WOMAN IS THE NIGGER OF THE WORLD

John and YokoDans l’écho de la nécessaire prise de conscience générée par le mouvement #metoo, l’ami Pierre Mikaïloff mène l’enquête et se pose la plus judicieuse question en forme de bon vieux hit de Patrick Juvet … « Où sont les femmes ? » dans la musique, bien entendu, mais aussi dans les labels, les studios d’enregistrement, les éditeurs, les prods… et tutti frutti on rollin’…

 

sexist adPar Pierre MIKAÏLOFF

 En 1972, lorsque Yoko Ono et John Lennon composent « Woman Is the Nigger of the World », ils ne visent pas spécifiquement leur maison de disque ni le Record Plant où ils ont leurs habitudes, mais leur constat s’applique parfaitement à une industrie du divertissement qui relègue les femmes à des postes subalternes voire décoratifs. Cinq ans plus tard, la situation n’a guère évolué et, quand Véronique Sanson chante « car c’est exclusivement féminin », il est probable qu’elle ne songe pas au studio Elektra où elle est en train d’enregistrer Hollywood et dont le personnel est… exclusivement masculin. Dans la plupart des studios, le rôle des femmes s’est longtemps cantonné au secrétariat, la compagne du propriétaire s’occupant des réservations et de la comptabilité, ainsi que de la cuisine dans le cas des studios en résidence (cf. le documentaire Rockfield: The Studio on the Farm), quand il n’était pas purement « ornemental ». À cet égard, je me souviens d’une publicité pour les Studios du Chesnay, parue dans le numéro d’octobre 1977 du mensuel Rock en Stock. La photo montrait une console de mixage sur laquelle était étendue une jeune femme fixant l’objectif, la bouche lascivement entrouverte. Et il y a fort à parier qu’il ne s’agissait pas de l’ingénieur du son du lieu.

Dans les studios que j’ai fréquentés au cours des années 1980 et 1990, avec Les Désaxés ou lors de séances, je n’ai pas croisé une seule femme occupant ce poste. C’est tout juste si, à la fin de la décennie 1980, quelques assistantes ont commencé à féminiser cet univers. De l’autre côté de la vitre, le constat était le même : hormis les chanteuses et les choristes, les équipes de musiciens qui se relayaient sur les sessions comptaient rarement des éléments féminins. Seuls les orchestres classiques pratiquaient la mixité. Une situation qui n’était pas propre à la France, comme j’ai pu le constater en traversant la Manche pour enregistrer aux Jacobs Studios et aux Chipping Norton Recording Studios.John and Yoko

En aval de la chaîne, les maisons de disque, qu’on aurait supposé plus progressistes puisque appartenant à une industrie encore jeune, reproduisaient les mêmes stéréotypes : la presse était le plus souvent le domaine « d’attachées de », plutôt que « d’attachés de », et l’accueil était confié à des hôtesses, non à des hôtes. Exception notable : EMI qui, entre deux restructurations, avait réuni sous un même toit studios d’enregistrement et label et dont le hall abritait des gardiens plutôt pittoresques, notamment celui resté célèbre pour avoir refusé l’accès à Mick Jagger. Au cours des années 1980, le poste de chef de produit s’est peu à peu féminisé, mais les directrices artistiques et les patronnes de label restaient rares. On aurait pu espérer qu’avec le temps la situation évoluerait vers plus d’équité, la réalité est autre, comme le montrent les témoignages qui suivent.

Edith Fambuena et Etienne

Edith Fambuena et Etienne

Patrick Chevalot, ingénieur du son et réalisateur longtemps attaché au studio Ferber, dont le nom figure aux dos de pochettes de Jacques Dutronc, Françoise Hardy, Jacques Higelin, Cat Stevens, Indochine, Christophe ou Jacno, n’est guère optimiste quant à l’avènement d’une parité au sein de sa profession. Quand je l’interroge sur la féminisation de celle-ci, sa réponse tombe sans appel : « Je n’ai jamais rencontré de femme ingénieur du son. Je pense que le milieu musical a toujours été un peu macho. Mis à part dans les orchestres à cordes, je n’ai jamais vu de femmes. Tout ce qui concerne la rythmique est réservé aux hommes. Je ne connais que Carol Kaye, célèbre bassiste de studio, mais américaine. Des groupes rock, pop ou soul avec des femmes, il y en a beaucoup, mais peu de session women. Pourquoi ? Elles sont bien sûr aussi talentueuses que les hommes, mais peut-être ont-elles peur d’affronter ce milieu masculin très fermé ? Personnellement, je trouve cela triste, d’autant que cela n’a pas l’air de changer. »

Bénédicte Schmitt

Bénédicte Schmitt

Quand on cherche des noms de réalisatrices, celui d’Edith Fambuena figure parmi les rares qui viennent à l’esprit. Elle a réalisé, ou coréalisé avec Jean-Louis Piérot, son ex-acolyte au sein des Valentins, des albums d’Alain Bashung, Jacno, Etienne Daho, Jane Birkin, Françoise Hardy, Jacques Higelin, Hubert-Félix Thiéfaine et Brigitte Fontaine, pour n’en citer que quelques-uns. On songe aussi à Bénédicte Schmitt, qui officie aux Labomatics Studios et a été sollicitée par des artistes aussi divers que Benjamin Biolay, Françoise Hardy, Jean-Louis Aubert, Julien Clerc, Les Rita Mitsouko ou Stephan Eicher. Mais elles doivent se sentir bien seules à ce niveau de notoriété.

