LOU REED ROCK AND ROLL ANIMAL IN NYC

Lou Reed VillageVoici 30 ans dans BEST, BB rencontrait Lou Reed pour évoquer le plus bel album de sa carrière depuis « Transformer », le magique « New York » voué au culte de sa Grosse Pomme et porté par ses hits solides « Dirty Boulevard » et « The Last Great American Whale ». Rencontre avec une légende de la mythologie rock et intense flashback…

Lou Reed by JY Legras

Lou Reed by JY Legras

Velvet Underground, en deux mots seulement on touche le mythe du doigt. Immédiatement on visualise, la fameuse banane d’Andy Warhol et le New York destroy de la seconde moitié des 70’s, en compagnie des putes et des dealers chantés par Lou Reed. Et, malgré les ans, et sa carrière en accordéon, Lou Reed est toujours resté un rock and roll animal  bien à part. En ce début d’année 1989, Bruno Blum a le privilège de tendre son micro au Lou. Et, lorsqu’un musicien rencontre un musicien, forcément ils discutent boutique. Mais pas seulement. Amplis, guitares, analogique ou numérique, CD ou vinyle, Maureen Tucker, Scorsese, Rudy Giuliani, Andy Warhol, Kurt Waldheim, Jesse Jackson et Ronald Reagan sont au menu de ce vibrant 15 éme album aussi inexorablement New York City qu’un authentique hot dog !

 

Publié dans le numéro 248 de BEST sous le titre ( clin  d’œil à « Transformer »)  de :

 

NEW YORK CONVERSATION

 

New York« Les secrets du dernier chef d’œuvre de Lou Reed, le meilleur peintre de la Grosse Pomme depuis Magritte » Christian LEBRUN

 

Par Bruno BLUM

 

« New York » est le dix-huitième album solo de Lou Reed. Et malgré de grand moments sur « Blue Mask » ou «  New Sensations », l’auteur-compositeur-interprète le plus incompris des années soixante, le génial leader du Velvet Underground ne convainquait plus depuis une dizaine d’années. Or son impitoyable intelligence l’a recentré sur la formule la plus difficile, celle qui lui a souvent le mieux réussi: la simplicité. La sobriété. Là où tout compte. Là où le déséquilibre entraîne la chute. Basse, batterie, deux guitares et ces fameux textes qui coulent à nouveau, brillants, inexplicables, cernés par un son à la fois brut et précis, ultra-réfléchi. Ajoutez la voix de Lou Reed telle qu’elle fut jadis, avant que les studios ne la défigurent et après « Sunday Morning » ou «  Street Hassle », il parvient à commettre un… nouveau chef-d’œuvre. Si.

(Lou feuillette le dernier BEST. Il se plaint que R.E.M. soit le premier album de la page chroniques de disques avant le sien. Il tombe en arrêt devant l’interview de Roy Orbison, réalisée quelques jours avant sa mort par votre serviteur.) ( Voir sur Gonzousic    https://gonzomusic.fr/roy-orbison-lultime-interview.html )

« Il me faut son nouveau disque ! J’avais ses premiers enregistrements sur Sun avec « Ooby Dooby” et “Down The Line », j’aimais sa guitare. En fait, j’ai copié ses premiers soios, il les jouait lui-même.

Il m’a dit utiliser une Gibson (connue pour un son assez épais), je m’attendais à une guitare plus « dure ».

Oui, je l’ai vu a la télé. J’étais surpris aussi, je croyais qu’il utilisait une Fender ou une Gretsch.

Quelle guitare utilises-tu ?

J’ai un luthier qui me monte des pièces Schecter choisies chez le fabricant. et mes guitares sont entièrement customisées, avec manche Schecter. Mon micro préféré est le Velvet Hammer, mais j’en utilise parfois d’autres. J’aime le vieux son Fender, je n’aime pas les micros a électronique active, j’aime le grain du bois, la chaleur d’un son qui sort d’un ampli à lampes. J’utilise un ampli fabriqué par Mike Soldano, et un Jim Kelly fantastique!

Et l’autre guitariste (Mike Rathke) ?

