TOM WAITS ET LA LÉGENDE DU TROPICANA
Voici 42 ans dans BEST c’est un GBD particulièrement ému qui retrouvait en Tom Waits la deuxième rock star jamais rencontrée, après Dee Dee Ramone, au Tropicana lorsqu’il n’était encore qu’étudiant. Cependant, il n’était plus du tout le blues beat poète destroy écroulé au bord de la piscine du mythique motel d’Hollywood. Comme l’avait alors titré Christian Lebrun, c’était comme un Tom tout neuf, clean et sobre, qui vivait dans un trailer, tournait avec Coppola, signait chez Island et qui publiait ce qui allait devenir un de ses albums-culte l’incroyable « Swordfishtrombone ». Welcome to Los Angeles !
C’est peut-être l’une des interviews les plus précieuses de ma carrière, à l’instar sans doute de celle de Tchang, l’ami d’Hergé et héros des aventures de Tintin à deux reprises (Lotus Bleu et Tibet) pour la télé. C’était un peu comme passer de l’autre côté du miroir d’Alice, car lorsque j’ai rencontré Tom Waits en 77 autour de la piscine du Tropicana Motel, au croisement de Santa Monica et de la Cienega, j’étais un petit étudiant en droit, lorsqu’il était déjà une rock star. Certes, Tom était bien souvent écroulé dans un des transats autour de la piscine de ce mythique motel où il résidait à l’année, comme Jim Morrison avant lui et de tant et tant de légendes du rock, qui jouaient à quelques blocs de là dans les fameux clubs du Sunset Strip le Whisky, le Roxy, le Rainbow…

Les Ramones au Tropicana
j’avais trinqué et échangé au Canadian Club avec Tom, ce qui semblait un peu surréaliste pour un petit frenchie. Mais de la même manière je m’étais lié avec Dee Dee Ramone…qui m’avait ensuite présenté Joey que je retrouverai plus tard, comme Tom Waits, en tant que rock reporter. J’avais aussi rencontré les Runaways et leur chanteuse Joan Jett. Le Tropicana était le véritable Hotel California de la chanson des Eagles avant l’heure! Les choses étaient simples en ce temps-là et les gens restaient abordables, l’esprit Woodstock régnait encore. A la station-service du coin, on pouvait croiser Rod Stewart qui faisait le plein de son Excalibur et échanger des vannes avec lui, comme si on avait fréquenté le même pub.

Joan Jett au Tropicana
C’était toute la magie de LA des 70’s, où un type dans la voiture d’à côté, arrêtée au même feu rouge, pouvait te passer son joint pour que tu tires une taffe si la chanson qui passait sur tes enceintes lui plaisait… et tu lui repassais le spliff, au moment où le feu passait au vert. LA, où chaque coin de rue est une scène de film ou de série télé, où chaque quartier recèle son lot de musiciens fameux et de studios historiques. Sept ans après cette première rencontre au légendaire Tropicana, Tom Waits a 34 ans, moi 27 et il parait un peu surpris de me retrouver dans ce rôle d’intervieweur, mais il m’accorde un entretien à la fois mémorable et drôle, décalé et intimiste, où il se livre juste avant la sortie d’un de ses meilleurs albums et à la veille de démarrer une belle carrière au grand écran sous la direction de Coppola avec « Rumble Fish ( Rusty James en français) ». Flashback…
Publié dans le numéro 182 de BEST sous le titre :
TOM NEUF
« À Los Angeles, Gérard Bar-David retrouve un Tom Waits qui accumule les « petits changements ». Troque sax contre trombone et autres bizarreries, signe avec un label anglais, prépare une revue à New York, fait du cinéma, se marie, mène une vie responsable. Et a arrêté de boire. Si. »
Christian LEBRUN
