SERGE GAINSBOURG : Les 30 ans de « Love On The Beat » !

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Le 2 octobre dernier, on pouvait célébrer les trente ans de la publication de l’avant-dernier album de Serge Gainsbourg « Love On The Beat ». Retour vers le futur, à cette occasion, voici 3 décennies je toquais à la porte de sa fameuse résidence. Son fidèle majordome, Fulbert vous introduisait alors jusqu’au salon où se tenait Serge dans la semi-pénombre de son hôtel particulier de la rue de Verneuil, autour du piano, parmi tous ses souvenirs de cœur (le télégramme de rupture de Jane ou l’original de « La Marseillaise») , d’or (disques), de bois (précieux) et d’argent, tout de jean vêtu, à soixante piges, il était toujours comme à nos premiers entretiens en 81, un éternel gamin aussi malin que malicieux.

 

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Serge venait tout juste d’achever d’enregistrer « Love On The Beat » à New York avec Billy Rush et lorsqu’on lui demandait quelles étaient ses sources pour ce nouvel LP, il disait  tout de go:

« Les sources, j’connais pas. Je suis déraciné. J’ai perdu mon père, ma mère, mon chien et Jane…j’ai 60 balais et pourtant je suis resté aussi clever (il épelle) …C..L..E..V..E…R qu’un p’tit gars de 15 ans, voilà l’affaire et cela se sent dans le disque cette désespérance. Mais quand même, il y a le beat funky, il y a l’énergie. J’suis increvable, quelque part. ».« Les sources, j’connais pas. Je suis déraciné. J’ai perdu mon père, ma mère, mon chien et Jane…j’ai 60 balais et pourtant je suis resté aussi clever (il épelle) …C..L..E..V..E…R qu’un p’tit gars de 15 ans, voilà l’affaire et cela se sent dans le disque cette désespérance. Mais quand même, il y a le beat funky, il y a l’énergie. J’suis increvable, quelque part. ».

Au 5 bis rue de Verneuil

Désespérance, mais flamboyance aussi. Le salon était un véritable musée et ce désordre apparent, ce bric à brac de trésors fulgurants, était au contraire très organisé. Tout était rangé avec un soin méticuleux, le moindre bibelot d’argent avait sa place. D’ailleurs, Serge, comme chacun de ses visiteurs, me surveillait toujours du coin de l’œil, il craignait toujours qu’on ne lui ruine un précieux trophée d’un coup de micro. Je lui disais : « Serge, il faut bien que je pose mon (magnétophone) Nagra ». Alors j’étais bien forcé de déplacer un de ses trésors. Serge état sans doute quelque peu maniaque, mais chez lui le temps n’existait pas. Il répondait toujours avec patience à mes questions, comme quelques années plus tard et quelles que soient les pressions, il prendra toujours le temps de discuter et de payer un verre au caméraman, à l’ingé son et à l’assistant qui accompagnaient mes tournages télé. Gainsbourg était sans doute la seule star à posséder, en plus du talent, ce respect, cette élégance rare. Son 102 (un double Pastis 51) au poing et son paquet de Gitanes face à lui, son Zippo à portée de la main, jamais il ne cherchait à esquiver.

Son enfance de titi parisien, son itinéraire familial d’Odessa sur la mer noire à la France, en passant par Istanbul, la guerre aussi et comment il avait survécu à son étoile jaune de Shérif feuj, tout cela créait forcément une complicité, ma famille partageant les mêmes origines avait également traversé les mêmes épreuves durant la seconde guerre mondiale. Et il avait presque l’âge de mon père. Serge se livrait toujours de manière directe: « P’tit gars, tu vois , je suis très lucide…très méchant avec moi même. Trop peut être. » m’avait-il alors confié dans la fumée bleutée de ses Gitanes. Pour lui la musique «  n’était qu’un art mineur » comme il aimait toujours le préciser. N’avait-il pas abandonné la peinture qu’il considérait justement comme majeur ?

Car Gainsbourg à l’instar d’un Dylan ou d’un Lennon, ne se contentait pas de vouloir chanter des chansons et amuser le public. Au-delà de son rôle de baladin, il souhaitait radicalement changer nos vies et cette société qu’il jugeait par trop étriquée. Poète rebelle et philosophe allumé, il avait choisi de la défier là où elle était sans doute la plus figée en usant avec une parfaite dextérité de son art de la provocation. Si l’on pouvait encore en douter, cet entretien le prouve de manière cinglante.

Interview

 

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« Gainsbourg le révolutionnaire ? Sans doute. Quatre ans auparavant n’avais-tu pas déjà accommodé « La Marseillaise » à la sauce reggae ?

