LILI & LULU GINSBURG

Lili et Lulu GinsburgCe 2 avril prochain, Serge Gainsbourg aurait célébré ses 93 printemps. Aussi, plutôt que de fêter aujourd’hui le triste 30ème anniversaire de son départ pour le ciel, c’est d’un Gainsbourg vivant et vibrant, tel que j’ai pu le connaitre dans nos interviews, que je voudrais évoquer, à travers l’entretien si émouvant que sa sœur jumelle Liliane m’avait accordé voici dix ans. Flashback émotionnel…

Liliane Zaoui Ginsburg

Liliane Zaoui-Ginsburg

Comment ne pas craquer sur Serge Gainsbourg ? De ma première rencontre avec ce héros de la musique, à la dernière en passant par les tournages réalisés entre le plateau du clip « Tes Yeux Noirs » d’Indochine dont il signait la réalisation, son show mémorable au printemps de Bourges ou encore son regard de président du jury du Festival du Film Rock de Val d’Isère, de Gainsbourg à Gainsbarre, il aura toujours su se montrer tel un père de substitution à mes yeux. Sans doute mes origines juives russes et turques n’y étaient pas étrangères, mais j’entends encore son rire et sa manière de me qualifier de « mon petit gars » résonner à mes oreilles. Au fil des années, peu à peu j’ai re-publié certaines de mes interviews du grand Serge ( Voir sur Gonzomusic   https://gonzomusic.fr/serge-gainsbourg-30-ans-love-on-the-beat.html ) mais aussi mes coups de gueule contre les chacals qui le trainaient dans la boue de son vivant pour mieux l’encenser dans la mort ( Voir sur Gonzomusic   https://gonzomusic.fr/serge-gainsbourg-vs-les-vautours-dechaines.html ) ou encore me souvenirs de tournages ( Voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/quand-gainsbourg-dirigeait-l-indochine.html ). Pourtant, un des entretiens qui me tient le plus à cœur avait été réalisé voici dix ans, bien des années après le décès de Serge, avec Liliane sa sœur jumelle. En ce triste anniversaire, retour intimiste sur l’enfance et les années de guerre, lorsque Serge Gainsbourg n’était encore que Lucien Ginsburg, raconté par Liliane Zaoui-Ginsburg. Interview réalisée pour l’Arche en janvier 2011.

Lili et Lulu GinsburgSi Serge n’a jamais fait sa bar mitzvah ni célébré shabbat, il a toujours revendiqué son judaïsme laïc dans la vie, comme dans ses chansons telles que « Yellow Star » ou encore « Juif et Dieu ». Pour nous tous il était ce génie qui savait tant nous émouvoir. Mais pour Liliane Zaoui-Ginsburg, sa sœur jumelle, comme pour sa sœur ainée Jacqueline et ses parents Joseph et Olia, il était Lucien. Sur la pochette de son album « Love On the Beat » conçue par William Klein, Serge maquillé et les lèvres peintes dévoile son coté féminin comme s’il superposait son propre visage à celui de sa jumelle. Liliane aujourd’hui a 84 ans mais n’a rien oublié. Elle se raconte et nous fait partager ses précieux souvenirs.

