SO LONG D.A PENNEBAKER ROCKING DIRECTOR

D.A. Pennebaker-Il avait réalisé le prodigieux « Don’t Look Back » en suivant Bob Dylan durant sa tournée anglaise de 1967 et inventé le concept du rock-documentaire. Oscarisé en 2013, l’immense D.A Pennebaker s’est éteint chez lui à Sag Harbor, New York, à l’âge de 94 ans. J’avais eu le privilège de travailler avec lui en 88 sur son film « 101 » consacré à Depeche Mode. RIP mister rocking director !

D-A-Pennebaker by GBD

D-A-Pennebaker by GBD

« Don’ t Look Back » 67 avec Dylan, mais aussi le celèbre « Monterey Pop » 68 – où Jimi enflamme sa guitare- et aussi surtout  « Ziggy Stardust and the Spiders from Mars » en 73 – surnommé « The Last Live Show », l’immense D.A Pennebaker avait aussi filmé Hendrix, Alice Cooper…et même JFK avec « Primary » 60 lorsqu’il n’était encore que l’assistant du reporter de Life Robert Drew. Né à Evanstone dans l’Illinois, D.A Pennebaker était une légende. En 1993, dans « The War Room », réalisé avec son épouse Chris Egedus, il suivait l’irrésistible ascension d’un jeune gouverneur de l’Arkansas, Bill Clinton qui allait devenir le 42é Président des États-Unis. En 1988, j’étais l’envoyé spécial de BEST à Los Angeles pour « couvrir » la dernière date emblématique de l’immense tournée américaine de Depeche Mode qui accompagnait la sortie du bien nommé « Music For the Masses ». Les petits gars de Basildon se produisaient devant la plus grande foule jamais réunie pour un groupe British, le fameux Rose Bowl de Pasadena à LA et D.A Pennebaker achevait son documentaire par ce show monumental après avoir suivi le groupe sur les routes US. Je n’ai jamais oublié notre rencontre au Sunset Marquis Hotel. La caméra au poing, le réalisateur travaillait en famille, avec son épouse et son fils qui tenait la seconde caméra. Malgré ses incroyables faits d’armes, Pennebaker était un type simple et cool, qui se livrait chaleureusement et l’on peut dire qu’un véritable héros de la culture rock nous a quittés. RIP monsieur Donn Alan Pennebaker.

 

Dans le numéro 242 de BEST sous le titre : ROUTE 101, LE FILM, j’avais tendu mon micro à D.A Pennebaker, voici à nouveau cet entretien….

 « D.A Pennebaker avait filmé les grands moments du rock sixties, Monterey et Dylan ; vingt ans après, il reprend sa caméra pour suivre Depeche Mode à travers les USA, un signe de la future perpétuité des quatre de Basildon ? » Christian LEBRUND.A. Pennebaker- et DM

 

Ils avaient osé ! Sur Santa Monica Bld, le Tropicana de Tom Waits, des Ramones et de tant d’autres rockers, n’était plus qu’un trou béant, fondation de bureaux, futurs clapiers de verre et de métal. À Hollywood, le Sunset Marquee Hotel & Villas demeurait donc le dernier rempart – certes cossu – du rock and roll. Buriné par la morsure conjuguée du soleil et des spotlights, tel le chasseur de primes savourant sa prime, D.A Pennebaker sirotait en paix son Perrier citron sous un parasol. Les yeux noyés dans le bleu de la piscine, il matait une naïade mini-stringée qui barbotait avec sensualité. Hollywood !

Penebabker et Chris

Penebabker et Chris

La veille, sur la méga-scène du Rose Bowl Stadium de Pasadena. D.A à travers l’œil de verre de sa caméra 35 mm aspirait les images et les clameurs de 70 000 kids dans la lumière et les larmes cascades émotionnelles de Dave Gahan. Neuf mois et cent une dates mondiales, dont trente yankee, les Mode achevaient sous le ciel californien la plus longue tournée de leur histoire. «Concert For The Masses», les 48 pistes digitales d’un studio mobile garé sous la structure bétonnée du stade avaient capturé l’événement pour les besoins d’un album Live à paraître cet hiver. Moments intenses, instants de bravoures ou intimistes, les caméras de D.A. avaient mouliné plus de 100 000 pieds (feet) (soit 30.380 mètres) de peloche (50 heures de film) en suivant Depeche Mode dans la poussière des freeways. Après « Monterey Pop “,  Janis Joplin, the Mamas and  the Papas, les Who, les Stones, Otis Redding, Hendrix…, et le fulgurant “Don’t Look Back » consacré au Bob Dylan de “Subterranean Homesick Blues”, D.A Pennebaker le réalisateur rock le plus pointu de tous les temps s’attaque à la légende des kids de Basildon. 7° art-reporter esthète et adepte de cinéma-vérité, D.A. tourne depuis vingt ans des documents pour les chaînes publiques US et le Channel Four British, mais le projet Depeche Mode est son premier long-métrage depuis des lustres.

