JACKSON BROWNE & DAVID LINDLEY: Retour à Diablo Canyon…

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Six ans après son « Time the Conqueror », Jackson Browne, le Troubadour du rock de LA nous revient enfin avec le radieux: « Standing In The Breach ». Et soudain le soleil californien nous réchauffe de ses harmonies dorées. Just like the good old days…Nostalgie, nostalgie ! Le héros de « Running On Empty » refusait obstinément toute interview la première fois que nous nous sommes croisés à Diablo Canyon, mais un an plus tard en 82, de passage à Paris l’auteur de « Take It Easy » acceptait enfin de répondre aux questions d’un journaliste Français. Voici l’épisode 1 de mon tout premier reportage à LA pour BEST. Jackson Browne & David Lindley

DIABLO CANYON

 

jackson-browne-1972En 1981, avec la complicité de son facétieux guitariste David Lindley, très vite devenu mon pote, je rencontrai Jackson Browne qui bataillait avec l’arme de ses chansons contre la construction d’une centrale atomique située entre LA et Frisco à coté de Santa Barbara. Dans la foulée du projet « No Nukes » avec lequel il s’était beaucoup investi, Jackson militait sur scène contre le nucléaire. En débarquant à LA, j’ignorais bien entendu que ma route allait croiser celle de Jackson Browne et qu’il me faudrait encore attendre plus d’un an avant de lui poser mon micro sous le nez. Mais quand on aime, on ne compte pas, n’est-ce pas ? Jackson était depuis toujours un de mes plus grands héros, le chainon manquant entre le rock légendaire de la Grosse Pomme et celui d’Hollywood. Né dans une base Américaine en Allemagne, Jackson grandit dans la Cité des Anges. Musicalement surdoué, à 16 ans il joue déjà au légendaire Troubadour sur Santa Monica ou au Ash Grove sur Melrose Avenue. Il n’a pas 18 ans lorsqu’il débarque à New York. Entre sa gueule d’ange et sa dextérité à la guitare, il ne tarde guère à se faire remarquer.

Jackson with Nico circa 68

Jackson with Nico circa 68

Tout d’abord, il rejoint le Nitty Gritty Dirt Band. Coqueluche du Greenwich Village, en 67 il est remarqué par Tim Buckley qu’il épaule sur scène, avant de séduire la belle Nico qui lui ouvre le portes de la Factory de Warhol et du Velvet Underground. S’il ne rejoint pas le groupe de Cale et Reed, il contribue à presque la moitié des compositions de « Chelsea Girl » le premier LP de Nico. Au tournant des 70’s, auréolé de ses faits d’armes à Manhattan, le jeune Jackson rencontre le Eagles Glen Frey et signe sur le même label Asylum. Cette année 72, Il offre au supergroup son premier véritable hit « Take It Easy » et publie son premier album éponyme « Jackson Browne ». « Doctor My eyes » premier extrait se classe directement dans les charts, satellisant à jamais la carrière de ce jeune homme de 24 ans. 42 ans et 14 albums seulement, Jackson n’a rien perdu de sa voix dorée à l’or fin et le prouve avec « Standing On The Breach » débordant d’émotions, de mélodies et de ses textes d’une inoxydable poésie. Prenez « Yeah Yeah » , ma compo favorite, dont l’intro évoque furtivement « Sweet Jane » ou encore l’intimiste « The Long Way Around ». Dans le quinté de tête des héros du rock US, il n’y a plus que le Zim, le Boss, Tom Petty, Neil Young pour rivaliser avec lui. Sa voix et sa musique sont ma machine à remonter le temps jusqu’en 1981, cette époque incroyable si riche en espoirs où Mitterrand venait d’être élu, où portables, fax, internet, ordis, CD, DVD, BD discs et autres techno n’avaient été inventés que par les plus grands auteurs de SF d’Asimov à Huxley en passant par Matheson…mais c’est une autre histoire !