 

J’ai chanté « La Marseillaise », on m’a attaqué. Évidemment, c’était des blacks qui chantaient ! Tiens, « La Marseillaise » elle est là ! (En bonne place dans son salon NDR) Je l’ai achetée. Dix bâtons (10 millions d’anciens Francs, soit 100.000 F soit 15.000 € ) , j’ai acheté « La Marseillaise », Rouget de L’Isle. Avant de l’acheter, qu’est ce que j’ai vu dans le grand Larousse  et le Littré ? Tu vois « Aux armes citoyens, formez vos bataillons. Au deuxième refrain, il met « Aux armes etcetera… » Ça le faisait chier de le remettre. Alors « Aux armes etcetera… » j’ai senti qu’il y avait un petit truc. J’ai été tellement attaqué pour ma version reggae de « La Marseillaise » …Il ne faut pas oublier que le reggae est une musique révolutionnaire. Peter Tosh est mort, il s’est fait flinguer. Et quant à Bob Marley, il a reçu une bastos aussi ! Le reggae est une musique révolutionnaire, comme « La Marseillaise » était un chant révolutionnaire. La vente publique de « La Marseillaise », ça c’est historique c’est génial. La vente publique de « La Marseillaise » s’est effectuée à Versailles. Et pour le retour, j’avais une Cad(illac) avec un noir au volant, Bambou à l’arrière, chinetoque, et mézigue russe, c’est pas dégueulasse. C’était la totale c’était génial, génial le retour. J’ai pris un garde du corps, pas pour moi, hein. Le retour est historique. Mais j’ai fait plus fort, on m’a dit, il y a un manuscrit de Chopin…Moi j’adore Chopin, c’est en vente en Allemagne. Nous savons M. Gainsbourg que vous cherchez un manuscrit de Chopin. Nous en avons un. Mais ils se sont faits braquer et le manuscrit a disparu. Ils en ont retrouvé un autre, tu sais combien j’ai payé, je vais te le dire. Il est super car il parle d’une Mazurka. C’est une très jolie lettre, je l’ai payée douze bâtons. Ben oui qu’est ce que tu veux, je suis fou quelque part. Je vais crever, je pense sans un blé, sans un rond. Peu importe, je ne veux pas donner à Charlotte et à Lulu un handicap de milliardaire.

« Love On The Beat » est un album de funk ?

Ce dernier est effectivement très funky. Electro funk on dirait. Et un jour où je suis dépressif, je sens que c’est de la merde et d’autres jours, je trouve cela superbe, cela dépend de mes états d’âme.

Analysons notre propos, analysons ce disque, il y a trois juifs et trois blacks, voilà l’affaire (rire) c’est marrant, c’est comme ça, je ne sais pas pourquoi ça s’est fait comme cela. Musicalement c’est carrément black. Mes deux lascars qui chantent sur ma musique. Oui c’est black. C’est black ! J’aime bien les noirs, qu’est ce que tu veux que je te dise , c’est une vérité première. Voilà, moi j’aime bien les noirs. J’aime bien leur musique, j’aime bien leur comportement, j’aime bien leur grâce. Tu sais, avec les rastas d’abord  c’était: «  what’s this french man ? » qu’est ce que c’est que ce blanc ? Mais quand je me suis mis aux claviers, c’est-à-dire au piano, ils ont dit : « Oh la la, ça ce n’est pas un clown !  Attention c’est un professionnel ! » Et tout de suite, amitié ! Amitié immédiate. D’abord laconisme et puis la femme de Bob Marley, Rita Marley qui était l’une des choristes, elle m’a snobée et puis on est devenu très amis, très amis. Bien sûr j’en ai fait deux (albums jamaïcains) je ne pouvais pas faire un troisième disque de reggae. C’est pour cela que j’ai pensé à New York pour avoir le son funky.

Le son c’était pas Memphis, ce n’était certainement pas Los Angeles car je n’aime pas le son californien ; donc c’était bien New York ! Et puis les grandes pointures, Larry Fast , Billy Rush, Stan Harrison, le saxe et les Simms Brothers qui ont joué avec Bowie ; j’ai fait une compilation de tout ce qu’il y avait comme grandes pointures à New York. Puisque j’aimais, je l’ai fait, mais il se trouve que ça cartonne, it’s not my fault ! Quelques mois auparavant j’écoutais Southside Johhny. Alors, je me suis pointé à New York, et quand je me suis mis aux claviers Billy Rush s’est dit ça c’est pas un petit french man qui débarque, c’est un pro. Je connais les claviers, je lui ai donné quelques plans harmoniques et rythmiques et de contre-pointe. C’est New York + moi, New York + Gainsbourg, comme c’était à la Jamaïque aussi bien à Kingston qu’à Nassau, les rastas plus Gainsbourg.

