QUAND GAINSBOURG DIRIGEAIT (L’) INDOCHINE

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C’était il y a trente ans, un moment privilégié comme il en existe rarement dans la vie d’un critique rock. À Épinay-sur-Seine, et dans une ambiance résolument ferroviaire sponsorisée par la SNCF, Gainsbourg se muait en réalisateur de clip pour Indochine avec « Tes yeux noirs » dans la foulée- et avec la même équipe technique de son long métrage « Équateur »-. GBD y assistait conjointement pour BEST et pour le « Mini Journal de Patrice Drevet » ( l’édition de 18 h du JT de TF1 alors glorieuse chaine publique)…souvenirs souvenirs et intense émotion en retrouvant  sur mes images mon « pote » disparu Stéphane Sirkis et les blagues à deux balles irrésistibles de Serge.

 

Indochine + Gainsbourg

Indochine + Gainsbourg par Jean Yves Legras

« Tu m’as fait un passage sur le Yamaha » demande Serge Gainsbourg, les yeux scrutés sur son écran de contrôle pour vérifier l’axe de sa Louma. Attention …Play-back… « Où vas-tu quand tu pars avec tes yeux noirs… » entonne Nicola. Serge s’allume une clope avec son Zippo…puis remarque mon cameraman qu’il apostrophe alors en parfait cabotin : « hey coco…regarde, ça c’est un  briquet qui a sauté 3000 mètres…c’est un briquet de para (chutiste), cadeau… » Et, tout en se concentrant sur son job de réalisateur, il prend néanmoins le temps de jouer avec son Zippo, faisant le clown pour ma caméra. Gros plan sur Stéphane et son clavier Yamaha dans l’écran de contrôle.

« Stéphane, joue avec tes épaules, bordel ! » Hurle Serge sur son plateau. Il récupère Hélèna Noguerra, dont c’est la première apparition publique, à tout juste 15 ans. Il la prend par le cou « C’était mignon comme tout ! » dit-il.

lna-et-serge

lna-et-serge

« Tu l’as trouvé où Hélèna ? », lui demandais-je

« Dans les gogueneaux… », répliquait Serge

« C’est quoi les gogueneaux ? », interrogeait la damoiselle

« Non, je l’ai trouvée, car elle est mignonne. », se rattrapait alors nôtre réalisateur

« – Serge, on va te voir dans le clip ? 

– Ouais…

– Mais pourtant tu n’es pas en mini-jupe toi… ?

– Hey mec, j’ai un solide service trois-pièces…faut jamais l’oublier ! ».

Sûr qu’avec Gainsbarre, on ne risquait absolument pas de l’oublier. Un peu plus tard et après quelques prises, Stéphane Sirkis descendait de sa passerelle pour répondre à quelques questions.

« Stéphane : on est en train de faire un clip avec Serge Gainsbourg…avec des trains.

Serge il râle pas mal…des fois sur toi ?

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Nous on a voulu faire un vrai clip dés le départ et lui s’est complètement investi dedans et il gueule, car on n’a pas trop l’habitude de jouer la comédie. Sur une scène quand tu joues, tu joues à l’instinct. Mais quand tu es filmé, c’est différent. C’est pour ça qu’il gueule, mais il gueule gentiment. Il est très cool. Le décor est beau, tout est beau. Et on a bien bossé avec lui. Demain on tourne les extérieurs Gare de l’Est avec une authentique locomotive à vapeur. C’est une vraie production comme si c’était un vrai film filmé en 35 mm. On a tout fait en commun sur le clip avec Serge du synopsis au casting d’Hélèna. »

Serge fait un plan en tant que figurant avec Dominique et Stéphane sur une passerelle. Nicola en profite pour me confier : « Il signe un peu à la Hitchcock, là Serge ! Ce sera juste un flash, juste un plan avec lui dans le clip. »

Quelques jours plus tard, je le retrouve en studio durant le mixage de l’album « live » d’Indo pour un entretien aussi extensif qu’exclusif pour le BEST 216, sous ma couverture Bowie. Flash-back…

Publié dans le numéro 216 de BEST sous le titre :

 

L’ÉTÉ INDO

 

