BOB MARLEY & THE WAILERS : Live historique au Bourget

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Photo of Bob Marley

Ce 3 juillet 1980, j’étais dans le bus de Bob Marley qui roulait jusqu’au Bourget, un trip initiatique que je n’oublierai jamais. A bord se trouvaient les Wailers , les I-Threes, Bob, Catherine et moi. Nul autre rédacteur, ni de photographe, ni même de représentant d’Island ou de Phonogram (aujourd’hui Mercury) la marque qui distribuait alors en France le label au palmier de Chris Blackwell n’était présent.

Catherine Pétrowky venait de publier sur Hansa Records le tout premier LP de Rita Marley « Who Feels It Knows It » et si je roulais aussi joyeusement en BMW (ha ha !) c’était à son invitation. Jeune pigiste à Rock & Folk,-j’avais 23 ans à l’époque- j’avais craqué sur l’album de Rita et je voulais le chroniquer pour la gazette de la rue Chaptal où j’avais commencé à rédiger mes premiers papiers-avant de rejoindre six mois plus tard la rédaction de Best où j’ai passé treize ans-. A cette époque, j’animais aussi une émission sur Radio Ivre, l’ancêtre de Radio Nova, une des premières radios pirates parisienne. Destination banlieue nord pour le plus fabuleux concert jamais donné dans l’Hexagone : 50.000 spectateurs réunis dans la même enceinte, du jamais vu dans cette France de l’après-guerre anesthésiée par 24 années de pouvoir paternaliste néo–Gaulliste, rendu parano par les révolte de Mai 68. Ce concert de Marley était sans doute depuis les « évènements » le premier cri collectif de liberté d’une jeunesse asphyxiée, le tout premier gig d’importance jamais donné dans une banlieue, presque un Woodstock à la Française mais avec un seul groupe, et son public cool assis sur l’herbe, flottant dans un nuage de fumée de ganja pour contempler une scène noyée sous un aveuglant coucher de soleil rougeoyant.

Bob Marley Live

Rencontre avec Bob, Rita et la tribu Wailers

Car ce jour de juillet, Paris étincelait sous un soleil radieux ; le rendez-vous était au Hilton Suffren, avenue de Suffren. J’ai garé ma Mini 1100 Spéciale noire au parking de l’hotel. Le soir, je devais la récupérer pour filer jusqu’à une chambre de bonne sur les hauteurs de Montmartre d’où mon émission Planète Ivre était diffusée. Remember…nous étions VRAIMENT au siècle dernier. Pas de fax, pas de web, pas de mail, pas de téléphone portable, pas de walkman…nada. Giscard d’Estaing était alors au pouvoir. Comme Sarko aujourd’hui, au début de son mandat en 74, sa jeunesse semblait porteuse d’espoir et d’oxygène après les années de plomb de De Gaulle et de Pompidou. Valery ne nous avait-il pas apporté le droit de vote à 18 ans en cadeau de bienvenue? Mais, à l’instar de Sarko, Giscard va trahir tous les espoirs d’une jeunesse qui terrifiait le pouvoir en place. Après 68, pour éviter que trop de « djeuns » puissent se réunir au même endroit, les universités avaient été exilées en banlieue où l’on ne risquait pas de trouver ni de pavés ni de plage sous le bitume. Pour les mêmes raisons, les concerts de rock avaient été ghettoisés dans le no man’s land de l’Est parisien, dans l’ancienne halle baptisée Pavillon de Pantin, plus facilement cernée- donc controlée- par des escadrons de CRS. Là où les Stones avaient été menés aux « Abattoirs » par mon frangin de cœur, Freddy Hausser, l’été 76, Bob Marley et les Wailers s’étaient produits les 10 mai 1977 et 26 juin 1978, concert mémorable que l’on retrouve en partie sur le double LP live légendaire « Babylone By Bus ». En ce temps-là, la France se caractérisait par sa grisaille semblable aux façades non ravalées des immeubles parisiens noircis par la fumée des usines. Une France sombre et triste où tout était verrouillé comme chez Franco ou les soviets de Brejnev ou encore comme dans une démocratie à la chinoise de nos jours. Posséder un simple talkie-walkie était illégal, car le pouvoir en place, obsédé par le contrôle intégral des medias, avait instauré le « monopole des ondes ». Sur les trois uniques chaines de télé d’Etat, avant leur diffusion les « conducteurs » des JT étaient directement visés par le Ministre de l’Intérieur qui ne se gênait pas pour trapper tous les sujets qui pouvaient fâcher. Un pouvoir absolu qui ne voulait jamais rien lâcher…sur rien : une norme du pouvoir aussi carnassière qu’un neo-con mutant entre le Guéant spirit et le progressisme de Zemmour. Pas fun du tout !