Lili et Lulu poussent leurs premiers cris dans le XXéme à Paris ce même 2 avril 1928. Leur sœur ainée Jacqueline les a précédé. Les Ginsburg vivent en France depuis 1921. Joseph, le père est originaire de Kharkov à l’ouest de l’Ukraine. Olia, la mère est née à Théodosia en Crimée où ils se rencontrent. Le mariage est célébré le 18 juin 1918. Un an plus tard, le jeune couple s’enfuit à Constantinople, puis en 21 ils s’embarquent pour Marseille avant de finalement s’installer à Paris, d’abord rue de la Chine puis rue Chaptal. Joseph qui officie comme pianiste dans les cabarets de Pigalle n’a pas loin à aller pour regagner son domicile. En 1932 les Ginsburg sont naturalisés Français. Chaque été, toute la famille suit Joseph qui est engagé pour jouer dans les luxueux casinos de Biarritz, St Jean de Luz, Arcachon, Deauville ou Cabourg. Ces années d’insouciances vont donner à Lucien le goût pour les belles choses. Avec ses sœurs, il assiste à ces incroyables concours d’élégance où des égéries en robes longues et parures de diamants paradent en Delage ou en Bugatti. La guerre va hélas emporter ces années dorées comme un trop long tsunami. Après les premières lois anti-juives, Joseph se déclare ainsi que toute la famille à l’UJF. Les Ginsburg doivent dorénavant porter leur étoile jaune, mais au lieu de les coudre comme l’exigeait Vichy, les enfants se contentent de la fixer avec des épingles. Liliane pour s’échapper au cinéma Cinéac-Rochechouart et Lucien, déjà fan de dessins, pour continuer à fréquenter l’atelier de Montmartre où Camoin et Jean Puy, deux postimpressionnistes dispensaient leurs cours. Olia de son coté risquait tout pour partir à la campagne chercher du ravitaillement pour les siens, courant à chaque fois le risque d’être déportée. Serge souffrait énormément de voir toutes ces caricatures de Juif affichées par la propagande de Pétain. Le nez aquilin décrié par les nazis et Vichy ressemblait étrangement au sien. Bien des années après, en 1975, cette triste période inspirera à Gainsbourg son génial « Rock Around The Bunker » et sa chanson « Yellow Star » où il déclare que son étoile jaune etait celle d’un justicier ou d’un « big chief « : Lulu Lili et Jacqueline Ginsburg« Moi j’ai vécu cette période il y a 30 ans », racontait Serge, « J’avais une étoile de Shérif sur le cœur, alors si vous trouvez cela de mauvais goût, si vous pensez que les gens vont très mal le prendre, faut voir le nombre de collabos qu’il y avait en France à l’époque. Ce sont ceux-là qui vont très mal le prendre. »

En 1967, alors que la menace d’une attaque de tous les pays arabes se fait de plus en plus pressante, que Nasser, Hussein, Assad et tous les autres parlent de « jeter tous les Juifs à la mer », l’attaché culturel de l’ambassade d’Israel à Paris demande alors à Serge de composer une chanson. Ce sera « Le sable et le soldat », longtemps restée inédite car égarée sur une étagère de la radio Kol Israel. Bien des années plus tard avec l’arrivée d’internet, cette petite perle rare a heureusement ressurgi sur le net. En 1981, au cours d’un entretien radiophonique avec Patrick Bouchitey, Serge évoque cette chanson : Gainsbourg« Elle est partie dans le dernier avion El Al, c’était une petite bande magnétique dans laquelle j’évoquais David et Goliath. J’ai failli y aller, si ça tournait mal. Non pas me battre, mais me faire tuer. De par mes racines, j’y serais allé d’instinct. Et puis en quelques heures, les autres ont abandonné leurs godillots dans le désert. » (NDR : référence aux soldats Egyptiens qui avaient abandonné leurs rangers pour courir plus vite dans le Sinaï).

Cette année 81, Serge publie son second album reggae, « Mauvaises nouvelles des étoiles » avec cette chanson « Juif et Dieu » où il cite entre autres, les noms des révolutionnaires d’Octobre massivement Juifs Marx, Zinoviev, Kamenev et Trostsky. Deux ans auparavant, avec sa reprise reggae de « La Marseillaise » il avait affronté l’éditorialiste Michel Droit, lequel comme son nom l’indique n’était pas de gauche, en l’éreintant de sa désormais célèbre remarque : « Savez-vous qui a coulé le Titanic ? Iceberg, encore un Juif ! ». Trois décennies après nous avoir quitté, Gainsbourg n’est jamais bien loin avec ses chansons et celles qui lui ressemblent tant, au physique comme au figuré, Jane et Charlotte, bien sûr, mais aussi Liliane sa sœur jumelle. Et si dans la famille « Gainsbourg » c’est souvent l’ainée, Jacqueline qui sert de porte-parole, la cadette s’en explique : « bien que nous soyons jumeaux mon frère et moi, l’osmose n’existait pas entre nous parce que j’étais une fille très effacée lorsque lui vivait dans son monde à lui. C’est plutôt ma sœur qui recueillait ses confidences. ». Nés sous le même signe, le même jour, Lulu et sa sœur Lili ont néanmoins tant de choses en commun comme cet amour de la langue Française qu’ils manient l’un et l’autre avec dextérité. Ou ces épreuves bravées durant la guerre. Et si Liliane aujourd’hui est avant tout la mamie Lili de ses trois petits enfants ( et désormais de son arrière petit-fils), au fond de son regard, on retrouve la même étincelle malicieuse qui brillait dans celui de Serge lorsqu’elle répond à nos questions.Lili et Lulu

« Au moment où la guerre éclate, la vie continue : la preuve vous continuez à aller en classe, au cinéma. Votre papa Joseph Ginsburg continue à se produire au piano, l’été dans les Casinos de province et l’hiver dans les cabarets.

