux, la plus grande des figures littéraires. Je considère qu’il se voyait comme un dramaturge. L’idée qu’il pouvait faire de la littérature ne lui avait même pas traversé l’esprit. Ses mots étaient écrits pour la scène. Ils étaient faits pour être déclamés et non pas lus. Lorsqu’il écrivait « Hamlet », je suis certain qu’il songeait à de nombreuses choses : « Qui seront les meilleurs acteurs pour incarner ces rôles ? ». « Comment cette pièce doit-elle être mise en scène ? ». « Est-ce que je souhaite vraiment que tout cela se déroule au Danemark ? ». Sa vision créative et ses ambitions étaient sans aucun doute au tout premier plan de sa réflexion, mais d’autres préoccupations plus terre à terre occupaient également son esprit : « Est ce que je dispose de tout le financement nécessaire ? ». « Y a-t-il suffisamment de bonnes places pour satisfaire tous mes bienfaiteurs. » ; « Où vais-je pouvoir dénicher un crâne humain ? ». Je parie que la dernière des préoccupations, qui se bousculaient dans l’esprit de Shakespeare, était : « Est-ce donc de la littérature ? ». Lorsque j’ai commencé à écrire des chansons, je n’étais qu’un adolescent: et même lorsque j’ai commencé à atteindre un certain degré de notoriété, mon aspiration pour ces chansons était assez limitée. Je pensais alors que l’on pourrait les écouter dans des cafertérias étudiantes ou des bars, peut-être plus tard dans des lieux tels que le Carnegie Hall ou le London Palladium. Je rêvais en largeur, j’imaginais alors que j’aurais peut être la chance de pouvoir enregistrer un album et alors peut être voir mes chansons passer à la radio.  Tout cela était pour moi comme recevoir des prix. Faire des disques et entendre ses chansons à la radio signifiait alors que vous aviez atteint une certaine notoriété et que sans doute vous auriez la chance de pouvoir continuer à faire ce que vous aimiez. Hé bien, c’est ce que j’ai eu le privilège de faire durant de longues années. J’ai enregistré des dizaines d’albums et donné des milliers de concerts à travers le monde. Mais ce sont mes chansons qui sont au cœur de presque tout ce que j’entreprends. Elles semblent avoir trouvé leur place dans les vies de très nombreuses personnes, de très nombreuses cultures, et j’en suis particulièrement reconnaissant.

Est-ce que mes chansons sont de la littérature ?

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Mais je dois néanmoins vous avouer quelque chose : j’ai joué devant 50.000 personnes et j’ai aussi joué devant 50 personnes et je peux vous dire que c’est souvent plus difficile de se produire devant 50 personnes. 50.0000 spectateurs réagissent comme une seule âme, contrairement à 50. Chaque être a une identité propre et distincte et qui jouit de son propre monde. Ils peuvent percevoir les choses de manière bien plus claire. Votre honnêteté et la profondeur de votre talent sont intimement liées. Le fait que le comité Nobel soit si restreint ne peut me laisser insensible. Mais, à l’instar de Shakespeare, je suis également occupé par la poursuite de mes activités artistiques et aussi par des préoccupations plus prosaïques telles que : « Quels sont les meilleurs musiciens possibles pour enregistrer ces chansons ? », « Est-ce que j’ai choisi le bon studio pour travailler ? ». « Cette chanson est-elle sur la bonne tonalité. ». Décidément  certaines choses ne changent guère, même au bout de 400 an ! Pas une seule fois dans ma vie ne me suis-je demandé «  Est-ce que mes chansons sont de la littérature ? ». Alors je tiens à remercier l’Académie suédoise pour, à la fois avoir pris le temps de poser une telle question, et également pour m’avoir fourni une réponse aussi extraordinaire.

Mes hommages à vous tous

Bob Dylan

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1 réponse

  1. Merci Gérard.
    Et bravo pour la traduction.
    Peut-on d’ailleurs en disposer librement ?

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