DOCTEUR CANTAT MISTER HYDE

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Amor fati

 

Should I stay …or should I go ? Pour Bertrand Cantat, jamais la problématique posée par le titre de cette composition des Clash n’aura semblé aussi cruciale. L’ex-Noir Désir soufre aujourd‘hui d’être lapidé, à coups de pancartes en carton, par une foule hostile. Les féministes, de leur côté, se sentent physiquement agressées par la simple vision publique de l’homme et de ses poings qui ont tué sa compagne en 2003. Comment continuer d’exister en public lorsqu’on est un homme public forcé de se cacher ? C’est la quadrature du cercle à laquelle le voilà confronté. Pour avoir interviewé et suivi longtemps Noir Désir, pas sûr qu’il ait pris la bonne décision.

 

« Moi je vais vite très vite / Ma carrière est en jeu/ Je suis l’homme médiatique/ Moi je suis plus que politique/ Car je suis un homme pressé » « L’homme pressé », Noir Désir

En_route_pour_la_joie_C’est vrai, nul n’a forcé le chanteur à faire son « come-back » sous son nom patronymique mais surtout, des années durant, l’artiste avait placé si haut la barre du militantisme pur, droit et intègre, défendant toujours avec force conviction la cause des opprimé(e)s que le décalage avec l’homme qui tue, directement ou indirectement, ses compagnes est parfaitement insoutenable. Quid du paradoxe de l‘aveuglement des aficionados hard-core de Noir Désir, qui parviennent à concilier âme de militant et aveuglement total enamouré par la nostalgie de leurs 20 ans. On dit toujours que quand on aime, on a toujours 20 ans…or Bertrand Cantat n’aura en tout purgé que quatre années d’emprisonnement pour le meurtre de sa compagne. Et pour les défenseurs des droits des femmes, comme pour les proches de Marie Trintignant, le compte n’y est pas. Même si le cocktail médocs-dope-alcool pratiqué par le couple n’est sans doute pas étranger à l’enchainement qui a mené à cette tragédie, rien ne saurait l’excuser. De son côté, le chanteur cherche à se justifier et publie une longue lettre sur sa page Facebook. « Je m’appelle Bertrand Cantat et j’ai été condamné en 2003 à huit ans de prison pour meurtre sur la personne de Marie Trintignant sans intention de donner la mort. J’en tremble encore en l’écrivant. », écrit-il. Avant d’affirmer son droit à pratiquer son art sans contrainte et à sa guise : « J’ai payé la dette à laquelle la justice m’a condamné. J‘ai purgé ma peine. Je n’ai pas bénéficié de privilèges. Je souhaite aujourd’hui, au même titre que n’importe quel citoyen, le droit à la réinsertion. Le droit d’exercer mon métier… »

Depuis que se répand le feu de forêt des réactions provoquées par la tournée solo sous son patronyme, chacun semble s’être métamorphosé en expert ès droit pénal et/ou en père/mère la morale condamnant, lapidant ou au contraire exonérant l’ex-Chanteur de Noir Désir tel César dans sa loge impériale levant ou baissant son pouce face au gladiateur tout en bas dans l’arène.

J’avoue avoir mis un peu de temps à réagir à l’allumage sur la puissante polémique provoquée par le retour de l’ex chanteur de Noir désir dans l’arène publique. Pour avoir « couvert » Noir Désir et ses concerts en tant que journaliste de presse écrite comme de télévision, j’avais toujours dans ma tête dissocié l’homme de son art, continuant à écouter mes vieux disques sans que cela ne me provoque la nausée. Par contre, je me souviens que déjà, juste après la mort par homicide de Marie Trintignant à Vilnius, mon copain Daniel Chenevez ( Niagara), à l’époque, avait décidé qu’il ne pourrait plus jamais passer un disque de Noir Désir. Sans aller jusqu’à remonter le temps et effacer Noir Dèze, comme les soviets caviardaient la photo officielle sur la Place rouge pour réécrire l’Histoire et escamoter les dirigeants en disgrâce, je pensais que Bertrand Cantat s’appliquerait à lui-même la jurisprudence Strauss Khan : continuer à œuvrer, certes, mais un peu en « off », dans la pénombre, dans les coulisses. C’est ainsi qu’il avait déjà fait son retour artistique et donc médiatique sous le masque de sa formation Detroit. Cette humilité, cette mise en retrait au sein d’un collectif, au sens socialiste du terme, avait largement aidé à faire passer la pilule. Mais, en choisissant de revenir sous son nom propre, en optant pour la lumière contre l’ombre, juste après que n’éclate l’affaire Weinstein, Cantat a choisi de prendre un risque… mal calculé !