Mais où est passé Tom Waits ? Télex, messages, répondeurs automatiques, le blueseur invétéré semble s’être volatilisé, il est loin le temps où il suffisait de trainer une soirée à la piscine du Tropicana pour l’apercevoir lové sur un transat les yeux braqués sur les étoiles. Le nouveau Tom se veut responsable, sobre et assumé. Voilà six mois déjà, la presse annonçait la sortie d’un nouvel album… on pouvait même trouver sa chronique dans une revue concurrente ( Voir sur Gonzomusic BEST VS ROCK & FOLK OU LA RUE D’ANTIN VS LA RUE CHAPTAL) Or le disque en question n’a jamais connu les bacs de nos disquaires. Disque fantôme ? Tom Waits enlevé par les martiens ? Dans la cité des Anges, la communication s’élève rarement comme une palissade après une semaine d’efforts téléphoniques ce vendredi de juillet, Tom Watts me tire de mon sommeil par les pieds. Une voix à peine plus éraillée que la mienne me propose une interview dans une demi-heure. Okay Mister Waits et comment fait-on pour se retrouver ? Je lui propose de passer… chez lui : il refuse tout net. Avec ces journalistes on ne sait jamais, ils pourraient bien trimballer leurs puces dressées à la maison. Pourquoi ne pas se retrouver chez Duke’s au Tropicana, !es Rolls et Royce du petit déjeuner Losangelèssien ? Pas question réplique le Tom, ça ne colle plus à mon quotidien. Bon. Alors, quid facerit ? « Où vis-tu à LA ? », me questionne Tom Waits. Je lui réponds « Olympic et Western »: à LA, ça ne sert à rien de donner le numéro et la rue, grâce au système échiquier, mieux vaut opérer un repère goniométrique longitude/latitude entre les avenues les plus proches. Tom connait la ville comme sa poche : » Tu prends Western au nord, puis 6th Avenue vers l’est jusqu’au croisement avec Vermont. Là, sur le trottoir de gauche, face à un car-wash on se retrouve au Al’s coffee shop.
Parking réservé aux clients, limité à 30 minutes. Si Tom Waits arrive trop en retard, je me fais enlever ma Buick Le Sabre modèle 72 et c’est la galère. Depuis un quart d’heure, que je sirote un café au lait au comptoir de Al’s, j’ai tout le temps d’observer le paysage. La station-service en face est devenue grâce à Hollywood un pèlerinage touristique puisqu’elle a servi de décor au funky film « Car-Wash. Onze heures du mat, still waiting for the Waits. La serveuse de chez Al’s ressemble trop à la pochette de « Breakfast in America » dans sa blouse blanche, avec son nom brodé Jenny. Ça fait la troisième fois, qu’elle remplit ma tasse de café. Enfin, une vieille Volvo déglinguée s’engage sur le parking lot ; Tom Waits gare sa caisse et me rejoint enfin. On s’installe à une table.Tom grogne un mot ou deux à la serveuse ; elle revient deux minutes plus tard avec un café et un verre de jus d’orange. Waits l’avale d’une seule traite. « Je connais bien le boss, ici on le surnomme big Al, mais je crois qu’il est parti passer son week-end à Las Vegas, sinon je ne dirais pas qu’il est gros, car il déteste que l’on dise cela, Al. » Tom Waits a l’air en forme, bonne mine, rasé de près, une barbichette naissante, preuve que décidément la stabilité semble lui réussir.
FOLIES
« Au téléphone tout à l’heure, lorsque je t’ai dit que je vivais à Western/ Olympic, tu m’as répondu : drôle de voisinage ; pourquoi donc ?
Oh c’était juste ironique ; je n’ai jamais vécu là-bas, mais je suis souvent passé à cette intersection. C’est un coin intéressant parce que les races s’y mélangent cubains, coréens, vietnamiens, latins, c’est un peu comme chez moi.
Je présume que lu n’aurais aucune envie de vivre à Beverly Hills?
Je préfère dix fois tomber en panne dans le coin ici, plutôt que de rester en rade à Bel Air ou Beverly Hills en attendant vainement que quelqu’un bouge le petit doigt pour me tirer de là !
Ton nouvel album est intitulé • Swordfishtrombone », quel genre d’animal est-ce là ? (Espadontrombone).
Hum… c’est à la fois un instrument de musique qui pue vraiment ou un poisson qui fait beaucoup de bruits. (rire) Non, en fait c’est juste un titre.
C’est important un titre ?
Dans mes chansons, parfois tout démarre à partir d’un simple titre. Ensuite je construis l’histoire en me basant dessus. Je me fais une liste et je l’observe. Au bout d’un moment quelque chose finit par accrocher mon imagination et je développe. Puis je m’installe chez moi au piano et la chanson se construit peu à peu. En générai, j’aime assez travailler la nuit.
