SO LONG SWEET COOL SHARON JONES

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sharonjones

Voici deux ans, pour un mag rock, c’est avec beaucoup d’émotion que  j’interviewai Sharon Jones. Elle et moi venions de traverser l’épreuve du cancer et la diva black se remettait doucement de son traitement. Avec sa formation, the Dap Kings, elle venait tout juste de publier son 5éme et lumineux  album « Give The People What They Want ». Hélas, trois fois hélas le putain de crabe a fini par rattraper la chanteuse d’Augusta, Georgia qui s’est éteinte hier dans la petite localité de Cooperstown, dans le nord de l’Etat de New York. En souvenir de notre rencontre, Gonzomusic vous offre de partager ce moment privilégié.

 

sharon_jones_01Comme j’avais adoré la classissime soul classieuse de son « Give The People What They Want » j’avais immédiatement accepté d’interviewer Sharon Jones.  Lorsqu’on porte en soi l’amour de la soul music, naitre dans la même ville que le Godfather of Soul James Brown ne peut être innocent. Et tout au long de son existence, 60 ans durant, Sharon Jones le prouvera, vouant sa vie à cette blackitude agitée qui lui faisait, qui nous faisait, dresser le poil sur le dos. Hélas, hier la triste news est tombée : « Nous avons l’immense tristesse d’annoncer que Sharon Lafaye Jones s’est éteinte après une bataille héroïque menée contre le cancer du pancréas. Elle est partie entourée de tous ceux qu’elle aimait y compris les Dap Kings. Merci pour toutes vos prières et toutes vos pensées durant ce moment difficile. Elle n’a pas souhaité que l’on envoie des fleurs, par contre toute donation au profit de ces trois fondations sera la bienvenue :

https://www.lustgarten.org/donate

http://jamesbrownfamilyfdn.org/online/index.php/j-a-m-p

http://www.littlekidsrock.org/support-us/donation/

 

Décembre 2013sharon_jones_01

« J’ai vu ma mère emportée par le cancer ainsi qu’un nombre considérable de ma famille, mon frère ainé est mort d’un cancer l’été 2006 quelques jours après James Brown. Il n’avait que 52 ans !  Mon père est mort d’un cancer à seulement 38 ans. Et ma mère elle est partie en 2011, à l’âge de 69 ans. Elle avait déjà eu un cancer du sein en 88. Elle avait déjà subi une ablation du sein gauche. Mais de 88 à 2008, elle a développé bien d’autres tumeurs, hélas. Heureusement, j’avais enregistré ce disque avec Michael Bublé et gagné assez d’argent pour lui offrir un toit. Le 6 avril 2010 elle a emménagé dans cette maison, mais le 17 mars 2011, j’enterrais ma mère. Le cancer avait atteint le cerveau ; il était rapide et particulièrement agressif. Elle était aussi diabétique, ce qui a contribué à l’affaiblir. Je n’ai pas pu passer assez de temps avec elle cette année 2010, car je n’ai pas cessé de tourner avec les Dap Kings. Et, en 2012, j’ai travaillé sur mon album et, nous voilà en 2013, et c’est moi qui me retrouve diagnostiquée d’un cancer de la vésicule biliaire sauf qu’ils ont du aussi retirer aussi une partie du pancréas, 30 cm de mon intestin grêle ainsi qu’une valve reliée à mon estomac. J’avais un cancer du pancréas en stade 2. Au stade 3 et 4, on n’en survit pas. Et moi j’étais au second stade ; j’ai vraiment cru que j’allais mourir. Je me suis dit que « Give the People What They Want » serait mon ultime album offert au public et que j’allais mourir. C’était dur de traverser tout ça. Je sais que les gens me disent que je suis une forte tête et tout ça, n’empêche que je n’ai pas envie d’attendre un an que mes cheveux repoussent pour porter cet album sur scène. Je me fiche d’avoir une meilleure apparence, dés que je me sens mieux je pars en tournée. Et je veux aussi que mes fans me voient telle que je suis aujourd’hui, voilà pourquoi j’ai tourné ce clip où l’on me voit assumer ma boule à zéro. Mon seul regret, c’est qu’à cause de ma convalescence, je me retrouve pour le moment confiné à la maison ; or je ne peux pas courir le risque d’attraper un virus, car même bénin, dans mon état, cela pourrait devenir catastrophique. Ils ont prolongé ma chimio et, dans cet état, je suis à la merci d’une pneumonie qui serait alors mortelle sans système immunitaire actif. Alors, c’est vrai que j’ai la trouille, je dois faire très attention, voilà pourquoi quand le label me propose de prendre un train pour Manhattan et de résider dans un hôtel je refuse, car j’ai trop peur de me retrouver confrontée à des microbes, qui se révèleraient mortels pour moi. En ce moment je suis à Sharon Springs NY, à la montagne, dans les Appalaches où l’air est si pur et où je ne suis entouré que de fermes et de montagnes. Et je compte bien y rester jusqu’à la fin de mon traitement en février avant de regagner ma maison. Ici on est aux petits soins pour moi, j’ai une nutritionniste qui me prépare des « green drinks ». Je ne sais même pas ce qu’il y a dedans, mais cela me fait le plus grand bien.