Il utilise des effets et un ampli Allemand, un lngel. Nos sons se complètent vraiment. Pour moi, tout se passe dans le deuxième guitariste. S’il n’est pas là, je travaille avec un bassiste comme Fernando (Saunders) qui joue souvent des plans de basse solo. Mais, pour moi, l’idéal c’est un guitariste et je n’en ai pas toujours trouvé. J’ai eu de la chance de rencontrer Mike. Grâce à ma femme, car il sortait avec ma belle-soeur à l’époque où il suivait les cours de l’école de musiciens de Berkeley, à Boston! Il venait me voir de temps en temps et il a beaucoup de talent. On a joué ensemble de plus en plus, on s’amusait beaucoup. On faisait des bandes. Et je lui ai dit qu’il devrait être dans le groupe. Ça colle avec moi. Ce n’est pas toujours le cas. Parfois, c’est moi qui ne colle pas avec les guitaristes.Lou Reed

Et Bob Quine ?

Il est parti, il s’occupe, je ne sais pas à quoi. Il avait fait son temps dans le groupe.

Est-ce que Fernando reviendra 7

On ne sait jamais. il est en tournée avec Pat Benatar. J’adore son style. La basse sur « New Sensations»  est particulièrement extraordinaire. Et puis sur « Video Violence » c’est aussi  impeccable. Mais, entretemps j’ai rencontré un certain Rob Wasserman. et j’ai décidé de faire un disque avec lui. Ça s’appelle  « Duets », il te le faut. C’est sorti sur MCA. A l’époque où il enregistrait, il n’avait pas de contrat. ll voulait chanter des duos avec des gens qu’il aime. Il a été voir Aaron Neville et ils ont fait « Stardust », Avec Rickie Lee Jones aussi. Je l’ai rencontré au Danemark et il m’a demandé d’écouter une bande. C’était superbe ! Alors on a enregistré une chanson de Frank Sinatra ensemble, et j’ai été faire une vidéo avec lui au moment où je préparais mon propre album. J’ai commencé a jouer avec lui sans dire a personne ce que c’était. il utilise une contrebasse électrique branchée dans un vieil ampli Ampeg de 50 watts ! Ah ! Ah !

L’ampli a survécu ?

Tout juste ! Ha ! Ha ! il a survécu assez longtemps pour raconter l’histoire ! Ha ! Ha ! Ha !. Et c’était partait, quoi , il m’a demandé de faire mon album avec moi, ça collait puisque Fernando (Saunders) était avec Pat. il ne manquait plus qu’un batteur, et Fred Marier a déjà fait trois albums avec moi. C’est un vrai batteur, c’est un de ces jeunes types balaises en technique, mais capables aussi de jouer du vrai rock and roll. Il est branché sur les machines, il a commencé à faire certains programmes, et il est devenu réalisateur (producer). Je lui ai dit, voilà. Fred, il y a certaines choses que je n’arrive jamais a obtenir en studio. Il m’a demandé ce que je voulais exactement. J’ai dit: je veux ça. Que suggères-tu ? Et il m’a suggéré de très bonnes choses. D’abord, on a cherché un vieux studio qui possédé encore un magnétophone et une console analogique. Car, comme tu le sais, tout est remplacé par des engins numériques, qui changent énormément les choses.

 

Pourquoi est-ce que tout le monde utilise des consoles numériques ? Je comprends que l’on préfère programmer un mix complexe, c’est plus pratique, mais le son est vraiment différent de celui qu’on trouve sur les anciens magnétos analogiques.

 

Même le mix. À la rigueur, je comprends qu’il y a un grand nombre d’instruments. Mais, quoi qu’il en soit, un mix automatisé est différent. Et le son des SSL est très différent de celui des systèmes à lampes, qui est très chaud, qui a une âme. La musique high-tech préfère les SSL. Disons que l’on y gagne quelque chose, mais on perd autre chose. Ça dépend de ce qu’on recherche. Nous. on a quand même utilisé du matos high-tech. On s’est servi d’une DAT (cassette numérique), et pour la bande finale, on a comparé le son du master analogique et du master digital DAT. En quinze secondes, tout le monde était d’accord. Analogique. C’est ce qui va pour notre musique. Un autre exemple : mon disque compact est super. Mais si tu peux écouter le 33 tours en vinyle sur une bonne chaine, c’est mieux.