 

welcome to los angeles

Welcome to LA

« Welcome to Los Angeles» bien blanc, bien brillant sur le mur face au tapis roulant qui m’entraîne doucement dans les entrailles de LAX airport : c’est assez irréel. Dans ma sacoche en Sunset boulevard LAbandoulière, au fond, entre les clopes et les sugarless gums, mes deux cassettes-ordre de mission pour David Lindley et Joe Walsh. Ce vendredi 17 juillet 1981, j’avais peut-être raté l’Independence Day, mais à LA le spectacle ne sait jamais s’arrêter. Dans les couloirs et sur le boulevard circulaire de LAX, tous les personnages que je croise sont les figurants du film décalé horairement qui se projette sur l’écran filtré de mes lunettes de soleil. Demain soir, le Forum d’Inglewood serait plein à craquer: David Lindley et Joe Walsh live dans l’énorme carcasse de métal d’une salle omnisports format USA. Dans la limo qui glisse doucement vers Sunset Boulevard, la radio FM stéréo matraque Joe Walsh. C’est l’heure où le soleil est le plus bas: une grosse boule orangée qui s’accroche à la cime des palmiers et qui me fait fichtrement rêver. Ce soleil qui symbolise une énergie clean et sage contre le pogo diabolique des atomes killers fous. A cette heure, je ne savais pas encore que David Lindley m’entrainerait jusqu’au Santa Barbara County Bowl pour un concert anti-nukes avec son complice Jackson Browne …Dans ma chambre d’hôtel, sur Sunset, après m’être régénéré sous la douche, j’ai du mal à décoller de ma fenêtre. Face à moi, l’affiche en trois dimensions de « « L’Empire contre-attaque» clignote comme les réacteurs du vaisseau de Luke Skywalker. « Dans la cité, quelque part à l’horizon/ Sous la lumière des néons/ Je sais qu’il existe quelque chose de mieux/ Survivre dans la cité lorsqu’on vit au jour le jour/ Dans la cité, dans la cité ». La voix de Joe Walsh passe d’un canal à l’autre sur la radio de l’hôtel; musique, musique omniprésente dans la vie américaine. Le lendemain, trop tôt, le soleil brille trop fort et ses rayons me font l’effet d’une douche tiède. A la radio, Joe monopolise encore les ondes tandis que j’avale mon premier breakfast: corn flakes aux fraises et café-jus de chaussette. A chaque fois, c’est la même histoire, ce damné décalage horaire me speede comme une pile alcaline et je me retrouve, à huit heures du mat, seul piéton sur Santa Monica Boulevard, face à ses grosses caisses disciplinées. LA, ce samedi matin, a décidément du mal à s’éveiller …

 

L’AIGLE SOLITAIRE

Un bus et vingt-cinq bornes sur le même boulevard et je me retrouve sur Santa Monica beach. La dernière avenue avant la mer, c’est Ocean Ave; avec ses Noirs qui baladent leur chaîne hifi sur leur épaule et les rollerskaters qui tournent comme des moustiques à roulettes, je suis vraiment servi. Vous reprendrez bien un peu de rêve Américain, santé! Le DJ de la bagnole d’à côté veut absolument me faire gagner une paire de tickets pour le concert au Forum de ce soir …. Et hop, une nouvelle rasade de Joe dans les oreilles, Quelques heures et un embouteillage plus tard, face à la bulle bétonnée du Forum d’Inglewood, les teen-agers des deux sexes en short et T-shirt se pressent, leur ticket à la main. Sur scène, David Lindley et son Rayo X de groupe ont déjà commencé. C’est la tradition, ici encore plus qu’en Europe, les premières parties servent uniquement à remplir la salle pour le groupe vedette. Dommage cher public, car El Rayo X me touchera dix fois plus que l’humour west coast de l’Aigle Joe Walsh.

There Goes the Neighberhood album cover

Joe Walsh liveDans son costume léopardo-militaire, il ressemble un peu trop à la pochette de son dernier album solo, juste un peu décevant par rapport au génial « But Seriously Folks ! ». Depuis 1976, Walsh a rejoint les Eagles tout en continuant sa carrière indépendante. Sa prestation de ce soir est à l’image de son dernier LP: terne et presqu’ennuyeux. Le bidasse à guitare ne s’éveillera que par intermittences, le temps d’un « Life’s Been Good» ou d’un « In the City». Quelques chansons du James Gang et beaucoup trop de « There Goes The … » ; le seul moment choc au forum, ce soir, sera un double solo de batterie entre Russ Kunkel et Joe Vitale qui s’échangeront leurs sticks à toute vitesse, sans jamais perdre une mesure. Vitale, d’ailleurs, s’emparera des claviers et du micro, le temps d’un « Never Gonna Leave You Alone» de son album « Plantation Harbor. Walsh, décidément, n’a pas la pêche ce soir. Vers la fin du gig, il sera rejoint par son alter-Eagle, Don Felder, pour un « Get Back » un peu guimauve. Walsh est peut-être un excellent guitariste, mais ce soir, ça ne suffira pas à nous faire décoller: le vol de l’Aigle solitaire s’achèvera dans le calme, au tout premier rappel.