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Tu évoquais James Brown, justement, et tu es née là où James est né 23 ans après lui…et ce n’est pas l’unique similitude entre vous…

(rire) James est issu du gospel tout comme moi. Le gospel qu’il a pratiqué depuis sa prime enfance, car c’est ainsi que l’ont élevé ses parents. C’est vrai que je suis née en Géorgie puis je suis venue à New York en 1969.

Justement, comment était la vie à Augusta Georgia lorsque tu avais 8 ou 9 ans…

Je me souviens qu’à l’âge de 8 ou 9 ans j’étais en CE2 et j’avais passé toute l’année dans le Sud

Tu vivais encore sous les lois ségrégationnistes à cette époque ?

Oh que oui…là où je suis né à Augusta les noirs n’étaient pas autorisés à l’hôpital. Moi je suis née dans une sorte d’entrepôt. Car il n’y avait pas d’hôpital pour les noirs dans la région. Ma mère était déjà née à la maison,  car cela coutait bien trop cher d’aller dans un hôpital.

Et tu devais aussi voyager dans les bus ségrégationnistes ?

Et comment ! Je me souviens de cette fois où je devais aller à NY et j’avais soif,  je voulais boire de l’eau à la gare. Mais le robinet réservé aux noirs était sale et tout rouillé alors ma mère a pris de l’eau au robinet des blancs, mais c’était un risque insensé à l’époque. Je me souviens qu’on allait dans des restaurants où il y avait ce panneau « interdit aux noirs et aux métis ». Je me souviens de cette boutique dans le sud, dès qu’un noir franchissait la porte le patron n’arrêtait pas de parler tout haut en disant : « les nègres sont tous des voleurs » . Mais il n’y a pas si longtemps en 1999 à Barcelone j’ai été victime de ce racisme ordinaire. Je suis rentrée dans un magasin accompagné de ma trompettiste, une fille blanche de NY et le patron de la boutique offraient des bonbons à ses clients. Il lui en a donné un à elle, et pas à moi, m’ignorant complètement comme si je n’existais pas.  J’étais choquée par ce racisme ordinaire au 21 éme siècle.

(Sharon fume un joint médical pour stimuler son appétit)sharon-jones-2013

Quand je suis sortie de l’hôpital, on m’a prescrit tout un tas de calmants contre la douleur, contre la nausée et un troisième pour soi-disant stimuler mon appétit. Et tu sais quoi j’ai pu me passer de tous ces médocs en les remplaçant par un joint ou deux de cannabis. Dire qu’avant je fumais de la beu pour le fun et que désormais c’est pour que mon estomac tourne rond.

Te souviens-tu des premières musiques que tu as écoutées ?

C’était en plein dans les sixties, incontestablement, à la maison on écoutait les radios AM, car la FM n’existait pas encore. C’était l’âge d’or de la Motown et de Stax, mais on écoutait aussi bien de la musique noire que de la musique blanche, tout était mélangé. On écoutait James, les Supremes, Aretha Franklin, Otis Redding, bien sûr, mais aussi les Beatles et les Stones, Blood, Sweat & Tears, Mais dans les 60’s je n’assistais pas encore à des concerts. Le premier show que j’ai vu, c’était dans les 70’s, un festival baptisé « The Super Fest » qui se tenait au Madison Square Garden. Aretha Franklin, Ashford et Simpson, Stephanie Mills, Harold Melvin & the Blue Notes, Shaka Kan, KC & the Sunshine Band se partageaient l’affiche de ce tout premier concert de ma vie.

Ce n’est pas une coïncidence qu’Aretha était à l’affiche ? Elle est la première artiste que tu aies vue live !

Tout le monde me dit : « James Brown est ton influence majeure », mais je réponds : non, c’est Aretha Franklin ! En fait, j’ai rencontré Aretha, à l’Apollo de Harlem, qui voulait la nommer dans l’« Apollo Hall of Fame ». Le directeur du théâtre souhaitait que je sois présente et que je chante une chanson à cette occasion. J’ai fait « Respect » et « Do Right Woman ». Et tu veux savoir ? Et bien, Aretha ne m’a même pas adressé la parole ! Elle s’est montrée carrément méchante à mon égard.

Normal, elle était jalouse !

Moi, quand je serai vieille, je ne serai pas jalouse des jeunes chanteuses qui débordent d’énergie et de talent. Quand une autre chanteuse vient vous voir pour vous dire : « je vous admire, vous avez été une source d’inspiration pour moi » et que vous tournez la tête en maugréant, c’est du grand n’importe quoi. Mais bien entendu cela n’a rien de personnel !

Sharon, qu’est-ce qui t’a donné envie de chanter ? Est-ce tes débuts à l’église dans la chorale ?