Comment expliquer que les mentalités évoluent si lentement ? Sylvia Hansel, journaliste, écrivaine et musicienne, avance plusieurs raisons : « Dès l’école primaire, on dit aux petites filles que les femmes ne sont naturellement pas douées pour les matières scientifiques. Du coup, beaucoup ne font même pas l’effort d’essayer, se cantonnant aux matières, puis aux professions, dites féminines : soin, petite enfance, enseignement, secrétariat, etc. Pour les autres, qui auraient quand même envie de bosser dans ce milieu, se posent plusieurs problèmes majeurs dans la profession elle-même : la difficulté à trouver des stages, trouver des profs qui n’auraient pas d’a priori négatif contre les femmes, trouver un emploi dans un milieu où on va toujours privilégier les hommes, sans parler des vannes qu’elles doivent essuyer toute la journée de la part de leurs camarades mecs, ni du fameux mansplaining (N.D.R. – situation où un homme explique à une femme sur un ton paternaliste ou condescendant ce qu’elle sait déjà). Et dans leur vie personnelle, si elles sont hétéros – et si elles aiment la musique, il y a de grandes chances pour que leur mec bosse également dans ce milieu –, eh bien, c’est con à dire, mais les mecs n’aiment généralement pas que leur meuf soit meilleure qu’eux, voire juste douée pour un boulot d’homme. Donc, bien souvent, il faut choisir entre vie conjugale et métier. » Quand je lui demande si elle a en tête des exemples de femmes ayant tout de même franchi ces écueils, après réflexion, elle cite une ingénieure du son qui travaille au Supersonic, un club parisien à la programmation très rock. 1970s-Tipalet-cigarette-vintage-sexist-ad 

Maigre bilan, mais qu’en est-il de la jeune génération ? Pour le savoir, je me suis tourné vers Paul Bessone, directeur de l’Institut des Métiers de la Musique et du label Juste une trace. Peut-on s’attendre à ce que ses élèves bousculent nos mauvaises habitudes ? À l’écouter, cela n’est pas si sûr ou, en tout cas, prendra du temps : « Ta problématique m’interpelle car nous avons actuellement une étudiante qui démarre son label de rap et commence à produire en constituant des équipes 100% féminines et elle semble avoir quelques soucis pour trouver tout le monde. Les raisons qui peuvent expliquer la très relative féminisation de ces professions sont sans doute multiples. J’ai ma petite idée, mais elle ne s’appuie pas sur une étude… Les artistes et les producteurs choisissent leurs équipes. Ces dernières se construisent bien souvent sur la base de recommandations et d’un historique. Pour qu’une femme exerce en qualité d’ingénieure du son ou de réalisatrice, il faut qu’elle ait des faits d’armes – l’historique auquel je fais allusion – et qu’elle soit recommandée. C’est donc un long travail de construction, de cooptation, qui implique de nombreuses contraintes au quotidien : horaires, disponibilité… Ensuite, les artistes comme les producteurs ont des habitudes. À ma connaissance, il n’y a jamais eu d’interdiction d’exercer ces métiers pour une femme. De même, il n’y a jamais eu d’interdiction pour les femmes de monter des groupes de rock. Il m’est difficile de faire des généralités, mais si je prends nos productions, depuis 1996, peut-être 10% des albums furent enregistrés par une femme. Maintenant, je n’ai jamais cherché à établir une parité. Si on me recommande un ingénieur du son, je ne me pose pas la question de savoir si c’est un homme ou une femme. Par contre, pour le projet Duke Ladies sur lequel je travaille actuellement, les femmes sont au centre et occupent quasiment toutes les places en qualité de solistes, mais, hélas, pas à la technique car l’équipe est constituée par le studio et parce que nous avons aussi des habitudes qui nous permettent de minimiser les risques, c’est-à-dire de travailler avec des gens qu’on connaît. »

Maybelline-vintage-ad-for-Kissing-Slicks-from-1980On l’aura compris au fil de ces témoignages, si le matériel évolue et se renouvelle sans cesse, il n’en va pas de même des mentalités. À la différence de l’audiovisuel, qui pratique largement et depuis longtemps la mixité dans les studios des stations de radio et les régies des chaînes de télévision, les studios d’enregistrement se distinguent en la matière par une regrettable inertie. Même si les publicités présentant d’aguichantes sirènes allongées sur des consoles de mixage ont disparu depuis longtemps, il reste du chemin à parcourir avant que les portes des cabines de prise de son ne s’entrouvrent aux changements de société.

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