« Pour mieux ravir les yeux (noirs ?) de leurs millions de fans, les quatre  d’Indochine partent en chemin de fer pour une saison qui s’annonce vraiment belle. Le chef de gare se nomme Gainsbarre. »  Christian LEBRUN

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Mais d’où tirent-ils donc leurs super- pouvoirs ? Les wonders-kids d’Indochine ont taxé la cape rouge de Superman pour nous faire traverser l’été. D’aventure en aventure, leur péril jaune va encore se propager sur l’hexagone. D’abord ce concert aussi surprise qu’hollywoodien dans une gare désaffectée, puis le maxi-megamix de« Tes Yeux Noirs» et son clip griffé par Gainsbarre, décidément lndo assure chez classieux. Tournée méridionale pour compléter l’Indo-tour du printemps dernier et, dans la foulée, un album Live pour la rentrée, lndo n’a pas fini de faire chanter les ados et tous les autres.  Aux confins des Buttes-Chaumont, ce studio imprégné des vibes afro des Touré Kunda et de Manu Dibango est sans doute un des plus performants du moment. lndo l’a choisi pour y remixer son live. Tandis que Dimitri roule patin sur patin à son sax, Nicola Sirkis gratte machinalement une basse en attendant de refaire quelques voix sur un titre.

« On a déjà remixé «Monte Cristo », «Hors La Loi» et «Tes Yeux Noirs »dans ce même studio. Je crois qu’il nous convient assez bien. »

Vous nous concoctez un triple- album ?

Nous avons largement de quoi faire un triple, mais ce sera un simple LP. Le compact dise et la cassette contiendront quelques versions bonus. Nous allons aussi garder quelques titres pour offrir des faces B inédites sur nos prochains 45 tours. On ne manque vraiment pas de matériel, car chaque chanson sur scène dure au moins six, sept minutes. Cet album live sera presque un «Best Of… » puisqu’il contiendra « Canary Bay », « 3éme Sexe», «L’Aventurier », « Dizzidence Politik »,.« À l’Assaut », « Salammbo », « À l’Est de Java » et « L’Opportuniste ». On s’est arrangé pour tout caser en réduisant quelque peu certaines versions.

Et le compact ?

C’est rare qu’on sorte un live en compact, nous voulons donc que le son soit absolument parfait. Le moindre éternuement de la 6500éme personne au bout du Zenith, tu l’entends. Lorsque tu marches sur un câble, en digital ça passe aussi. C’est si précis qu’il nous faut vraiment soigner toutes les ambiances, tous les arrangements.

Vous bossez avec un ingénieur anglais, Joe Glassman ?

Nous avons rencontré Joe au studio Redbus pendant le mixage de «3 ». Il avait fait Chaka Khan et plein d’autres choses. Nous avons écouté et on a dit okay, on mixe l’album ensemble. En fait, nous, on produit au départ. On fait toutes les structures des morceaux et on les travaille ensuite avec un remixeur. Joe nous décharge de tout le travail de préparation et de timing. Il a notre âge, même s’il en parait un peu plus.  Joe est un personnage très serein. En studio, nous travaillons aussi avec UNE assistante, Joelle Bauer. C’est rare de trouver une fille qui assure autant et pour l’atmosphère c’est encore mieux. Je pense que nous garderons la même équipe pour le prochain album d’Indo- chine en janvier 87.nicola

Vos agendas sont bourrés jusqu’à dans deux ans ?

Dans deux ans, je n’en sais rien, mais on va se prendre quinze jours d’oxygène fin juin pour assurer la tournée de douze dates en juillet et août. En septembre, on s’offre un break complet; ça fait deux ans que nous n’avons pas pris de réelles vacances. Avant de composer un nouveau 33 tours, une pause est indispensable. À partir du mois d’octobre, on fera l’lndo nouveau, sortie prévue en février-mars 87. Nous enchaînerons ensuite sur un nouveau tour à l’étranger, car un paquet de pays comme la Thaïlande et Bali nous réclament par le biais des ambassades.

Le train sauvage.

Revenons aux dates de cet été.

Ça démarre à La Rochelle le 10 juillet. Ces dates sont une suite logique à la tournée qui s’est achevée au Zénith à Paris, car nous avons fait l’impasse sur des tas de villes comme Marseille, ou Lyon où la Bourse du Travail était sold-out en deux jours, laissant 4000 kids dehors.