Oui, mais très tôt il a franchi la ligne de démarcation pour se sauver. Il a compris qu’il risquait d’être arrêté et puis de toute façon avec les lois anti-juives, il ne pouvait plus exercer son métier, alors il ne pouvait pas gagner sa vie. Et en zone libre, ces lois étaient moins appliquées donc il trouvait encore des engagements avec ses faux papiers au nom de Guimbard. De Limoges où il s’était réfugié, il nous envoyait des colis. Parfois, il nous envoyait aussi de l’argent. Je me souviens qu’à l’époque il avait été ébloui par les Pyrénées qu’il découvrait. Et puis après, il est allé à Limoges et nous l’avons rejoint. Mais la ville était un nid de miliciens, donc l’atmosphère était pesante. Mais à Paris, cela n’était plus tenable pour la famille, les rafles se multipliaient en 1942. Notre mère a eu l’esprit de mettre nos meubles au chaud dans une chambre de bonne et on est parti rejoindre mon père. Si pour lui, le voyage pour la zone libre avait été très long, très difficile, mais pour nous la ligne de démarcation n’existait plus puisque nous étions en hiver 42. Donc en prenant des risques bien sur puisque c’était interdit aux Juifs, on pouvait voyager.

Joseph-et-Olia-Ginsburg

Joseph et Olia Ginsburg

Malgré l’arrivée des allemands Joseph trouvait toujours des engagements ?

Oui, sous le nom de Guimbard. Il n’avait pas le choix, même s’il risquait à chaque instant de se faire dénoncer. D’ailleurs un soir la milice a débarqué à la maison et les parents ont été arrêtés. Heureusement le directeur du cabaret où jouait mon père est parvenu à les faire sortir.

Le plus fou c’est que Serge, votre sœur et vous avez eu une scolarité presque normale dans toute cette tourmente.

Nous étions inscrites dans des établissements religieux. Au pensionnat du Sacré-Cœur, où nous étions ma sœur et moi, la mère supérieure était très courageuse parce qu’elle risquait de se faire déporter également. Certains religieux ont été vraiment téméraires. Mais les élèves qui étaient dans notre classe ne savaient pas que nous étions Juives. Les sœurs savaient et les autres ne pouvaient pas le deviner.

Serge était dans la même ville mais au collège de garçons ?

Au collège de Jésuites de Saint-Léonard-de-Noblat.

Où on l’obligeait à apprendre le Latin !

On devait tous assister à la messe chaque matin. Cela nous semblait quelque peu étrange, mais cela faisait aussi partie du scénario. Je vous salue Marie pleine de grâce…

Serge a vécu ce fameux épisode où, alerté par le directeur du collège d’une visite de la gestapo, il doit se cacher avec sa hache dans la forêt, et s’il croisait les allemands, il devait leur déclarer qu’il était le fils du bucheron ! Vous n’avez jamais vu la milice ou les allemands débarquer à votre collège ?

Non jamais. Ça s’est bien passé dans cette institution. Mais après, comme nous avons su que nous étions repérés, alors nous sommes allé dans un hameau , le Grand Vedeix, à l’ouest de Limoges, pour nous cacher. Ma sœur dit toujours que, finalement les paysans du cru ont été très bons avec nous, parce que nous étions avec des membres de la famille de ma mère qui parlaient yiddish et qui avaient un accent très prononcé. Ils ne passaient pas inaperçus, ils auraient très bien pu les dénoncer. Ils n’en ont rien fait.

collège de Jésuites de Saint-Léonard-de-Noblat

collège de Jésuites de Saint-Léonard-de-Noblat

Aujourd’hui, avec le recul du temps, vous devez vous dire : quelle chance nous avons eu. Serge a été fortement marqué par cette période.

Bien sur. On savait que les juifs arrêtés et internés à Drancy étaient ensuite déportés et qu’on ne voyait jamais personne revenir des camps.

Olia, c’était la mère courage ?