Tu es sérieux ‘?

Je viens de le dire.

Pourquoi ? Pour la compression du son ?

La basse. Elle sature quand elle est enregistrée sur une bande. Une compression se produit, et ça donne un certain son. Certains aiment, d’autres pas. Moi j’aime vraiment. C’est différent de ce qui se fait partout aujourd’hui. Le disque compact n’a pas autant de «profondeur» que le vinyle.

Les voix ont été faites directement?Lou Reed

Oui, plusieurs morceaux sont complètement live. La voix de « Busload Of Faith », par exemple. Pour la batterie on a tout essayé avant d’opter pour le direct. Maureen Tucker (ex-Velvet) était en direct. Tu sais qu’elle va venir tourner en France ? Elle sort un nouvel album très bientôt, et je suis sur deux morceaux. C’est un grand disque. C’est vraiment, vraiment bon. Et après avoir joué avec elle j’ai écrit deux chansons et je me suis dit « Gee », je ne connais personne sur Terre qui joue de la batterie comme elle. Je l’ai appelée en Georgie et je lui ai demandé de prendre un avion pour New York. Elle m’a répondu qu’elle ne prendrait pas l’avion, puisque là ou elle habite, il faut deux jours pour arriver jusqu’à un aéroport, mais qu’elle prendrait le train ! (rires)

Comment  va-t-elle ?

Très bien. Elle est super.

Ses mômes ont grandi, alors elle a à nouveau du temps, c’est ça. J’aime particulièrement ce titre « Dime Store Mystery » auquel elle a participé. Mais je ne comprends pas bien de quoi il s’agit. Le texte est assez mystérieux.

Eh bien d’abord, tu y entends une contrebasse électrique jouée avec un archet. C’est un son dément. J’avais l’idée et j’ai demandé au musicos s’il assurait à l’archet. Il a dit : « Comme ça ?» et j’ai dit… pff… Ça… ça ira! Il  joue vraiment bien. Et sur ce morceau il y a probablement un des solos de guitares les plus géniaux que j’ai jamais joués. Il y a toutes ces idées dedans. et le son. La perfection pour moi. C’est très orchestral, et ça monte en intensité vers la fin… comme la voix de Roy Orbison ! Et, à la fin, ça donne un ooouh ! J’ai adoré. Ça fait dix ans que j’avais le titre de la chanson. Je ne l’avais jamais finie. Ma femme me demandait toujours ce qu’elle devenait. C’était un mystère pour moi aussi… « Dime Store Mystery » c’est… aux États-Unis il y avait des boutiques où tout était a vendre une dime (dix cents = 60 centimes), et un « dime store mystery » c’est un mystère bon marché, un petit mystère de rien du tout. Et j’ai vu Martin Scorsese, le cinéaste, essayer d’expliquer «  La Dernière Tentation du Christ» à quelqu’un à la télé. Je n’avais pas vu le film. J’ai été le voir avec lui peu après. J’étais très intrigué par son explication du personnage du Christ et comment il le voyait et par la question «  Est-ce que le Christ a été tenté ? », ainsi que la division entre le bon et le mauvais côté de la nature humaine. Et puis j’ai commencé à écrire des choses qu’il disait. Ensuite j’ai écrit mon texte, et j’ai été me coucher. Je me suis réveillé à cinq heures du matin avec un clignotant dans le crâne qui disait  « ces paroles sont nulles ». Alors j’ai recommencé. C’était un peu mieux et j’ai recommencé à nouveau. Et en ré-écrivant je me suis rendu compte que ce texte me menait à la cathédrale de Saint-Patrick, la ou la veillée mortuaire d’Andy Warhol avait eu lieu. Et tout d’un coup, la chanson a pris un sens pour moi. Et je l’ai encore ré-écrite, jusqu’à ce qu’elle soit finie.