Et ce gig surprise dans une gare de la grande banlieue ?

Nous avons toujours été très méfiants vis-à-vis de ce genre d’opération. On a un public d’ados et ils constituent la cible idéale de tous les publicitaires. On refuse systématiquement toutes les propositions de sponsors de marques diverses de fringues et de boissons. Cette fois, avec la SNCF, l’idée nous a accrochés, car le train c’est totalement démocratique. La SNCF ne nous utilise pas pour vendre un produit, car ledit produit se vend déjà tout seul, il s’agit du « Carré Jeune » qui offre à tous les moins de vingt-cinq ans des réductions sur les billets. C’est plutôt nous qui « utilisons » la SNCF pour que les gens puissent venir nous voir dans le sud cet été. Les dates seront affichées dans toutes les gares et un concours « Carte Jeune » leur permettra de gagner des voyages en train vers l’Extrême-Orient. En plus, ils nous ont apporté une aide précieuse pour la réalisation de notre clip, car nous voulions un départ en loco à vapeur. Il faut mettre les choses au clair: le scénario était déjà écrit avant. La SNCF a mis la Gare de I’Est à notre disposition. lls voulaient que le concert-surprise se déroule dans une gare parisienne. Nous, on préférait la grande banlieue pour tous les fans qui n’ont pas pu aller au Zenith. On s’est donc retrouvés dans une immense gare désaffectée avec arrivée sur scène en train. « Rock Évasion », c’est la cible publicitaire, mais Indo c’est un peu ça, du rock exotique et le train colle parfaitement à cette image.

Et puis il y avait déjà ce titre «Le Train Sauvage » sur l’album « 3 ».

Nous avons toujours été beaucoup plus fascinés par le train et l’avion que par les voitures rapides. Moi, j’ai toujours voyagé en train, c’est seulement depuis le début de l’aventure Indochine que j’ai goûté à l’avion. Je prenais tout le temps de vieux trains branlants pour aller à Nice. Le train c’est plus romantique que l’avion, tu vis là où tu passes comme un mateur incorrigible. L’avion c’est plus stressant, les aéroports sont pleins de gorilles armés jusqu’aux dents et tu le sais ils sont toujours prêts à cartonner n’ importe qui.

« Serge était parfait »serge-au-travail

Je suis passé vous voir à Épinay sur le tournage du clip avec Gainsbourg et j’ai noté quelques étincelles lorsqu’il vous dirigeait. Pourquoi ce choix ?

stephane-a-la-loumaOn l’a choisi à l’unanimité. Nous avons tout de suite senti qu’il voulait intensément le faire; Serge ne préméditait pas de « coup commercial » ou  une « nouvelle image », comme a pu perfidement l’écrire Libé. Pour l’émotion et la tristesse que dégage «  Tes Yeux Noirs » , Serge était parfait. On a beaucoup discuté ce choix, pas question de devenir son objet. Pendant le tournage, il y a eu des moments difficiles. C’est un metteur en scène, il faut donc obéir à ses ordres. Mais il est parfois un peu brutal dans sa manière de diriger. C’est son métier. Gainsbourg est toujours sûr de lui. ll travaille au plan par plan, sans trop de scénarios, les idées s’enchaînent naturellement. L’équipe était sensiblement la même que pour « Équateur », elle lui voue une confiance aveugle, c’est un pro. On l’a vu au montage, les images 35 mm sont belles, même si nous ne sommes pas satisfaits à 100 %. Pour l’être pleinement, il faut le faire soi-même ce clip, mais on n’est pas mûrs. Ces trois jours de tournage, en tous cas, resteront gravés dans nos souvenirs. Dans cette histoire, je crois que nous apprenons un métier. Notre travail c’est l’écriture, c’est notre musique . On n’était pas partis pour en faire un job. On apprend à faire du studio; on apprend à maîtriser les instruments. On apprend à chanter, à vivre en tournée, à se tenir sur scène, il faut maintenant apprendre un peu plus à jouer avec les images. J’aurais adoré réaliser « Le Péril Jaune » en film, car toutes les chansons de l’album forment un long métrage, mais c’est aussi un problème de temps et d’argent.

On a l’impression que le public d’lndo apprend en même temps que vous.