Tu vis dans une baraque ou un apparf ? (Rire)
Un appartement ! Tu veux plaisanter. On a une maison à roulettes, un trailer. C’est assez petit, mais ça nous suffit.
Pourquoi des roulettes, tu comptes déménager souvent ?
On ne sait jamais. De toutes façons j’aime assez l’idée de pouvoir déplacer ma maison là où çà me chante. C’est facile, il suffit de l’accrocher à un pick-up truck ou un station wagon et tu la plantes à 500 miles de là.
Tu comptes t’installer dans Central Park?
Non mais je pars quand même à New York puisque j’y monte une revue.
Avec des plumes, des danseurs et de la romance comme dans les années quarante ?
Non, bien plus original, mon show sera une revue burlesque dans le style « folies ». J’aurai un orchestre composé de violons, accordéon, tuba, trombones trompette, basse et orgue. Le tout, dans une ambiance de fin de carnaval J’ajoute que nous jouerons dans un petit théâtre, mais j’ignore encore lequel.
Tu appelleras cela les Tom Waits Follies ?
Peut-être bien, ou « Swordfishtrornbone et autres histoires de poissons », je ne suis pas encore certain du titre.
Tu vas chanter, danser, jouer la comédie ?
Le groupe sera trié sur le volet, car en plus de leur talent de musiciens, ils devront être capables de faire des claquettes.
Et je présume que Gene Kelly et Fred Astaire se sont associés pour te donner quelques cours ?
Je ne sais pas si je ferai moi-même des claquettes, mais ce qui est certain c’est que cette soirée musico-théâtrale sera fun pour toute la famille. Le livret sera composé des titres du nouvel album et d’un certain sens de l’aventure. Je vais jouer, chanter et danser sur les mains, car si tu veux un spectacle de qualité mieux vaut le concevoir seul.
Tu vas exporter ton show en Europe ?
Ça dépend un peu de la réaction à New York,
C’est la première fois que tu montes un spectacle de ce genre.
Oui, mais c’est dix fois plus excitant, car tu évites ainsi la routine du groupe en tournée. J’adore l’idée de m’installer un certain temps dans un théâtre, ça me rappelle }es comédies musicales des 40’s comme « Top Hat », bien que le style et la musique soient assez différents. Je ne peux hélas pas t’en dire plus : je préfère inviter tout le monde à venir voir le show en septembre à New York.
Tu sais, la majorité des gens qui liront cette interview achèteront peut être ton disque, mais ils n’ont pas les moyens de s’offrir le trip vers New York.
Si le show est un succès ; nous l’exporterons sur les scènes européennes. Promis.
CHROMELODION

Tom Waits au Tropicana
Parlons un peu de ce « Swordfishtrombone » : nos concurrents ont chroniqué voilà six mois un de tes albums qui devait sortir sur Elektra. En fait, il est resté à l’état de fantôme. S’agit-il du même disque ?
C’est bien le même album, je te le confirme, donc je présume qu’ils devront le chroniquer à nouveau. Il était programmé sur les sorties Elektra/Asylum, mais la compagnie a subi un séisme économique où les trois-quarts des gens ont été virés et mon album jeté aux oubliettes. Island a entendu une cassette, ça leur a plu, ils ont donc décidé de me signer un contrat et de sortir « Sword-fishtrombone ». J’ai rencontré Chris Blackwell dans un café de LA et je crois que c’est le type idéal : il est motivé par ce que je fais et ne manque ni de patience ni de compréhension. Or, un artiste dans mon genre a du mal à trouver les structures qui lui conviennent au sein d’un gros label. Island a donc racheté les droits pour sortir le disque.
Où as-tu enregistré ?
Au Sunset Sound., ici à Hollywood Mais le p/us important avec cet album, c’est que je l’ai produit moi-même, c’est la première fois que j’ai cette chance. Les musiciens qui m’accompagnent sont Victor FeIdman aux percussions; Greg Colins à la contrebasse, Fred Tacket à la guitare électrique et au banjo, Steven Hodjes à la batterie et Francis Tom, un vieux copain, au chromelodion.
Au quoi ?
Le chromelodion est un instrument étrange, un piano sentimentalement déglingué.

Tom Waits et Victor Feldman
Ce qui m’a le plus surpris sur la pré-cassette de l’album, c’est le son des percussions sec et métallique, on se croirait presque dans une usine ou un atelier.
