THE BLACK KEYS « Peaches ! »
Vingt-cinq ans après leurs débuts, Dan Auerbach et Patrick Carney reviennent aux sources de leur richissime univers musical. Avec ce fulgurant recueil de reprises puisées dans ce que le blues, le rhythm and blues et le rock’n’roll ont sans doute de plus cher, les Black Keys signent ici un album profondément habité. Né dans une période douloureuse, ce disque témoigne d’une passion intacte pour les musiques qui ont façonné leur identité sonore et selon JCM si vous trouvez que ce « Peaches ! » n’a pas la pèche il, a dit que pour sa part, il était prêt à manger toute la funky récolte !
Par Jean-Christophe Mary
L’histoire des Black Keys ( Voir sur Gonzomusic.fr https://gonzomusic.fr/?s=The+Black+Keys ) est indissociable du blues américain. Bien avant les succès planétaires de Brothers ou El Camino, le duo d’Akron rendait déjà hommage à ses maîtres avec « Chulahoma » (2006), mini-album consacré à six compositions de Junior Kimbrough. Quinze ans plus tard, « Delta Kream » (2021) les ramenait dans les collines du Mississippi à travers une série de reprises de Junior Kimbrough, R. L. Burnside ou encore John Lee Hooker.
Cette fois avec « Peaches ! », les deux acolytes poursuivent ce dialogue permanent avec les racines de la musique américaine. Les dix titres qui composent l’album revisitent des œuvres souvent méconnues de l’histoire officielle du rock, empruntées à Willie Griffin, Levester Carter, Arthur Crudup, Jessie Mae Hemphill ou David Kimbrough Jr.
Derrière cet album se cache une histoire personnelle. En 2024, alors que la tournée du groupe est brutalement annulée, Dan Auerbach doit faire face à la maladie puis à la disparition de son père, Chuck Auerbach, décédé en mars 2025. Figure déterminante de son parcours artistique, celui-ci avait accompagné les premiers pas du groupe et nourri son amour de l’art populaire américain.C’est alors que Patrick Carney propose à son compagnon de route de revenir à l’essentiel : enregistrer quelques chansons qu’ils aiment depuis toujours, sans pression ni objectif précis. Ces sessions improvisées donneront finalement naissance à « Peaches ! ».
L’album apparaît ainsi comme le prolongement naturel de « Delta Kream », tout en affichant une ambition nouvelle. Loin du dépouillement artisanal de « Chulahoma », les Black Keys s’entourent cette fois d’un véritable groupe : Eric Deaton à la basse, Kenny Brown à la guitare, Jimbo Mathus aux claviers et aux chœurs, Chris Saint Hilaire aux percussions et Cochemea Gastelum au saxophone alto. Une section de cuivres vient même enrichir plusieurs morceaux. Si ces chansons appartiennent au patrimoine du blues et du rhythm and blues, elles portent toutes la signature sonore immédiatement reconnaissable du duo : un blues-rock rugueux et minimaliste, nourri de riffs hypnotiques, d’une batterie sèche et puissante, et de cette chaleur analogique héritée du Mississippi blues, du garage rock et de la soul américaine.
L’ouverture, « Where There’s Smoke, There’s Fire », enregistrée par Willie Griffin en 1984, donne immédiatement le ton. Relancé récemment par Paul Weller, le morceau retrouve ici une nouvelle jeunesse. Les cuivres soutiennent le groove sans jamais l’alourdir tandis que Dan Auerbach livre une interprétation particulièrement énergique. Puis « Stop Arguing Over Me », de Levester Carter, prolonge cette dynamique avec un groove sec et incisif qui rappelle les premiers enregistrements du groupe.
Avec « Who’s Been Foolin’ You », popularisé il y a plus de quatre-vingts ans par Arthur « Big Boy » Crudup, les Black Keys plongent dans les profondeurs du blues rural. L’orgue menaçant de Jimbo Mathus renforce encore la tension de cette relecture particulièrement inspirée.
Plus soul et atmosphérique, « It’s a Dream, » de Charles Fisher Jr., apporte une respiration bienvenue au cœur de l’album. Sur « Tomorrow Night, » l’une des deux reprises de Junior Kimbrough, un riff tranchant et un chant presque saturé traduisent parfaitement l’état d’esprit sombre et combatif qui traverse le disque. Le moment le plus saisissant demeure sans doute « You Got to Lose », composé par Ike Turner. Plus intense encore que certaines versions précédentes, cette reprise impressionne par sa tension permanente. La voix d’Auerbach y paraît chargée d’une émotion nouvelle, nourrie par les épreuves récentes. Au milieu du morceau, Patrick Carney accélère brièvement le tempo, provoquant une montée d’adrénaline particulièrement efficace.
Avec « Tell Me You Love Me », les Black Keys rendent hommage à Jessie Mae Hemphill, seule artiste féminine représentée sur cette sélection. Le funk brut de la version originale se pare ici d’une guitare slide mordante qui accompagne cette déclaration d’amour répétée comme une incantation. L’adaptation de « She Does It Right », classique de Wilko Johnson enregistré avec Dr. Feelgood en 1975, surprend également par son approche. Le tempo ralentit, la basse se fait plus ronde et le morceau gagne en profondeur sans perdre son énergie initiale.
« Fireman Ring the Bell » constitue quant à lui un hommage appuyé à R. L. Burnside, porté par un riff hypnotique et un son de guitare monumental directement inspiré des collines du Mississippi.
Enfin, « Nobody But You Baby, » reprise de David Kimbrough Jr., clôt l’album avec majesté. Pendant plus de sept minutes, les guitares de Kenny Brown, Jimbo Mathus et Dan Auerbach s’entrelacent dans une longue dérive hypnotique. Soutenu par les percussions subtiles de Chris Saint Hilaire, Patrick Carney ralentit considérablement le rythme et laisse toute la place à un Auerbach particulièrement inspiré, auteur de l’une de ses interprétations les plus habitées depuis longtemps.
À travers « Peaches !, » les Black Keys poursuivent le travail entrepris depuis leurs débuts : faire vivre le blues rural américain dans un langage contemporain. Le duo ne cherche jamais à réinventer ce répertoire mais plutôt à le prolonger, à le transmettre et à le faire résonner auprès d’une nouvelle génération d’auditeurs. Hâte maintenant de voir comment ce bel ensemble va pouvoir sonner en live.
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