J’adore ce disque, les textes y ont été énormément travaillés, c’est évident. À combien de fois tu t’y reprends avant de finir ?

Six ou sept fois. Je vais vite, cela dit. Mais, je ne voulais pas toucher à mes textes en studio. Je ne voulais pas être sous pression pour écrire. Alors j’ai essayé toutes mes voix avec mon guitariste. Mike. Comme ça on savait que les mots que je préfère tiendraient le coup. Sur « Sick Of You », il y a une ligne qui dit « lt was an inside trader eating a rubber tyre after running over Rudy Giuliani !» qui est dure à prononcer ; bon, je n’y arrivais pas, je l’entendis mais je ne le faisais pas bien…

Ta technique en studio a beaucoup évolué, mais ta façon d’écrire les textes aussi. Tu n’as pas écrit « Dime Store Mystery » en t’y prenant comme pour  « Lisa Says ».

J’ai plus d’expérience, il y a différentes techniques pour écrire. Je peux écrire a la première ou à la troisième personne. Plusieurs techniques sont utilisées sur cet album. Il a été intéressant pour moi d’utiliser des personnages ici, de ne pas le faire là. « Busload Of Faith » exprime des tas d’idées. Il n’y a aucun personnage. Certaines chansons sont drôles, d’autres pas très. J ‘opère en suivant ce principe : si je pratique chaque technique, je ferai sans doute des progrès. Je me mets au travail. Je sais, par exemple, qu’il me faut une date limite. Alors j’en invente une. Je crée une situation où je suis obligé de pondre un truc pour telle date. Quoiqu’il arrive. Ma vraie date limite. c’était le l5 août. Mais je me connais. Et dans la période de trois mois que je m’étais donnée pour composer l‘album, j’ai posé des dates. J’ai donné rendez-vous a des musiciens pour travailler avec moi sur ce que j’aurais fait, c’aurait été très très terrible et très embarrassant si, après avoir dit à tout le monde de venir le mardi, il y avait zéro. Je sais que j’ai besoin de cette date limite pour m’y mettre et pour ré-écrire également. Ré-écrire fait une si grande différence.

“Busload Of Faith”( Un plein bus de foi) me plaît beaucoup. Mais… toi en quoi ’?

Well… je laisse le choix à l’auditeur.Lou Reed Warhol

Tu as une attitude assez nouvelle dans ces nouveaux textes. Tu parles de Kurt Waldheim (Lou est juif : NDR), de Jesse Jackson, tu n’as jamais vraiment mentionné de noms avant, à part Kennedy peut-être, je te sens plus impliqué dans les chansons que d’habitude.

Je ne me pose pas de questions. Quand j’ai commencé à écrire ceci, j’ai vu que ça partait dans telle direction. C’est plus tard que j’ai appelé Mike, et je lui ai demandé de venir voir un peu ce que j’avais à dire là-dessus ; je lui ai dit que ça allait dans un certain sens. Il m’a dit qu’il le ressentait exactement comme moi. Et c’était vraiment bien. Genre huit ans de Reagan, bonjour, les dégâts. Je ne me pose pas de questions, je laisse aller ma plume. C’est après que je ré-écris.

Ton point de vue sur la drogue a l’air d’avoir évolué aussi. Quelle est la situation à New York ? Dans quelle mesure les drogues font-elles partie de la scène rock ?

Well, je ne fais pas vraiment partie de la scène rock. Je ne fais pas partie de la pop-music non plus, et je ne fais pas partie d’une scène particulière à New York. Ce que j’ai à dire là-dessus se trouve sur l’album. Je ne tiens pas à expliquer trop. Sinon c’est moins drôle pour l’auditeur. Parce que généralement j’évite de dire à quiconque ce qu’il faut faire dans quelque domaine que ce soit. Ce sont des choses pour lesquelles chacun doit décider pour lui-même… mais si tu écoutes ce qui arrive a certains de mes personnages dans mes histoires, il ne me semble pas que la drogue soit tellement le truc à faire ! »

Bruno BLUM

 Publié dans le numéro 248 de BEST daté de mars 1989

BEST 248

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