«Lorsqu’ils m’ont contacté pour me proposer un projet de film, je ne savais rien sur eux », explique Pennebaker, en clignant des yeux, « Avec Chris – sa femme et son associée- nous avons appelé quelques kids, dont le mien, pour leur demander ce qu’ils pensaient de Depeche Mode et c’était justement leur groupe préféré. Mon fils a insisté pour me passer quelques titres, mais au téléphone j’avais du mal à me faire une idée. Juste avant Noël je suis allé à San Francisco pour assister à leur concert. Ces mecs étaient charmants, mais j’avais quelques réserves, car les bons concerts ne font pas toujours de bons films. Mais en observant leur public, j’ai compris que ces petits Anglais véhiculaient les notions essentielles à notre époque. Dans la plupart des cités américaines, les buildings sont démolis en moyenne tous les dix ans et les designers automobiles envoient leurs plans à la broyeuse tous les trois ans. Aujourd’hui se résume en un seul concept de mode accélérée. Ce qui motive le plus les jeunes c’est la célébrité et la vogue et Depeche Mode cristallise cet élément moteur. Le kid de 88 préfère être célèbre que riche et surtout, surtout, il voudra être à la mode, car s’il ne colle pas au courant, il devient invisible et cela c’est encore pire que la mort. »Jimi_Hendrix_Fire_l

Bermudas collants à la vélocipédiste et Lacoste futuristes, minces comme leurs modèles en quadrichromie des magazines, sains et esthètes, les ados qui se pressaient au Rose Bowl marquaient toute la distance parcourue sur l’échelle de l’évolution. Thanx to Jane Fonda et la découverte du « natural way of life », les néo-babs épouvantails traine-savates d’une longue agonie Woodstockienne. s’étaient-ils transmutés en parfaites figures de Mode ?

 « Si tu observes comment les gens étaient habillés à Monterey Pop en 67, c’était exactement le même type de public middle-class qu’hier soir. Les kids se reconnaissent dans les mêmes fringues en simultané. Ils admirent les mêmes gens, la même mode et pour cela échappent de la même manière aux parents qui n’y comprennent rien. Cela crée des liens et cette affinité de bouche à oreille sera toujours plus forte que l’école ou la télé. » D.A. s’interrompt un instant pour saluer un blondinet moustachu : « C’est le financier de la tournée », explique t’il, avant d’ajouter comme si cela coulait de source « qu’il est suisse… » puis, naturellement, il reprend :  « C ‘est l’instinct qui leur dit ce qui est « in » ou ce qui est « out ». Lorsqu’ils se lèvent tous ensemble pour jouer la vague humaine qui roule sur les gradins du stade – comme a la coupe du Monde de foot – ils ne se sont pas consultés auparavant, ils n’ont sans doute jamais vu le show, mais ils le sentent, tout simplement. 70 000 personnes sur la même longueur d’onde, c’est la communication. Pour la mode c’est la même histoire, un langage à soi qui transite par une certaine culture. Hier il n’y avait pas de blancs, de noirs, de jaunes, d’Hispaniques, riches ou pauvres, il n’y avait que des teen-agers qui s’éclataient au même rythme en échappant à leurs parents. »

De l’influence du docteur Freud sur le comportement rock and roll ?

« Je ne sais pas si c’est freudien », réplique D.A, « mais dans toutes les cultures il y a ce point de non-retour où les enfants et les parents ne se supportent plus. Depeche Mode incarne aujourd’hui leur rupture avec le monde de papa. »

 Il y a vingt ans D.A. shootait Dylan comme personne avec  « Don’t Look Back », s’il récidive aujourd’hui avec les Modes c’est qu’ils véhiculent aussi un puissant message social ?

« Les gens voulaient le voir en Dylan, mais je ne suis pas sûr que cela le contentait. En fait, il détestait ce rôle de porte-étendard de sa génération. Il voulait être un performer, un musicien avant tout. Ce qui explique ses réactions parfois lorsqu’on lui demandait  « Que penses-tu de la bombe H ? » il rétorquait férocement: « Je n’ai aucune envie d’y penser. Cela n’est pas mon problème, c’est TON problème ». Et cela les rendait fous, car pour eux il était évident que Bob Dylan ne pouvait qu’adhérer à toutes leurs croisades. Dur d’expliquer cela à des fans. Par réaction, Dylan s’est tiré à Newport où il a commencé à électriser sa musique. Les fans se sont sentis trahis, mais Bob Dylan tenait sa vengeance. »D.A. Pennebaker- et DM

Dans le film, Dylan déclarait à un journaliste : « Jamais je ne serai ce que vous voulez que je sois. » Ces bribes d’interviews sont les moments les plus chocs. D.A. a-t-il récidivé avec les Mode? 