Le 10 octobre 2017, le journaliste Ronan Farrow révèle dans un article au New Yorker le système de harcèlement et d’abus systématique des comédiennes mis au point et pratiqué depuis des années, et en toute impunité, par le puissant magnat d’Hollywood. 76 victimes en tout avoueront avoir été violées ou abusées par Weinstein. Comme des répliques de secousse sismique, le mouvement ne cessera de s’amplifier. Ce même 10 octobre sort l’interview et cette couverture des Inrockuptibles où Bertrand Cantat évoque largement son nouvel album « Amor Fati », que Barclay doit publier dans moins de deux mois. Immédiatement, la polémique provoquée par le retour médiatique du condamné de Vilius prend de l’ampleur, au point que les Inrocks, au pied du mur, se retrouvent forcés de publier une semaine plus tard le 17 octobre une longue tribune intitulée « A nos lecteurs » pour justifier un tel choix éditorial qui choque autant de monde. Déjà, les Inrocks en pleine affaire Weinstein y tentent un déminage aventureux, le cul entre  les deux chaises de la morale et de la liberté d’expression. La polémique enfle, puis retombe, noyée dans les révélations successives de viols et de harcèlements mettant en cause des personnalités aussi diverses que George Tron, Tariq Ramadan, Dustin Hofman, Gérald Darmanin et bien d’autres. Comme prévu, le 1er décembre, Barclay publie l’album signé d’un certain Bertrand Cantat. Jusque là, comme dans le film « La haine », tout va bien…tout du moins jusqu’à cette  série de concerts que Bertrand Cantat a décidé de donner, avec notamment un Olympia le 29 (complet) et un second le 30 mai.Couve des Inrocks

Certes, si cet artiste avait été plombier ou commercial chez Dunlopillo, le problème posé par la reprise de son activité professionnelle ne se poserait sans doute pas. Sa peine purgée, sa dette à la société soldée, en théorie rien ne devrait l’empêcher de réparer des fuites d’eau ou de livrer les matelas qu’il serait parvenu à fourguer…à condition peut-être de déplacer son activité, de déménager et de se faire oublier. Mais Bertrand Cantat est artiste et à ce titre a du mal à se passer de son public. Surtout à une époque où les disques ne se vendent plus et où les artistes tirent donc leur principale rémunération de leurs prestations scéniques. Sauf que…Bertrand Cantat est Bertrand Cantat !

Des années durant, il refusait obstinément de m’accorder des interviews, car j’étais devenu rédacteur en chef du mensuel Buzz (financé par Polygram puis par Universal pour développer les artistes spécialisés rock de son immense catalogue), car j’étais « vendu au « grand capital »….tandis qu’auparavant, lorsque j’officiais sur Mégamix, diffusée sur Arte, cela ne posait aucun problème que ma caméra suive les pérégrinations de son groupe au Japon. Mais, je respectais son choix, car Bertrand Cantat et Noir désir étaient sans doute les seuls à placer aussi haut la barre de l’éthique et c’était tout à leur honneur. Tout comme lorsqu’ils osaient fustiger Vivendi et JM Messier, propriétaire d’Universal,donc de Barclay, leur propre label, en live durant les victoires de la musique, on les admirait … on l’admirait, pour cette droiture morale si vibrante, cette rigueur, ce militantisme qui penchait toujours vers la liberté, le progrès, le plus faible contre le plus fort, l’égalité entre les hommes, entre les sexes. Longtemps l’engagement sans faille de Noir désir a su incarner à la fois la quintessence et l’honneur du rock français.

« F.N Souffrance/ Qu’on est bien en France /C’est l’heure de changer la monnaie/ On devra encore imprimer le rêve de l’égalité/ On n’devra jamais supprimer celui de la fraternité/ Restent des pointillés…Yeah,Yeah,Yeah!!!! », ne chantait-il pas dans « Un jour en France » ? Au gré des albums nous partagions largement cette fibre insurgée et militante. Et, au fil des concerts, cet incroyable animal scénique de Cantat, sublimait ces brûlots rock au poing levé. Car nous ne pouvions que partager les belles causes universelles et révolutionnaires prônées par Noir Déze.