Ce public, je ne sais pas trop comment le définir, il a beaucoup grossi avec le 3éme LP. Ils ont entre 12 et 16 ans et ils en avaient 9/ 10 au moment de « L’Aventurier ». Moi je suis incapable d’analyser ses besoins. Par contre, le public n’a jamais hésité à nous dire ce qu’il n’aimait pas, comme le clip de « Miss Paramount ». lI existe un dialogue entre nous. Notre public ne reste pas bouche bée à encenser tout ce que nous faisons. On a déjà de la chance qu’ils avalent tout un concert main dans la main. Or pour nous, le plus important c’est justement les concerts et si nous avons voulu faire ce disque live c’est pour qu’on ait tous un souvenir de cette tournée. À mon avis, le public d’lndo est sensiblement le même que celui de Cure, U2 ou Simple Minds. C’est un public très  jeune, le meilleur sans doute qu’on puisse avoir. On ne peut guère rêver mieux, car il bouge tout le temps, il est très expressif, il ose s’éclater complètement. Un magazine télé nous place en tête d’un sondage sur les 9-35 ans. Notre musique plait aux parents. Mais elle les gêne parfois. Ça reste du rock. Un titre comme « 3° Sexe » a dû choquer pas mal, car on nous a beaucoup écrit à ce sujet: « bravo, c’est ce qu’il fallait dire. On en a marre d’être montrés du doigt parce qu’on s’habille de manière différente. » La France est devenue plus tolérante, même si nous continuons à scandaliser la vieille garde à droite. Tant mieux.

« Il n’y a aucune honte à aller voir ses fans ».

serge-en-figurantlndochine, groupe leader et pourtant vous restez très accessibles.

On ne veut pas devenir des stars et ne pas voir les gens. Nous, on vient du même monde que le public, on n’a aucune raison de retourner notre veste. En studio, on aime être au calme. Pourtant on voit souvent débarquer des journalistes et on n’est pas du genre à les jeter. Je crois surtout qu’on essaie de rester honnêtes par rapport à nous mêmes. Lorsqu’on est en concert, on sait que c’est pour Indochine, alors on voit tout le monde. Cela dit, lorsqu’on a envie de partir, on s’en va au diable sans laisser d’adresse. On a parfois besoin de respirer aussi. Je sais qu’il y a eu quelques problèmes sur la tournée, car nous avions promis à des gens du fan-club de les retrouver après les concerts. Or les services locaux  de sécurité à Bordeaux, Toulouse et ailleurs se sont mis à flipper sur les mouvements de foule. Mais ceux qui voulaient VRAIMENT nous retrouver y sont arrivés. Tu reconnais tout de suite les chieurs et ceux qui sont véritablement sincères. C’est instinctif, tu le sens ; voilà pourquoi il n’y a aucune honte à aller voir ses fans. Je ne dis pas que nous passons notre temps à les chercher, mais en tournée lorsqu’ils sont quarante-cinq devant l’hôtel, on ne va pas filer comme des voleurs droit dans nos chambres. ll faut trouver l’équilibre, sans trop leur donner non plus. On connait très bien les fans de Paris puisque nous avons fait nos vidéos avec eux. Après, il y en a qui venaient carrément chez nous en nous apportant des photos à signer, des gâteaux à bouffer, des cadeaux divers. C’est bien. Mais ils nous balançaient aussi des textes, des chansons, des maquettes. Et nous on n’est pas producteurs, on est incapables de dire si c’est bon ou pas. On a un peu aidé Vienna, après leur première partie d’Indochine pour qu’ils décrochent un contrat dans notre maison de disques, mais ça n’est pas notre rôle. Moi ça me gène de passer de l’autre côté de la barrière. Une maison de disques pour moi c’est un marchand et je n’ai pas envie d’être marchand, pour l’instant. »

L’été Indo sera chaud. ll s’étirera vigoureusement jusqu’à l’automne pour fêter les cinq ans du groupe. Tora l Tora ! Tora ! Le pavillon rouge va flotter en trois dimensions: album et concert vidéo, sans oublier la bio officielle du groupe concoctée par mon collègue JEP et ces bougies que vous aurez tous contribué à allumer, décidément Indo tournera longtemps dans vos têtes.

Publié dans le numéro 216 de BEST daté de juillet 1986

BEST 216003 - copie

 

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