« Et comment ! Ces mecs sont vraiment drôles. Tout particulièrement Martin et Andy qui ont un sens de l’humour ravageur. Mais ils n’ont pas cette ascendance spirituelle qu’avait Dylan. Lorsqu’il répondait à une question, les gens prenaient carrément des notes parce qu’ils se disaient: « Oh il doit y avoir un sens caché dans ce qu’il raconte. » Dylan c’est comme Byron, une personnalité unique par génération. Avec Depeche c’est différent, ces quatre mecs n’ont pas simplement gagné au loto, mais ils ne sont pas Dylan et on ne les rendra pas plus Dylan en les filmant de là même manière. Pour moi, ils sont avant tout quatre superbes- personnes que j’aime vraiment. Aucun d’eux, a l’exception de Martin, n’est un musicien vertigineux à la Clapton, mais ils ont des idées fortes et renversantes et le talent c’est qu’ils ont réussi à trouver le langage pour les faire passer. Il n’y a pas de leader officiel dans Depeche Mode, mais moi je peux dire que tous les groupes ont un leader même s’ils ne s’en rendent pas toujours compte. »

Tu les connais bien, à ton avis quel est-il: Fletch ou Martin. ?

 « Moi je sais que c’est Andy Fletcher. Je leur ai dit et ils ont acquiescé. Fletch est la conscience de Depeche Mode, c’est un rôle de leader. Dès qu’ils se retrouvent confrontés à un problème social, Fletch apporte toujours une réponse. Il déteste la musique, car il n’est pas un super musicien. Mais il constitue la force motrice de ce groupe, il est crucial. En les filmant durant ces semaines, la première chose qui m’a frappée au sein du groupe c’est la manière dont Fletch se comporte et cimente l’union. Pour quelqu’un qui n’est pas vraiment musicien, c’est fascinant. J’ai tout de suite noté l’existence d’une quasi-cellule familiale dans ce groupe et c’est ce qui les soude. au delà de tous les clichés du rock and roll”.

Depeche Mode-Beatles ?DM-Rules-

« ll y a un peu de cela. Je connaissais bien les Beatles et surtout John. Mais les Beatles étaient construits sur une plateforme telle qu’ils ne pouvaient que sombrer dès que la romance Paul/John s’est brisée. Il y a le même rapport de sang et d’émotions chez Depeche Mode; s’ils se séparent un jour, ils seront comme des handicapés à vie même s’ils continuent à faire de la musique chacun de leur côté. D’une certaine manière, à eux quatre ils regroupent tous les caractères d’un individu parfait, ils sont une seule personne idéale. Comme tu le sais, il y a souvent des tensions dans le groupe entre Alan et David, entre Martin et Alan, ils le reconnaissent et leur force c’est qu’ils ne perdent jamais le fil du dialogue pour trouver une solution. Mais si cela fonctionne, c’est uniquement dû à Fletch._ Avec lui tout finit par s’emboîter et c’est fondamental. Pour mol, le film doit démonter tout ce mécanisme. C’est en tout cas ce que je vais chercher dans mes rushs. Lorsque je les shoote dans leur loge et qu’après un concert Dave est allonge’ dans un coin, quasiment en larmes, tu vols vraiment comment ils se comportent les uns avec les autres. Tout est là, à condition de savoir ouvrir les yeux, a mon sens, le côté humain est essentiel surtout par rapport au succès, or, ce qui fait leur succès, ce qui les pousse au sommet, ils n’en sont sans doute pas conscients. Les Beatles n’ont jamais compris ce qui leur arrivait, à l’exception de Paul qui n’a jamais douté de son talent. John, lui ne l’a jamais vraiment su, c’est pourquoi Yoko a toujours eu cette fantastique ascendance sur lui. Elle luI a dit: «Je ferai de roi un artiste» et c’est tout ce qu’il voulait être: un artiste reconnu. Il ne voulait pas être un Beatles. D’ailleurs, tous détestaient l’idée d’être un Beatles, sauf Ringo qui n’a jamais eu toute sa tête. Dès qu’ils se sont sorti  du ghetto de Liverpool et qu’ils ont eu tout ce qu’ils voulaient, le véhicule Beatles ne leur était plus nécessaire. Qui a envie d’être le quart d’une entité mondialement acclamée. »

Et la Modemania en action?

« Tu ne peux guère y échapper. Elle est partout avec ces kids excités. Ça fait partie du trip, parce que les klds pensent qu’ils détiennent le secret. Mais le secret c’est qu’il n’y a pas de secret. Ces quatre gars sont vraiment intéressants. Leurs concerts étalent fantastiques, de véritables spectacles. Depeche Mode en instaurant cette relation claviers/lumière crée le théâtre du futur et on n’est pas près de voir cela à Broadway ! »

Après « Don’t Look Back” c’est “Don’t Look Further” ?

« Le meilleur titre de tous, c’est bien celui qu’ils se sont choisi Depeche Mode, quelle subtile manière de jouer avec les mots ? »

 

Publié dans le numéro 242 de BEST daté de septembre 1988

 

 

 

 

 

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