Je me souviens parfaitement de notre dernière rencontre, c’était en juin 2003 à la Maroquinerie, tout près de chez moi à Paris, où se tenait une conférence de presse pour « Septembre ensemble », un ambitieux double festival citoyen prévu à la rentrée où Noir Désir et Zebda, devaient se produire de concert à Bordeaux et Toulouse, les deux villes respectives des deux groupes dans un cadre ouvert de stands d’ONG et de débats politiques pour faire évoluer la société. Comme bien souvent, c’était son côté rebelle, Cantat se jouait des journalistes en leur retournant leurs propres questions comme au ping pong. Ainsi, lorsque je lui demandai « Quelles étaient les tables rondes qu’il jugeait les plus importantes », il me renvoyait illico un : « Mais toi, dis-moi ce qui t’intéresse le plus par exemple ? ».

Je devais bien lui préciser alors :  « Au hasard et sans rouvrir la plaquette, bien sur les femmes, le conflit  Palestine/Israël, la manière dont la société évolue…ou pas, ce sont les thèmes qui vous ont arrêté en premier, non ? ». Pour enfin obtenir une réponse.

« On est persuadé que ce sont des thèmes qui n’ont échappé à personne. On n’a pas l’impression que ces thèmes soient difficiles à aller chercher, ce sont des thèmes tellement préoccupants que cela parait normal qu’ils ressortent. Quoi qu’il en soit, tout ce qui est abordé dans ces débats est assez crucial . Et en même temps… C’est très sérieux parce qu’on a tous un peu peur du sérieux de ces choses, alors à la fois c’est très sérieux, à la fois on le fait sans prétention. Sinon, la prétention d’amener à des échanges, d’amener à des réflexions, d’amener aussi à de très bons moments à passer ensemble, parce que cela sera aussi un événement, mais qui aura d’autres répercussions que le simple présent. Cela n’est pas un festival normal, mais ce n’est pas non plus un meeting ! ». Ce sera sa toute dernière déclaration en tant que chanteur de Noir Désir, avant que le mister Hyde dopé en lui ne prenne le contrôle, lorsque ce funeste 27 juillet à Vilnius en Lituanie , il ne tue à coups de poing Marie Trintignant. Après cette tragédie, rien ne pourra plus jamais être comme avant.

« Un jury t’attend n’injurie pas le sort/ Entre les dérapages/ Entre les lignes d’orages/ Entre temps entre nous/ Et entre chien et loup », chantait Bertrand Cantat dans « Lost », aujourd’hui il publie la lettre suivante, tout en annonçant qu’il se retirait des festivals où il était programmé cet été…mais en même temps, tout en maintenant la quasi intégralité des dates de sa tournée qui se déroule actuellement, malgré les manifestations et les pétitions et qu’il compte bien poursuivre jusqu’à l’Olympia fin mai. Pas sûr que cela suffise, dans cette ère post #balancetonporc, à éteindre le grand incendie, pour paraphraser Noir Désir.

 

« Je m’appelle Bertrand Cantat et j’ai été condamné en 2003 à huit ans de prison pour meurtre sur la personne de Marie Trintignant sans intention de donner la mort. J’en tremble encore en l’écrivant. Il est des trous noirs dans le tissu de la vie qui ne se comblent pas. Je n’ai cependant jamais cherché à me dérober aux conséquences et donc à la justice. Je renouvelle ici ma compassion la plus sincère, profonde et totale à la famille et aux proches de Marie. Les médias se sont emparés de mon histoire et l’ont bien trop souvent déformée et instrumentalisée jusqu’à l’excès. De trop nombreux amalgames ont été faits, jusqu’à la caricature. La couverture des Inrockuptibles a heurté certaines personnes, je leur demande de bien vouloir m’en excuser. Ce n’était pas mon intention. De même je comprends qu’être programmé dans le cadre de festivals cet été puisse poser problème, d’où ma décision de me retirer de ceux-ci. De cette manière ces derniers n’auront plus à subir des pressions de toutes natures.J’ai payé la dette à laquelle la justice m’a condamné. J‘ai purgé ma peine. Je n’ai pas bénéficié de privilèges. Je souhaite aujourd’hui, au même titre que n’importe quel citoyen, le droit à la réinsertion. Le droit d’exercer mon métier, le droit pour mes proches de vivre en France sans subir de pression ou de calomnie. Le droit pour le public de se rendre à mes concerts et d’écouter ma musique. »

Bertrand Cantat

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