 

La prestation médiocre de Joe Walsh me fait d’autant plus apprécier la chaleur et le délire du Rayo X de David Lindley. Ce personnage, si vous êtes un familier des disques de Jackson Browne, n’a pas pu vous échapper. Son violon, sa guitare ou sa mandoline pimentent depuis longtemps les galettes de Jackson, de Crosby et de quelques autres. Dans le catalogue des morceaux de bravoure west coast, David compte à son actif quelques soli de violons chaleureux comme des volcans en éruption. « Before the Deluge », par exemple. Et la guitare sur « Take It Easy »? David Lindley. Et la voix de fausset sur « Stay »? Lindley one more time. Personnage modeste et simple, David est toujours resté dans l’ombre de Jackson. Et quand on sait ô combien celui-ci est discret sur sa vie de tous les jours, on comprend pourquoi David n’a pas encore fait la une de Rolling Stone ou Creem. Lindley a la chance de concilier une technique parfaite et rodée après plus de dix ans de scène rock et une spontanéité pleine de feeling et de naïveté. En fait, je crois bien qu’il est tout simplement humain … Avec son groupe et surtout le pittoresque Ras Baboo, le percus, David produit une musique carrefour ensoleillée, un mélange de Latin music, de reggae, de cajun et de folklores du monde entier. David est un drôle de personnage: sur scène, ses cheveux très longs volent tout autour de lui, alors qu’il se balance comme un diable à ressorts sur un rythme tex-mexicanisant.

David Lindley live

 

Après le concert, c’est l’habituelle partie où se pressent les copains, les invités et quelques légions de pique-assiettes extrêmement pros. Impossible d’approcher Walsh. Quant à Lindley, rendez-vous est pris le mardi suivant, à l’heure du déjeuner. Entre temps, je me suis procuré l’indispensable et gratuit LA Weekly, un magazine omnishows qui parait tous les vendredis. LA Weekly, c’est un Pariscope à l’échelle locale. Avec LA Hebdo, l’amateur des salles sombres peut être certain de ne jamais louper son show favori. Payé par la pub, le journal n’en garde pas moins son sens critique et un humour un peu cynique. Allongé sur mon king size bed, la télé allumée et les spots publicitaires qui rythment ma lecture, je déguste à la paille la coolitude hollywoodienne. Et soudain, je m’arrête sur une pub pour un concert: « Stop, Diablo Canyon, Jackson Browne et David Lindley and the Rayo X, vendredi 24, samedi 25 juillet ». Bon sang, mais c’est bien sur … un benefit concert, un vrai, un pur, dans la grande tradition US, à Santa Barbara, petite perle côtière, à 200 km au nord de LA. Diablo Canyon, comme son nom ne l’indique que trop, est une Centrale atomique à réacteurs jumeaux que la Pacific Gas and Electric Company (PG&E), l’EDF Californienne, a eu la bonne idée d’édifier … à trois kilomètres d’une faille sismique extrêmement sensible, donc sujette à d’éventuels tremblements de terre. Si ça bouge à Diablo, les infos télévisées n’auront plus qu’à nous projeter le Syndrome Chinois en guise de reportage: autrement dit, ça risque de faire très mal du côté de la radioactivité en Californie.