Photo of I - THREES and Bob MARLEY and Rita MARLEY

Comme pour les clopes, l’Etat se réservait à lui seul toutes les fréquences radio et télé…sans les utiliser. Secret Défense, circulez ! Et tandis qu’aux USA, sur toute la bande FM, des milliers de stations diffusaient tous les rocks possibles avec un son d’enfer, chez nous seuls France Musique, Culture (waw…le pied !) avaient droit à la FM en stéréo. Les seuls espaces de liberté radiophoniques étaient les brillantes émissions (radio ET télé) de Patrice Blanc-Francard et quelques oasis soniques le soir sur Europe 1 ou RTL, mais avec le son pourri des grandes ondes. Le jour et la nuit (jusqu’à 22h) les fonctionnaires de l’ORTF étaient chargés de brouiller toutes les autres fréquences FM pour contrer les premières radios pirates apparues dans le ciel parisien dés l’automne 79. Des voitures radios sillonnaient alors la capitale pour trianguler, repérer et saisir (parfois !) les petits émetteurs FM achetés en Italie où les radios libres émettaient depuis déjà 18 mois. Fort heureusement, les camarades-fonctionnaires-brouilleurs cessaient leur service à 10h du soir et par flemme ou solidarité politique, ils débranchaient leurs bécanes pour nous laisser le champ libre : ainsi la nuit, les ondes nous appartenaient. Pour échapper aux flics de Giscard, Radio Ivre changeait de studio chaque soir, élisant domicile chez les auditeurs qui nous ouvraient leur appart ou leur chambre de bonne pour nous offrir leur toit où nous plantions (au sens propre !) notre antenne pirate.

 

best_155 couve MarleyCoté presse, en dehors des deux mags Best et Rock & Shnock et des pages finales de Libé ou du Matin, nul ne s’intéressait alors au rock. Aucun autre mag, aucun quotidien ni hebdo (allez Le Monde une fois par mois, le Nouvel Obs de temps en temps et basta) n’étudiait alors cette « culture » capable de mobiliser 50.000 jeunes sur un terrain d’aviation désaffecté. Ainsi, lorsqu’une rock star débarquait à Paris, elle n’avait au mieux qu’une demi douzaine d’interlocuteurs-journalistes, TOUS medias confondus. C’est dire si eux et nous prenions alors tout le temps de faire correctement notre boulot. Le matin, les BMW avaient joué un match de foot contre une équipe de rock-critiques. Ayant toujours détesté le foot, j’avais séché la rencontre. Je savais que je retrouverais Bob, Rita et les autres pour mon Babylone by bus perso. Catherine Petrowsky bossait dans la musique et elle était partie en Jamaïque en octobre 79. A la petite boutique adossée au studio Tuff Gong elle avait craqué et acheté le single solo de Rita « That’s The Way » ; de retour à Paris, elle avait ensuite négocié de le publier. Quelques mois plus tard, le single se classait au Hit Parade d’Europe 1. En contact téléphonique direct avec Rita, elle signe alors la distribe de l’album et rencontre finalement la chanteuse à Londres. Immédiatement, le courant passe entre les deux femmes qui partagent la même générosité et le même sens de la liberté. Comme Catherine ne bullshitait pas, elle avait toute la confiance de nos rastas pour infiltrer un jeune journaliste fou de musique dans ce bus de légende. Lorsque sort « Uprising » le 10 juin 80, il arbore un Marley stylisé agitant ses locks et les bras levés incarnant sa révolte. Coïncidemment, la pochette de « Who Feels It Knows It » montre une photo gros plan de Rita exactement dans la même posture. Au delà des simples images c’est la même révolte qui bouillait en nous, petits gars des villes, des cités et des champs : justement le public multi-ethnique qui allait s’unir pour consacrer Marley dans cette messe raggae. Comme le souligne Dominique Farran, qui avait capturé le show du Bourget pour le diffuser dans son RTL Live, le message de Marley avait été plébiscité par bien plus de monde que celui du Pape, ce dernier n’ayant « fait » que 30.000 clients au même endroit, quelques temps auparavant.

