LA TRISTE DISPARITION DU CHANTEUR DE SPIONS
C’est une bien triste nouvelle que nous confirme Hervé Zénouda, mais son complice de « Mitzpah » et le chanteur de Spions Gregor Davidow est mort suicidé il y a quelques jours à Montréal…. On peut dire que l’art-rock est encore orphelin aujourd’hui. L’ex-batteur des Stinky Toys rend ici un hommage biographique nécessaire au punk rocker hongrois underground et forcément maitre Spions… qui nous venait du froid !
Par Hervé ZÉNOUDA
Artiste performer, Gregor Davidow a commencé son activité dans l’art contemporain à Budapest dans le milieu des années 1970. Son intérêt pour le rock va se concrétiser vers 1977 avec l’arrivée du punk. Il crée ainsi le groupe Spions (premier groupe Punk répertorié du bloc de l’Est) en 1977 avec Péter Hegedűs et à György Kurtág Jr. (fils du célèbre compositeur). Ils se présentent alors comme des dissidents critiques du régime socialiste hongrois et développent leur propre philosophie politique qui deviendra un projet plus structuré sous le nom de « Philosophie de la trahison ».
« Quitte ton pays / Quitte ta religion / La trahison est restée ta seule véritable chance de changement. Sors de ta prison / Sors de ta génération… Sors de ton présent Sois l’espion de tout ce que tu as dû initier. Sois un traître envers toi-même et tombe amoureux de moi. »
Après quelques concerts en Hongrie, ils émigrent en France. Fidèles à leur doctrine les artistes dissidents devinrent, à Paris, les ambassadeurs paradoxaux de l’idéologie soviétique. En 1978, Spions signa avec Egg Records, un sous-label de la major Barclay, pour la sortie du single « Russian Way of Life », produit par Robin Scott, bientôt connu sous le nom de « M » grâce au tube international « Pop Muzik » (1979). À cette époque, le musicien français Jean-Marie Salaün rejoignit le groupe à la basse, devenant plus tard le producteur principal du groupe. Musicalement, le single s’orientait vers le punk rock, mais avec un son minimaliste rappelant Young Marble Giants (groupe post-punk gallois). Le 28 juillet 1978, le groupe se produisit au festival New Wave French Connection à Lyon, et la même semaine, Rémy Kolpa Kopoul leur consacra un article pleine page dans Libération.
Le groupe se sépare à nouveau avec le départ de Hegedűs. Davidow monte alors une nouvelle version de Spions avec de nouveaux collaborateurs — le groupe parisien électro-pop Artefact, Claude Arto (Mathématiques Modernes), Hervé Zénouda (Stinky Toys) — sous la direction du producteur Jean-Marie Salaün. En 1979, ils sortent un album conceptuel sous le nom de Spions Inc. sur le label Dorian/Celluloid. Intitulé The Party, le disque présente le programme d’une entité politique imaginaire, le Parti socialiste supranational (OSP pour Overnational Socialist Party), présenté sous la forme d’un plan quinquennal (1979-1984). En s’appropriant la rhétorique de la planification socialiste tout en projetant une communauté « supranationale », Spions transforme la trahison en parodie et en utopie : ironique dans le ton, mais sérieux dans son ambition utopique d’imaginer une communauté au-delà de l’Est et de l’Ouest. Musicalement, The Party s’oriente vers la New Wave, caractérisée par un usage intensif de synthétiseurs et de textures électroniques. Notons que si le disque est sorti en 1979, la vidéo a été réalisée bien plus tard (au début des années 2000) par László Najmányi de Spions.
De Paris, le parcours de Davidow s’est prolongé dans une nouvelle émigration, le menant au Canada (Toronto puis Montréal). Le projet connu sous le nom « The Atheist Church : Temple of Nuclear Reincarnation» s’inscrit dans le courant plus large de la Magie du Chaos et a donné à l’éthique des Spions une forme quasi religieuse. Apparu au sein du mouvement punk vers 1975 sous l’impulsion de Peter Carroll et Ray Sherwin, la Magie du Chaos considère les croyances comme de simples outils, à adopter ou à abandonner librement pour atteindre un objectif, leur valeur étant déterminée par l’efficacité plutôt que par la vérité. Son objectif est d’émanciper l’individu des structures normatives de la croyance. Pour y parvenir, il faut entreprendre un processus de déprogrammation, atteignant un état mental liminal où la conscience cède la place à l’inconscient. Pour ce faire, la Magie du Chaos utilise des SIGILS personnels (talismans), l’invention de nouveaux rites et la création de nouveaux langages. Puis Gregor continue son travail de performer dans plusieurs actions de rue au canada::Cette action a eu lieu à Montréal en 1984, devant la cathédrale de la ville. Gregor a lancé ce qu’il a appelé son « projet de mendiant », qu’il présenta régulièrement. D’une main peinte en or, il a mendié de l’argent en répétant le mantra : « Sauve ton Sauveur — Rédempte ton Rédempteur ».
Spions et la culture pop
Bien que ses membres fondateurs soient issus des cercles de l’avant-garde artistique (performance, théâtre expérimental, cinéma underground), le projet Spions était néanmoins profondément ancré dans la culture pop.
Notons quelques éléments qui entérinent cette affirmation : - Dès 1975, à Budapest, avant même la création de Spions, Gregory se fait connaitre des milieux de la contre-culture en donnant plusieurs conférences publiques sur le rock et la pop culture. - Son œuvre peut se lire à travers sa fascination pour la carrière de David Bowie et sa « théorie du changement ». - En 1976, toujours sous le régime soviétique, il réalisa à Budapest une performance intitulée Plastic Ono (en référence au Plastic band de John Lennon et de Yoko Ono). À cette époque, les performances artistiques publiques étant interdites, les artistes se sont ainsi tourné vers les performances photographiques, diffusant clandestinement les images pour présenter leur travail.
– Les paroles de Gregor Davidow sont toutes profondément imprégnées de références rock et pop, créant un réseau dense d’allusions et d’interprétations intertextuelles. - En 1986, il a également écrit un livre de divination intitulé « Le Livre de la Reconstruction ». Conçu comme un système divinatoire proche du Yi King. Gregor invitait le lecteur à mélanger et à tirer des cartes, chacune liée à un court texte interprétatif. Ces textes, chacun intitulé d’après un artiste du panthéon rock et pop, cherchaient à éclairer l’état psychologique actuel du lecteur et à anticiper son avenir proche. En 1990, il réalisa une série de photographies présentant un répertoire de gestes stylisés pour chanteur de rock.
Mitzpah (2020)
En 2020, sort le disque Mitzpah « Lonesone Harvest » en duo avec le musicien Hervé Zénouda sur le label Toulousain « Pop Supérette » (Voir sur Gonzomusic MITZPAH « Lonesome Harvest Re-enactment N°1 ( Paris 1981) »). Ce projet est le réenregistrement d’un projet datant de 1981 marquant la fin du Punk avec le compositeur/batteur Hervé Zénouda (Stinky Toys, Mathématiques Modernes).