 

RAYO X

 

Dans le restau chinois, quand vous entrez, l’air conditionné vous prend les poumons comme une grande baffe de bonhomme de neige. Par rapport à la chaleur et à la lumière extérieures, le contraste joue avec vos sens. Au bout d’un moment, je distingue la table gigantesque dressée en rond pour plus de quinze personnes. Bigre! La partie n’offre pas toutes les apparences de la facilité. Avec un peu de chance, je pourrai tout juste demander l’heure à David Lindley …. Déjeuner officiel oblige, on me présente le staff d’Elektra. Ici, on ne dit pas « Bonjour Monsieur le Vice Président» mais «Salut (ou hi) Mel! ». Lorsque David arrive, il a tout l’air d’avoir sauté directement de son lit à sa Mercury: les cheveux dans les yeux, un peu vouté, il fait le tour de la table en glanant les poignées de mains. Lorsqu’il s’installe à ma gauche, je finis les présentations:  « David, je voudrais te présenter Aiwa TPS30, mon walkman recorder qui bosse pour Best… TP, c’est David dont je t’ai déjà parlé … ». A l’intensité du voyant lumineux de TP, j’ai compris qu’il était okay pour l’interview, je l’ai donc laissé tourner:

David (Lindley) & (Bar) David

David (Lindley) & (Bar) David

« Je ne suis allé qu’une seule fois en France, c’était il y a des années pour accompagner Jackson. C’est le seul concert qu’iI n’ait jamais donné à Paris. Nous sommes restés très peu de temps, mais j’ai quand même écouté quelques disques français, ce qui m’a permis de découvrir un personnage qui m’a beaucoup influencé: Alan Stivel. Ce qui m’a fait flasher sur ce mec, c’est sa faculté d’utiliser les bases d’une musique folklorique pour en tirer des sonorités modernes et vivantes. Il faut toujours saisir toutes les occasions d’apprendre au moment où elles viennent à vous. C’est comme ton mini cassette, il me fait songer à Warren Zevon qui collectionne ces minis magnétos espions. Il les a placé stratégiquement un peu partout chez lui, ainsi dés qu’il a une idée de chanson, il peut la noter sur une ses petites machines magiques. Il en a même une dans ses toilettes car on ne sait jamais ni où ni comment les idées viennent à vous. Moi, j’ai souvent des idées de musiques lorsque je suis en voiture. Quand ça me prend sur le freeway, je prends mon mini magnéto dans ma boite à gants et je produis un son de batterie comme ça avec ma bouche, puis la basse (il chantonne la ligne de basse de « Don’t Look Back »). C’est d’ailleurs de cette manière que j’ai composé la plupart des morceaux de mon album, calé sur mon siège d’auto ou sur le fauteuil d’un avion. »

(Autour de nous, des serveuses en kimonos à paillettes déposent des plats sur un grand plateau pivotant central: pour se servir, il suffit de faire tourner le plateau).

« J’ai vraiment envie d’aller jouer en Chine parce que cette culture qui vient du fond des âges me fascine complètement.

C’est un projet solide ou un simple souhait? ‘

Non, c’est sérieux. J’ai rencontré par hasard, dans un avion, un conseiller Chinois à l’ONU qui m’a dit qu’il pouvait m’arranger le coup. Moi, je trouve cela magique d’avoir la chance de jouer pour un public complètement neuf.

 Tu connais bien la Chine?

J’ai écouté pas mal de disques de musiciens chinois modernes. Ca ressemble un peu à la musique russe, c’est très symphonique parce que les Chinois utilisent d’énormes orchestres. Mais ce qui me touche le plus dans leur musique, c’est la coexistence pacifique qui règne entre les instruments modernes habituels et les instruments traditionnels qui viennent du fond des âges.

 Quel genre d’instruments, par exemple?

Le jeng, une sorte de xylophone, comme le koto japonais. Il y a aussi des flûtes qui ressemblent un peu à celles qu’utilisent les charmeurs de serpents.

Mais sur ton disque, on rencontre aussi un certain nombre d’instruments inattendus, je pense à l’accordéon …

L’accordéon est très populaire dans toute l’Amérique du Sud, jusqu’en pays cajun. Et la musique cajun m’a toujours inspiré un certain nombre de choses positives.

Qu’est-ce, El Rayo X: une énergie, le nom du groupe … ?

El Rayo X, c’est un mélange de beaucoup de choses. Littéralement, ce sont les rayons X et aussi les éclairs dans le ciel. C’était aussi le surnom d’un boxeur professionnel très célèbre au Mexique, Gonzalès. On l’avait surnommé ainsi parce que sa droite était aussi vive que l’éclair. Dans le magasin de guitares d’East Los Angeles (quartier chicano) où je trainais tout le temps pour essayer des instruments, il y avait des posters de ce type, mais tout cela est très loin dans ma mémoire. Je crois qu’il jouait dans des films à la fin de sa carrière, de la S.F. américaine de série B: drôle de fin pour un éclair.