 

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                                                                 Serge en Jamaïque avec les rastas de « Aux armes et caetera… »

 

Gainsbourg est toujours aussi scandaleux, la preuve cette pochette où tu te travestis ?

C’est pas nouveau (rire)….scandale, où est le scandale ? Le scandale c’est une vue de l’esprit le scandale, je ne comprends pas. Bon il y a des turbulences quand on fait des trips au-dessus des nuages. Attachez vos ceintures, faites gaffe les mecs, on va se planter…mais c’est très bien comme cela que je sois scandaleux. Moi j’aime bien les interdits. Cela implique qu’il y ait encore des tabous. C’est hallucinant qu’à la fin du XXème siècle il y ait encore des tabous, je trouve cela grotesque ! C’est assez méchant comme disque, c’est assez dur, éprouvant. Et puis il y les plans homos. La pochette tout de même j’ai une belle gueule. C’est William Klein une grande pointure de la photo. Mais c’était mon idée ; je l’ai mise en scène, pas pour déranger, mais parce que c’était ce que j’avais envie de faire. Et généralement ce que j’ai envie de faire c’est ce que les gamins attendent de moi. J’ai du bol , mais c’est comme cela. En huit jours, j’ai fait disque d’or, c’est donc la première vente en France, voilà, tac ! Moi j ne connais pas la vieille garde, je connais l’avant-garde ! La vieille garde, cela fait chier. C’est des morts vivants, ils ne savent pas qu’ils sont déjà out. Non, ils sont out depuis longtemps. Ah, ne soyons pas méchants, ils se démerdent, ils font des cachetons. Mais ils restent dans un créneau, ils ont trouvé un créneau et ils restent là-dedans et ils se sclérosent là dedans, moi je n’aime pas cela, moi je me flingue plutôt. Évidemment cela va déranger, cela dérange déjà. C’est réussi parce que je suis un pro et je suis un pro et aussi faut pas déconner car je suis sincère, si j’étais faux cul, cela ne marcherait pas.

Comment s’est déroulé le travail en studio ?

D’abord premier voyage pour structurer les rythmiques. Puis les arrangements réalisés à chaud sur place. Et ensuite un second pour les mélodies internes. Ce sont des mélodies internes puisque je parle, souvent je fais du talk over.

Et tous les textes comme souvent ont été écrits sur place dans ta chambre d’hôtel ?

Oui , à chaud, deux nuits blanches et puis direct au studio. Mais c’est comme cela que je trouve mes collures de mots dans le stress , dans l’angoisse ; mais il ne s’agit pas comme certains d’y passer des mois, en huit jours, c’était en boîte. Ce qui est assez pénible. C’est toujours pénible mes séances car moi je ne suis pas un rigolo, je pense toujours… tu sais quand tu as un micro à la bouche tu pense pas qu’il y a un mec qui t’écoute, tu penses qu’il y a des millions de gens qui t’écoutent. Donc il faut faire au max. Tu vois, il y a plein des disques d’or ici, tu vois aussi des disques de platine, tu sais qu’un disque de platine c’est 500.000 albums, tu en as deux là ! Il y n’a pas beaucoup de Français qui font cela !

Gainsbourg le conquistador, alors ?

J’ai dit parfois que je n’étais pas un conquistador, en fait quelque part je le suis. Ah ouais, je peux passer les frontières, aisément avec ce matos et c’est quand même pas mal pour un petit Français de dégager un peu, parce que tout le rock en VF, en version française, c’est pas tout à fait, y’a pas tellement de créneaux, c’est pas export faut bien l’admettre. Ça peut cartonner ici, mais c’est pas ça. Moi j’ai craqué pour Buddy Holly, Cochran, Hendrix, Chuck Berry , James Brown, je peux pas quand j’en ai plein la gueule de tous ces mecs, de toutes ces grandes pointures, ici je ne peux pas. Aussi le français c’est une langue gutturale comme le Suédois, le Danois ou l’Allemand. Quand tu dis : once again man, tu traduis : encore une fois, c’est nul, tu peux pas traduire. I feel better now, même pas besoin de mettre de la musique là-dessus, alors que tu le dis le en français tu dis : ah oui je me sens mieux ! » c’est nul ! C’est le handicap du Français. Et pourtant le français est une langue superbe, c’est pour cela que je pratique la technique du talk-over , c’est-à-dire parler et ne pas chanter. Alors parfois je fais chanter les Simms Brothers ou j’avais fait chanter Rita Marley et les I-Threes. Et ensuite je balance des mots que l’on ne peut pas mettre en musique tellement ils sont chiadés et sophistiqués. »

(interview réalisée en Octobre 1984  pour« Planète », mon émission quotidienne  sur RFI)

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