Notre mère n’a jamais cessé durant toute la guerre d’aller à la campagne pour nous ravitailler prenant à chaque fois des risques inconsidérés. Non seulement elle nous évitait d’avoir faim, mais je crois même qu’elle faisait du marché noir pour avoir un peu d’argent elle vendait le beurre, tout ça.  Elle devait bien nourrir ses enfants, car notre père, au bout d’un moment, ne pouvait plus jouer de son piano. On écoutait Radio Londres et on a été soulagé lorsque nous avons appris que les alliés avaient débarqué. Quelle liesse. C’était l’allégresse générale lorsque les Américains ont libéré Limoges en Aout 44.

joseph- et olia ginsburg

Joseph et Olia Ginsburg

Quand on sort vivant d’une telle aventure c’est un peu comme le proverbe : ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort, avez-vous l’impression que cela vous a rendu plus forte ?

Non pas spécialement. Le seul regret que j’ai eu c’est : mais pourquoi ne me suis-je pas engagée dans les FFI ? C’était de la lâcheté, j’aurais du y aller.

Mais vous n’étiez qu’une gamine, à peine 16 ans à la fin de la guerre.

Oui, mais certains de mon âge y allaient tout de même. J’avais ce complexe de culpabilité, j’aurais du m’engager. C’est tout.

Avoir survécu à l’holocauste n’est-ce pas déjà un engagement ?

Non c’était de la chance mais je n’avais pas de mérite. Je pensais souvent aux résistants qui avaient un simple poste de radio et qui se faisaient arrêter avec ce poste et c’était la mort. Et pour nous, ce risque n’était pas encouru. On avait simplement la peur de se faire arrêter. Le souci de se cacher, c’est tout. Bien sur il y avait la menace constante de la déportation. Nous avons échappé à ce péril, mais personnellement je ne sentais pas de gloriole car moi je n’avais rien fait.

Vous avez poursuivi vos études ?

Oui, j’ai passé mon bac puis j’ai fait une licence et même passé mon CAPES pour pouvoir enseigner. J’ai enseigné pendant des années au Maroc en tant que professeur d’Anglais. Comme mon mari était marocain je suis partie là-bas vivre avec lui.

Serge et vous étiez jumeaux, aviez-vous une relation particulière, transmission de pensée par exemple?

Non. Pas du tout, parce que Lucien avait une personnalité très forte. C’est pour cette raison que j’ai très peu de souvenirs de ma petite enfance avec lui, parce que nous étions chacun de notre coté, il n’y avait pas beaucoup de partage. Il avait bien plus d’affinités avec ma sœur. Souvent les deux se moquaient de moi. Ils essayaient de me faire peur parce que j’étais craintive.

Serge aussi était craintif sur certains trucs. Il pouvait par contre se montrer parfois extrêmement téméraire. Seul sur scène à Strasbourg à chanter la Marseillaise a capella face aux paras enragés. Ou encore face à ce fan taré qui s’est introduit rue de Verneuil en cassant la verrière. Serge l’avait surpris et arrêté …avant de le livrer aux pandores.

Lucien entretenait des doutes sur lui-même, sur son physique mais il était capable pour les cas sérieux d’être courageux. C’était différent de ses doutes.

Rue de VerneuilUn des trucs qui m’a marqué quand j’allais chez lui, à chaque fois j’avais besoin d’un peu de place pour poser mon magnétophone de reportage Nagra qui prenait un peu de place, surtout avec son tas de bandes qu’il fallait changer tous les quarts d’heure, j’étais obligé de déplacer un petit bibelot vers la gauche ou vers la droite….

Oh la la…mais les objets qui étaient chez lui, c’était à un centimètre près !

C’est tout juste s’il ne m’engueulait pas ! Il était comme ça gamin, aussi maniaque par rapport à sa chambre, à certains objets ?

Non, non. Il l’est devenu par la suite.

C’était un vrai musée rue de Verneuil ! Est- ce qu’un objet de là-bas vous a particulièrement marqué ?

Oui celui qu’il m’a donné, ce petit coq en argent. Comme j’admirais tout ce qui était chez lui, il a voulu me faire ce plaisir. »Serge Gainsbourg

1 réponse

  1. Ann Ballester dit :

    Top ! Je connaissais l’histoire; mais j’ai découvert des détails comme la rue de la Chine 🙂

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