Diablo_Canyon sera finalement construite 4 ans plus tard

Diablo_Canyon sera finalement construite 4 ans plus tard….hélas !

 Si on parlait Un peu de Diablo Canyon?

 Le nucléaire est un problème qui concerne tout le monde parce que c’est une épée de Damoclès qui peut tomber n’importe où. C’est un problème grave,en général, l’atome, mais avec Diablo Canyon, cela touche à la démence. Construire une centrale sur un lieu propice aux tremblements de terre, c’est du Kafka, c’est surtout l’aveuglement de quelques financiers. On ne peut pas rester les bras croisés face à un truc pareil, il faut agir. Depuis’ plus de cinq ans, Jackson et ses petits copains de MUSE (Musicians United for Safe Energy) ont mis leur musique au service de la bonne cause écolo. Si les fonds récoltés lors des concerts de soutien ne représentent qu’une goutte d’eau face au flot verdâtre des grosses boîtes comme PG&E qui, elles, ont tout misé sur l’atome, cette goute-là est essentielle. L’Amérique conservatrice de Reagan – dans un monde où les échanges ne font que se multiplier – a des fantasmes d’indépendance énergétique. Pour gagner la queue du Mickey, elle n’hésite pas à semer ses centrales sur l’étendue des cinquante Etats de l’Union. C’est très punk comme attitude, belle illustration du théorème « No future,». Pas besoin d’une calculatrice à quartz et musicale pour calculer la montée du risque d’accidents graves. Et encore, c’est sans compter avec tous les détraqués (avec alibi politique ou non) qui vont nous jouer l’air du chantage à la centrale-otage .

 

NO COMMENT

 

Juste le temps de passer au « corral» prendre une monture et je fonce sur la route 101 qui longe la côte jusqu’à San Francisco, direction Santa Barbara. Sur le freeway, les grosses américaines V 8 et les Porsche vrombissantes broutent à 90 kilomètres heure: «dura lex, sed lex », mais un peu frustrante quand même la vitesse limitée! Sur la route, je pense à David et à ce qu’il m’a raconté de sa conduite sur freeway : « Il faut que tu parviennes à te transformer en légume. Tu peux être un légume auditeur et brancher la radio, tu peux même faire un pétard, mais il faut que tu sois légume ». Sur le compteur de la Toyota, les miles défilent comme sur la pochette de « Running on Empty ». Après Ventura, le ciel est un peu plus bleu, le smog de LA se dissipe, le vent tiède est chargé des odeurs du Pacifique … et de celles hydrocarburées des plateformes de pompage «off-shore» face à Carpinteria. Après le passage de la« city limit », exit numéro 22 vers le Santa Barbara County Bowl. C’est un modèle réduit (4000 places) du Hollywood Bowl de LA, une superbe salle sous les étoiles nichée au creux des collines. Le SB Count y Bowl ressemble plus à un jardin exotique qu’à une salle de concert. Le box office est un petit pavillon recouvert de tuiles. A six heures post meridiem et trente minutes, on fait déjà la queue pour les passes backstage. En attendant, j’observe un peu la faune autour de moi. Des grappes de jeunes Californiens en short et T-shirt, bronzés, bien nourris aux ice creams et aux T-bone steacks, musclés par les après-midi sportives des clubs de sports de leur high school. L’entrée du chemin qui grimpe par la colline est fermée par quatre piliers d’os et de muscles immatriculés service d’ordre. De toute façon, les Californiens sont si disciplinés qu’une poupée gonflable videur suffirait à les arrêter.santa-barbara-bowlPendant ce temps, un peu plus haut, à l’entrée des gradins, Mike, le chef des ouvreurs, distribue des torches électriques à ses petits gars. 7 h, les premiers spectateurs pénètrent dans la salle. Du côté infrastructure-concert, tout est prêt pour les accueillir: la baraque à hamburgers hamburguise et l’étal à T-shirts T-shirtise. Dans son stand, Pam étale ses tracts anti nukes et ses feuillets à pétition. Au-dessus d’elle, on a placé un calicot avec le slogan du jour: « Better active today than radioactive tomorrow. Join the Abalone Alliance VS Diablo Project ». (Plutôt actif aujourd’hui que radioactif demain. Rejoignez l’alliance Abalone contre le projet Diablo) Avec Pam, on peut aussi s’inscrire dans des groupes d’action…de non violence pour y subir un entraînement intensif: Avis aux amateurs. 7 h 30, le soleil glisse au sommet de la colline. Les ouvreurs dispatchent le public vers ses sièges numérotés: cool, anti nukes mais confort spectacle quand même. Les premières boîtes de pop corn fleurissent dans l’assistance. Autour des stands, c’est la ruée vers l’or. Face aux urinoirs en alu qui ressemblent un peu à des cabines téléphoniques, les files d’attente se sont déjà formées.