Bob Marley dans son bus de tournée

Ce mercredi de juillet, Bob, Rita, Catherine et les autres avaient déjeuné jap à l’Hotel Nikko avant de me retrouver au parking du Hilton. La tournée « Uprising » était un phénomène inédit sur le vieux continent, Bob se produisant chaque jour sur scène soulevant le même enthousiasme dans toute l’Europe. Le 27 juin, les Wailers avaient secoué l’Italie comme un seisme avec un concert à Milan devant 120.000 personnes. La veille du Bourget, ils jouaient encore à Nantes. Le seul moment où Rita pouvait m’accorder un entretien était sur le trajet Paris-Le Bourget, ce qui explique ma présence dans le fameux bus. Je suis donc monté à bord avec tous les musicos. Les frères Barrett, Carlton, le batteur et Aston, le bassiste, Junior Marvin , le guitariste, Tyrone Downie le cool claviers, les I-Threes avec Judy Mowatt, Marcia Griffiths et bien entendu Rita Marley. Bob était assis vers l’arrière, ses locks domptées sous un gros bonnet de coton. J’ai du échanger quelques banalités avec lui. Mais ce qui m’avait le plus impressionné c’était son regard. Jamais je n’ai oublié le regard de Marley, un regard aussi sombre qu’abyssal, un regard infini chargé d’amour et de concentration. Un regard de braise magnifique. A l’arrière du bus, un des musiciens jouait son ghetto-blaster, des rires fusaient sans cesse et ils n’étaient pas uniquement causés par la petite fumée. C’était un jour d’allégresse sur la capitale et une lumière incroyable nimbait ce véhicule qui se frayait son chemin dans les embouteillages. Je ne sais plus vraiment combien de temps cela a duré car depuis le départ de la Tour Eiffel, tant j’étais concentré sur ma discussion avec Rita.

pendentif-etoile-de-david-gm-artemis

Quelques mois auparavant, j’étais parti en Israël et je portais alors une petite étoile de David en argent autour du cou. Bob et Rita l’avaient immédiatement remarquée. C’est ainsi qu’elle m’a expliqué en détails les fondation du rastafarisme, me retraçant la philosophie de Garvey et leur amour du Négus. Les rastas-comme les Falachas qui seront quelques années plus tard rapatriés d’Ethiopie par l’Etat d’Israel- vénéraient Hailé Sélassié, le Roi des Roi, car il était le descendant direct du roi Salomon, né de son union avec la Reine de Saba. Et à ce titre, ils revendiquaient leur appartenance à la 13ème tribu perdue d’Israël. Ce qui explique les albums comme « Exodus » se référant à l’exode des Hébreux à Babylone ou des titres tels que « Zion Train » ou « Iron Zion Lion ». L’album de Rita embrasse tous ces thèmes biblico-mystiques avec des titres tels que « The Beauty Of God’s Plan » ou « Thank You Jah ». Et sur les neuf titres de cool reggae que compte le LP, on retrouve six fois le mot « Jah » Nous avons aussi longuement évoqué l’harmonie avec le cycle naturel que respectaient les rastas, une sorte d’écologie avant l’heure. Sur l’autoroute A1, deux ou trois sorties étaient fermé jusqu’au Bourget. A celle qui menait à l’aéroport, on notait une très forte présence policière qui ne cessait de s’exacerber au fur et à mesure de notre destination finale. Le Ministre de l’Intérieur Christian Bonnet avait envoyé du lourd. Avant de se quitter, Rita me fait promettre de lui récupérer la même Magen David que la mienne ; une promesse que j’ai évidemment tenue. Puis j’ai rejoint le carré invité- un bout de prairie où l’on était un poil moins tassé délimité par un simple bout de corde- sur la coté gauche, face à la scène. Comme un brouillard définitif, émanant de tous les coins, un nuage de beu nous enveloppait. Comme disait Farran « c’était la fête de l’herbe dans l’herbe ». Dominique était heureusement arrivé assez tôt pour découvrir avec stupéfaction que les lettres R, T et L avaient été clouées direct sur la sono ; amoureux du son, il les fait directement ôter. Le samedi soir suivant, ce concert historique serait (en partie) diffusé dans son RTL Live.