Oui, pour moi, c’est bien à l’église que tout a commencé. Gamine je pouvais chanter  n’importe quoi, imiter tous les chanteurs et tous les sons que cela soit Michael Jackson ou bien Minnie Ripelton. Je n’ai jamais pris de leçons de chant ou de musique. Je suis une totale autodidacte. Je me suis entrainée à chanter en écoutant les autres et en expérimentant. Et j’ai appris seule à jouer du piano, en écoutant Aretha chanter « Mary won’t you weep » ou encore « Amazing Grace ». Et je sais que Dieu m’a comblée en m’offrant ce don. Voilà pourquoi, je sais que malgré ma maladie, si Dieu m’a emmenée aussi loin, c’est qu’il a une bonne raison, alors je sais qu’il ne me laissera jamais tomber.

Comment es-tu passé de l’église aux studios d’enregistrement ?

Durant la fin des 70’s et le début des 80’s j’ai commencé à pousser la porte des studios. D’abord il y a eu Big Daddy Kane qui m’a poussé avec quelques copines à jouer les choristes sur ses albums. J’ai aussi fait quelques trucs disco. C’est drôle, car avec les Dap Kings, on chante pour le nouveau Scorsese « Le Loup de Wall Street » avec Leonardo DiCaprio et Rob Reiner. On apparaît dans le film en tant que groupe pour un mariage et je chante ce cover du thème de Goldfinger. On fait aussi « Bush Bush in the Bush » de Musique.

Sharon Jones

Sharon Jones

Comment as-tu rejoint les Dap Kings ?

Mon ex petit copain faisait partie de ce groupe qui s’appelait the Soul Providers . Ils faisaient de la soul, mais aussi de l’afro-beat inspiré de Fela Kuti. J’ai fait quelques chœurs, mais au bout d’un moment mon fiancé et moi avons rompu. Quelques années plus tard, le groupe m’a recontacté pour enregistrer avec eux.  Et j’ai commencé à les suivre en tournée. Lui avait quitté le groupe.

Le nom Dap Kings ?

Ils ont choisi de se baptiser « Kings », car moi j’étais la reine (Queen), quant au terme « dap » c’est me fait de bien se fringuer, de porter de jolies choses élégantes, un beau costume, des chaussures assorties et un chapeau un peu à la manière des années 30.

Vous avez enregistré six albums en un peu moins de douze ans…

On aurait pu en publier bien plus, mais tu sais quoi, à chaque fois que nous sortons un album, nous enchainons une tournée et il n’est pas rare qu’elle s’étende sur deux ou trois ans parfois.

En moyenne combien de jours par an passez-vous sur la route ?

L’an passé par exemple, nous avons énormément joué, quelque chose comme 200 ou 250 dates sur l’année. Et tous ces publics différents sont mes publics, quelle que soit la ville où nous jouons. Mais j’adore jouer en Europe, des villes comme Londres ou Paris nous réservent un accueil incroyable. L’Australie aussi. Mais nous ne sommes encore jamais allés ni en Chine ni au Japon. Et surtout nous n’avons jamais encore joué sur le continent africain et cela constitue un véritable objectif pour nous. En Australie nous voulons absolument partir à la rencontre des aborigènes, car j’ai le sentiment que cette population encore aujourd’hui subit  toujours une véritable ségrégation de la part des Australiens blancs. Alors nous voulons jouer pour cette population et pour y parvenir nous comptons abaisser le prix de la place de concert pour que cela reste abordable pour eux. Qui sait, peut-être parviendrons-nous aussi à partager notre scène avec un groupe aborigène ?

« Give the People What They Want » qui titre votre album était aussi un hit des O’ Jays…est-ce un hommage au groupe r’n b de Canton, Ohio ?

Pas du tout, en fait je m’en suis rendu compte il y a peu de temps. Car même si je connaissais la chanson, cela ne m’avait pas frappé. Et puis tu sais je ne m’occupe absolument pas des compositions et de l’écriture des chansons, comme de la production. Je me contente de chanter. Je débarque au studio, ils me passent la musique et moi je raconte l’histoire. Eux écrivent toutes les chansons et c’est à moi de les incarner.

Donc tu découvres les chansons en débarquant au studio ?

Absolument. Parfois ils écrivent même directement lorsque nous retrouvons au studio, parfois elles sont déjà prêtes. Et tu sais nous avons enregistré suffisamment de titres pour faire deux albums.

« Retreat » évoque Aretha, mais aussi Tina Turner ?

Sharon Jones

Oui Tina, car je monte assez haut comme elle pouvait le faire dans « Proud Mary ».

Écouter tes chansons apporte un sentiment troublant, car ce sont à la fois des compositions originales, mais aussi elles évoquent plein d’artistes et de chansons que nous adorons ? Avec les Dap Kings vous êtes carrément des classiques, vous auriez pu émerger avec votre son voici 30 ou 40 ans auparavant. En fait, vous êtes intemporels comme des voyageurs dans le temps !

(rire) cool !

 

 

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