La nuit s’avance lentement sur le County Bowl… 8h précises: on éteint les lumières alors que les premières étoiles étincellent doucement sur la toile du ciel. Du côté backstage, on s’affole un peu. Où est passé Jackson? Il sort de sa loge en reniflant, David pose sa timbale de plastique à moitié pleine de coffee with cream. Suivis d’un troisième homme, ils gravissent les marches qui montent vers la scène. 8 h 07 : les projos les éclairent pour un set acoustique. Et les premiers accords de « Cali It A Loan » déclenchent la première vague d’applaudissements. On peut dire que Jackson à Santa Barbara est tout à fait comme à la maison: depuis dix ans, quelque part dans les collines qui dominent la ville, il s’est installé une retraite où il s’échappe pour composer ou tout simplement vivre sa vie de famille avec sa femme et son môme tout blond. Après une tendre version acoustique de « Take it Easy », on enchaîne sur « For Everyman» que Jackson dédie à tous ceux qui sont assis en guise de protestation à San Luis Obispo (à 150 miles au nord de Santa Barbara) face aux deux énormes mamelles des réacteurs de Diablo. La seconde partie du show sera plus électrique, El Rayo X accompagne Jackson et David jongle avec sa guitare, son violon et ses cheveux. Les compositions de Browne se mélangent aux chansons de David. Moi, je suis fasciné par les avions qui clignotent haut dans le ciel, au dessus de nous; avec les étoiles, ils forment un light show parallèle plus chouette que tous les diams de Lady Di. Jackson s’installe à son piano pour l’intro de « The Pretender », mais shit et trois fois shit, celui-là n’est pas accordé. Après deux essais, il récupère sa guitare. Il y a des soirs avec et d’autres sans. Ce soir, ça n’est pas la grande forme, ça ira mieux demain. 1 h du matin: le gig est fini depuis longtemps. Dans un pub de Main Street, « The Head of the Wolf », on donne une partie improvisée. La bande à Jackson se retrouve pour un dernier verre. Moi, je sens mes paupières lestées par le décalage horaire: elles menacent de fermer définitivement pour la nuit. C’est l’heure où je ne parviens plus à enfiler trois mots d’anglais à la suite. Je vais m’effondrer à deux blocks de là, au « Faulding Hotel », dans un vieux building des 40’s, sordide à souhait. Bonsoir les cafards, bonsoir tout le monde: happy birthday GBD, c’est l’hôtel le plus punk où j’aie jamais passé une soirée d’anniversaire. Take it easy …

jackson browne piano

 