Rita Marley

Et sous un merveilleux soleil rougeoyant qui nimbait ses locks agités, Rita a ouvert le bal. Elle a gagné la scène, accompagnée par les Wailers pour interpréter son cool « That’s The Way » ouvrant ainsi pour Bob Marley. Le reste appartient à l’Histoire du rock et je suis certain que bien d’autres critiques vous l’ont raconté beaucoup mieux que moi. Je me souviens pourtant d’un concert grandiose aussi bien en émotion qu’en rendu sonique. Bob avait bien sur ôté son bonnet au crochet pour libérer ses locks comme on lâche de très grands fauves. Grand son, grand show pour une fantastique machine à émotions, les Wailers étaient sans doute au sommet de leur art et il aurait fallu être sourd en plus de défoncé pour ne pas s’en rendre compte. Avec l’ivresse cannabique et le poids des ans, j’avoue avoir carrément oublié comment j’ai retrouvé ma Mini, mais je me souviens que j’étais ce soir là à l’antenne de Radio Ivre à raconter l’un des plus beaux gigs de nos vies. J’ignorais encore que je venais de voir l’Histoire s’écrire devant mes yeux car ce serait son tout dernier concert à Paris. Nous étions alors si jeunes et le reggae de Marley semblait éternel. Et tandis que les Wailers et leur leader célébraient leur show triomphal sur une péniche qui parcourait la Seine, sous les toits de Paris je passais du Marley. L’embarcation était joyeusement affrétée par Phonogram qui avait convié tous les médias à boire, manger et sans doute fumer en compagnie des rastas les plus médiatiques de la Planète.


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   Pendant ce temps-là, le co-promoteur du concert Jean Claude Camus, associé à son complice Gilbert Coullier, regagnait ses bureaux rue d’Aubigny dans le 17éme arrondissement. Sortant de sa voiture, il tenait en main une très précieuse enveloppe de papier kraft. En ces temps historiques, le public de Marley ne possédait pas de cartes de crédit. Et si on peut considérer que la moitié des 50.000 places ayant été vendues par la FNAC, le soir du Bourget les caisses ont du écouler l’autre moitié, soit 25.000 places à disons 100F soit 15€ payés en cash soit 2,5 M de F soit environ 375.000€. En arrivant à son bureau, le promoteur se fait agresser par une bande de types visiblement bien informée qui l’attendait pour le délester de la précieuse enveloppe. Heureusement, les artistes avaient perçu leurs cachets et l’argent de la FNAC était en sureté sur un compte. Pour le cash volatilisé, l’assurance du spectacle a sans doute du couvrir la perte sèche. Mais, à l’époque, on avait tout de même trouvé cela un peu louche.

 

Quant à Marley, c’est deux mois plus tard à New York qu’il apprend la terrible nouvelle. Le soir du 19 septembre 1980 il est sur la scène du mythique Madison Square Garden de New York pour ouvrir le show des Commodores. Le groupe de Lionel Richie est alors le flagship de la Motown et cartonne dans les charts américaines. Mais le lendemain matin du concert, Bob fait un jogging à Central Park et il s’écroule soudain victime d’un évanouissement. Transporté à l’hôpital , il passe quelques examens et c’est alors qu’on diagnostique son cancer. Un show est pourtant prévu deux jours plus tard à Pittsburgh, Pennsylvanie. Il ne montera plus jamais sur scène et prendra juste le temps d’enregistrer son ultime LP « Confrontation » comme pour mieux combattre le monstre invisible qui le dévore de l’intérieur. Moins d’un an après, il y a très précisément trente ans, le 11 mai 1981 Bob s’éteignait chez sa mère à Miami. Il avait seulement 36 ans. Bien sur sa légende lui survit. N’incarnait il pas la Jamaique à lui seul ? Première méga-star-rock du tiers Monde, la seule à part Fela qui ne soit ni anglaise ni américaine. L’esprit de Bob n’a pas fini de régner sur la Planète. Mais rétroactivement, en songeant à son regard sans fin à bord du bus, je m’explique peut être mieux sa pudeur et sa concentration : il avait déjà entamé son dernier voyage et simplement je l’ignorais. En 96, quinze années après la mort de Bob, je suis allé pour la première fois en Jamaïque au studio Tuff Gong. Pour les besoins d’un documentaire, j’accompagnais alors Khaled qui enregistrait son album Sahra avec les musiciens de Marley et les I-Threes. J’ai ainsi rencontré sa fille Cedella ; surtout, c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai retrouvé Rita et au delà de nos souvenirs, elle avait encore mon étoile de David…

 

 

 

 

(Publié dans le magazine Rolling Stone en 2012)

 

 

 

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