Victor Feldman a apporté une incroyable collection de percussions, comme les métal longs ou les bass hubams, un bongo en série monté sur socle. Ca ressemble à un rack d’éprouvettes-break-drums (frein à tambours) ou encore un atrican squeeze drum. Je voulais vraiment expérimenter des sons nouveaux et Victor s’est révélé être l’homme idéal. Heu dis-moi, tu es sûr que ton magnéto enregistre bien ? »
Inquiet le Tom Waits. C’est vrai que nous avons de plus en plus de mal à nous entendre. En plus, la serveuse vient nous virer pour installer une demi-douzaine de gens à notre table. Tom me fait signe de le suivre. On se retrouve dans la rue sous le soleil de midi, trop chaud et lumineux. Nous marchons un demi block pour pénétrer dans un bar aussi sombre qu’un night club. Drôle d’endroit, je n’y vois rien et je trouve la table presque par hasard. Une serveuse en mini vient prendre la commande de Tom, mais elle refuse de me servir « Je veux voir vos papiers. » Encore un coup de prohibition, sans les 21 ans fatidiques, pas question de se rincer le gosier de manière alcoolisée. Un passeport plus tard, la serveuse m’apporte une bière.
« As-tu vraiment plus de 21 ans, Tom ?
Laisse-moi te dire un truc : aujourd’hui j’ai exactement 33 ans 1/3, et à mon prochain anniversaire j’a en aurai 45. (joke)
Okay, revenons à « Swordfishtrombone », tu as changé ta manière de chanter, on dirait un peu du blues rappé.
Je voulais explorer des horizons différents, car cet album est pour moi un nouveau départ. Ca n’est pas un hasard si j’ai évité d’employer le sax, or c’est mon premier 33 tours qui n’en contient pas. Par contre, je me suis lancé dans des instruments plus prosaïques comme la bass marirnba, un xylophone aux lamelles de bois. Crois-moi, la tentation du sax a été dure à combattre, mais j’ai résisté j’avais besoin d’air frais.
C’est ta première production : comment fais-tu pour âtre à la fois dans le studio et à la console ?
Facile, tu joues ton truc, puis tu reviens dans /a cabine pour l’écouter, tu fais cent cinquante allées et venues, mais ça vaut vraiment le coup. J’ai eu la chance de travailler avec Dawes, un ingénieur du son spécialisé dans l’enregistrement live. Ce type a des oreilles de géant, il a beaucoup travaillé pour le cinéma et notamment avec Richard Pryor. II utilise toute une palette de micros pour jouer sur les différentes variations. Il sait briser /a dimension du son comme s’il s’échappait du fond d’un aquarium. Ce type m’a ouvert les oreilles ; grâce à lui je suis devenu beaucoup plus flexible qu’autrefois. Dans les autres albums, le stade de l’enregistrement était toujours très douloureux, j’avoue que c’est la première fois que je m’amuse vraiment dans un studio. »

FAMILLE
Je n’y vois rien dans ce bar et en vérifiant mon cassette recorder, je renverse la bière de Tom. Il pousse un grognement :
« T’as du bol : en général je suis de tempérament plutôt violent et j’ai le sang particulièrement chaud. Enfin !
Désolé de t’avoir raté, Tom.
En produisant mon album, j’ai appris à me responsabiliser. Par exemple, je cherchais un caliope, eh bien pour le trouver, j’ai dû passer même un millier de coups de fil, alors qu’avant j’aurais laissé mon produc-eur se débrouiller en m’étonnant que cela n’aille pas plus vite. Le caliope est un instrument de cirque, un harmonium à vapeur. J’ai fini par le trouver sans me reposer sur personne d’autre que moi.
Est-ce une manière d’être enfin adulte.
Heu adulte… ? Oui je crois bien.
C’est comme avoir 21 ans et pouvoir boire autant de bière que tu veux?
Exactement, c’est surtout une manière de s’assumer.
Parle-moi un peu de tes textes, tu travailles à LA n’est-ce pas ?
Oui, je ramasse un peu tout des conversations au coffee shop, des gens dans la rue, des articles de presse, la télé, des bouquins.
Tu as l’air nerveux.