David Lindley, Bruce Springsteen & Jackson Browne

David Lindley, Bruce Springsteen & Jackson Browne

Samedi 25 juillet, à 11 h du mat, je me retrouve sur le terrain. Des jeunes mecs en survêtement bleu aspirent les derniers emballage d’ice creams. Sur la scène, le soleil frappe déjà fort. Un grand blond moustachu en chemise hawaïenne « opère» le piano Yamaha de Jackson; il l’accorde avec des morceaux de caoutchouc noirs qu’il cale avec du scotch. C’est le même piano que dans « The Load Out»; et ce soir, il a vraiment intérêt à assurer. Descente dans les backstages, direction visite des loges. Celle de David est une petite baraque peinte en blanc sous la scène. On y trouve des plantes vertes et des bouquins écolos de René Dumont. La moquette noire à carreaux rouges se reflète dans les miroirs: c’est sobre et assez confortable. Dans la loge de Jackson, juste à côté, c’est sensiblement le même spectacle: plantes vertes et bouquins anti nukes, un canapé vert, des cintres vides et un poster pour l’énergie solaire. Sur une table traîne une feuille de papier où court une écriture serrée: « Bring me my gun and l’II shot that bird dead, that’s what your mother and father once said. Now crow on the cradle, what can we do. This is a thing I leave it up to you »… Quelques heures plus tard, dans les mêmes backstages, on bouge de tous côtés. A travers la porte fermée de la loge de Mr Browne filtrent les accords de guitare de « Crow on the Cradle » justement. Jackson Browne a vraiment une super voix : tendre et pleine de rêves, une voix qui joue sur le côté sentiments.

Peter Golden, son manager barbu, avale un dernier café au lait avant le début du concert. On échange quelques banalités sur Diablo, et moi, plus prosaïquement, je rapproche de sa pomme d’Adam le rasoir acéré de l’interview. Sans espoir », tranche Golden, « Jackson ne parle à personne depuis deux ans; il refuse toutes les interviews et les concerts. Ce soir et hier soir, c’était pour la bonne cause et c’est pour cela qu’il a accepté de jouer. Tout ce à quoi il aspire, c’est à un peu de calme avec sa femme et son fils. Il n’y a pas de tournée, pas d’album de prévu avant fin 82, début 83 ». Ben voyons! Ce soir, le concert est excellent. Le set acoustique emplit le Bowl d’un grand courant de feeling. « Je voudrais vous chanter une chanson née du folklore anglais que m’a appris un copain, il y a fort longtemps, ce copain, c’était Graham Nash … ». Et les premières mesures de « Crow on the Cradle » font vibrer la salle et les membranes des HP de la sono. Sur « The Pretender », son piano fait des cascades de notes. Délire dans l’assistance lorsque Joe Walsh monte sur scène. « Before the Deluge» avec David au violon, Walsh à la guitare et Jackson au piano, achève la partie acoustique. « We’lI be right back … ».

Jackson Browne & David Lindley

Jackson Browne & David Lindley

Dans les loges, je retrouve David trempé mais content. Il me lance un « yeaaaah » de circonstance.

« Alors à quand la tournée en Europe, David?

– Je crois bien que c’est pour octobre. C’est vraiment excitant d’aller jouer là-bas, j’en rêve depuis longtemps, c’est vrai ». Et il enchaîne sur un cours théorique sur les nombreuses vertus du peyolt. Sacré allumé de Lindiey ! Jackson sort de sa loge pour me taper une clope, mais toujours « No comment ». Golden ricane dans son coin. Tant pis. Au moins, j’aurai essayé. Heureusement, il reste la musique. Grâce à l’influence de Lindley, Jackson prend le tournant du reggae et des courants insulaires. « Doctor My Eyes» devient « Doctor Her Eyes » en reggae dans le texte. Ce soir, « Boulevard» déclenchera les passions sous le ciel étoilé de Santa Barbara. Sur scène, les deux copains semblent beaucoup s’amuser, ce qui fait dire à Lindley (qui accompagne Jackson depuis dix ans) : « Ha ha ha c’est lui qui est dans mon groupe maintenant… ». Trois rappels plus tard, le Diablo benefit s’achève dans le brouillard des projecteurs. Rendez-vous d’ici à 1984, Mister Browne !

A suivre…

Sur le freeway qui descend vers LA, « The Load out» résonne dans ma tête et me tient chaud dans ma décapotable: « Maintenant que les Sièges se sont vidés/Les roadies s’emparent de la scène/ Ils mettent en caisse et démontent./Ils sont les premiers arrivés et les derniers partis/ ( … )/ Lorsque le soleil du matin s’abattra à nouveau/ Vous vous éveillerez chez vous/Mais nous, nous serons programmés à des milliers de miles d’ici ». The « Load Out ».

A suivre… « Après le déluge », mon entretien exclusif avec Jackson Browne en 1982…stay tuned for more updates on Gonzo Music…

 

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2 réponses

  1. jean daniel jolivald dit :

    bravo,
    sympa et et vivant

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