Si le ne suis pas très communicatif c’est que je suis levé depuis sept heures ce matin. Je pars mardi prochain pour le Montana et j’ai plein de trucs à régler. Je vais tourner dans un film aux cotés de Frederic Forest, « The Stone Boy ». J’y tiens un petit rôle. Je suis Nelson l’homme pétrifié, un freak barge et allumé. Drôle d’histoire un môme de douze ans tue son frère par accident au cours d’une chasse et le film dépeint les réactions de la familie, des gens, des voisins dans une petite ville du Montana.
C’est ton premier rôle ?

Tom Waits et Coppola
Non, je joue déjà dans « Paradise Ailey » et dans un film de Coppoia, « Rumble Fish », avec Dennis Hopper ( mais aussi Nicolas Cage, Matt Dillon, Mickey Rourke et Diane Lane et une BO signée Stewart Copeland (Voir sur Gonzomusic ) : NDR) , qui doit sortir à la rentrée. J’y interprète un musicien de cirque.
Tu te lances sérieusement dans le cinéma?
Je crois que c’est plus un passe-temps séduisant qu’autre chose.
Tu veux réaliser?
Ça n’est pas du tout mon truc, je suis persuadé que si j’essayais, cela me collerait d’affreuses migraines.
Tu t’entends bien avec Coppola ?
Assez bien, ce type est un visionnaire, un inventeur à la Vinci qui touche un peu à tout.
Où vous êtes-vous rencontrés?
A New York : il cherchait un compositeur pour sa BO de « One from the Heart ». Des gens lui ont parié de moi et il a écouté ma musique, ce qui l’a décidé à me contacter. « One from the Heart » était un pari fou avec moi-même. J’ai adoré travailler dans ses studios Zoetrope.
N’a t’il pas été forcé de les vendre ?

Rumble Fish
Il a failli, maïs il a réussi à les conserver. De toutes façons son prochain film sera tourné à New York, au Coton Club. Heu… dis-moi, il faut que faille passer un coup de fil. »
Et Tom disparait dans les ténèbres du day-club. Au bar, un gros chemise à carreaux joue sa séance de psychanalyse à son barman favori. Midi et déjà bourré. II n’y a pas si longtemps Tom aurait été dans le même état. Il ne boit plus maintenant et son visage s’est transformé. II s’est rangé, comme Lou Reed et quelques autres. Mais le mariage lui va bien.
« La dernière fois, lorsque tu es passé à Paris étais-tu déjà marié ?
Ouï, parce que ma femme m’accompagnait.
Ca fait une différence d’être marié ?
Bien sûr, ça fait une énorme différence.
Quoi ? Le côté officiel ?
Je me suis marié et heureux de l’être, mais je n’ai pas envie d’en parier au cours d’une interview, tu ne bosses tout de même pas pour National Enquirer (France Dimanche).
Non, je ne bosse pas pour le National Enquirer, mais j’ai le feeling que ton mariage t’a transfiguré et que ça se répercute sur ta musique. Tu as des responsabilités alors que tu n’en avais aucun ,d’accord ?
D’accord.
Tu te produis, tu assumes une famille, c’est une manière d’être enfin un artiste responsable. Okay. Tu t’intéresses à la politique ?
Pas vraiment et de toutes façons je refuse d’en parler.
Tu essaies de te protéger ?
Hum.
Tu me trouves ennuyeux ou quoi ?
Non, mais il faut absolument que je fonce, tu comprends j’ai des trucs à régler ».

TomWaits by Brian Graham
Et sur ces mots,Tom Waits file comme un business man qui a trop tiré sur son déjeuner d’affaires. Avec le mariage, il a manifestement appris le speed. En s’assumant, il devient plus efficace. Sa musique suit la même évolution en se détournant des bars, Tom Waits s’éloigne du blues à boire, le son est plus original,
« Swordfishtrombone » trace une ligne vers le fantastique, un climat irréel un peu désaccordé où le nouveau Tom Waits tchatche et grogne à son aise. Sa voix moins cassée n’est pourtant pas avare de sentiments, désormais ils sont juste différents. En roulant vers l’océan sur Santa Monica Bld, je dépasse le Tropicana et sa façade fraîchement repeinte, tiens… on a planté des palmiers frais, pas étonnant que je ne reconnaisse plus Tom Waits,
Dedicated to the memory of Betty Fuji without whom this interview would never had existed.
Publié dans le numéro 182 de BEST daté de septembre 1983
