TEXAS AU TEXAS: LA GENESE DU GROUPE DE GLASGOW

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Texas à DallasAvec la publication de « Texas 25 » aujourd’hui, cet album-anniversaire constitué de 8 hits revisités et de 4 inédits, telle la DeLorean du Doc de « Retour vers le futur », remontons le temps jusqu’à cette fin d’année 1989 lorsque Texas « décrochait » sa toute première couve Hexagonale avec le numéro 257 du mensuel rock BEST. Souvenirs…souvenirs !

Et oui, comme on dit « how times flies when you’re having fun », comme le temps passe…en mars 1989 je succombe au tout premier album de Texas. Normal, depuis mon arrivée à Best, j’ai toujours eu un faible pour les groupes Ecossais. Simple Minds, bien entendu, avec lesquels j’ai souvent bossé, mais aussi les Silencers, les Jesus & Mary Chain, Deacon Blue…même Wet Wet Wet. Quelques années auparavant, j’avais déjà tourné pour TF1 un portrait du groupe Hipsway que venait de former l’ex-guitariste d’Altered Images… un certain Johnny McElhone. Aussi lorsque Texas et ses réminiscences du film de Wim Wanders (« Paris-Texas ») et des guitares lancinantes de Ry Cooder publient leur lumineux « Southside », je le chronique immédiatement dans les colonnes du défunt magazine rock. Et je fais un pari avec mon Rédacteur en Chef, Christian Lebrun…de partir faire Texas au Texas ! Christian s’est marré, je crois même me souvenir qu’il m’a fait une joke du genre « Oui et Boston à Boston et Chicago à Chicago »…Six mois plus tard, « I Don’t Want a Lover » pulvérise les charts, l’album explose les ventes…et gbd prend l’avion pour Dallas, Texas…Si on m’avait dit que 25 ans plus tard, mes petits Ecossais continueraient encore et toujours à m’émouvoir…

En 1989, Texas débarque pour la première fois…au Texas

texas1989_01L’ interstate 35 se déroule comme un rouleau de réglisse Zan sous un ciel trop grand. Après des miles et des miles de plaines dont l’extrême monotonie n’est cassée que par les ranches aux enclos blancs où galopent quelques broncos, le freeway se transforme peu à peu en grand-rue de cité western, modèle XXL, où saloons et bordels ont été transformés en centres commerciaux et autres supermarchés à ciel ouvert de 4×4 et de pick-up trucks. Dallas/Fort-Worth: trois millions d’âmes se débattent entre l’after choc pétrolier et les sables mouvants des crédits personnalisés. Au bout, tout au bout de la 35, les tours de downtown Dallas étincellent sous le soleil, comme la cité d’émeraude du Magicien d’Oz. Okay, j’avais raté les Dolls à New York, Chicago à Chicago, Boston à Boston, LA Guns à LA, mais Texas au Texas c’était une toute autre aventure. Chevauchée fantastique pour la formation de Glasgow, loin des bruissements de leurs nombreux lauriers européens, les quatre ‘Ecossais s’offrent leur conquête de l’ouest par le chemin des écoliers. Campus et petits clubs rythment la première tournée US de Texas depuis déjà trois semaines. Sharleen, Ally, Johnny et Stuart n’avaient jamais mis les pieds aux States. Pourtant, à l’écoute de leurs riffs épicés steel-guitar aux réminiscences du « Paris-Texas» de Ry Cooder pour la BO du film de Wenders, on aurait pu croire ces jeunes gens biberonnés au pur whiskey du Tennessee. Alors comment résister lorsque le rock se dope ainsi à l’imaginaire? L’hôtel de nos Ecossais, le Plaza of the Americas, avec ses baies vitrées qui plongent sur une patinoire intérieure, n’a pas échappé au virus de l’urbanisme zinzin qui secoue l’Etat à l’étoile solitaire et c’est dans un décor digne de « Startrek : the next Generation» que je rencontre nos texans-héros. Avec, par ordre d’apparition à l’écran, ses cheveux jais dans les yeux, sa bouche trop large et trop sensuelle et son accent scottish ». Craquante comme un cracker, Sharleen Spiteri, chanteuse / guitariste, tout juste vingt et un printemps, et tout le contraire d’une poupée de cire poupée de son qui s’allonge sur les charts. Sharleen en jean noir, polo noir, est une troublante femme-enfant. Ally en chemise blanche et jean sur des bottes tête une Corona-citron vert. Le 31 octobre, jour d’Halloween, le guitariste « Paris-Texas» de Texas fêtera ses vingt et un ans. Stuart, le batteur, affronte les dernières vagues de chaleur de l’été indien dans son perf. Quant à Johnny, le bassiste, c’est une vieille connaissance puisqu’il appartenait au gang Hipsway avant qu’il ne s’en évade pour fonder ce Texas imaginaire. A Glasgow, le rire gras et chantant de Johnny est légendaire. Il résonne dans le hall cathédrale du Plaza of the Americas. En compagnie de Thomas Whitelaw, leur sémillant tour-manager, pour les besoins de mon tournage télé, je m’embarque avec ces intrépides jeunes gens pour une virée country dans un fameux ranch, le Southfork de la série « Dallas », à quelque trente miles de la mégalopole texane. Soleil implacable et freeway, le skyline de Dallas s’accroche au bleu de l’horizon avant de disparaître.

Visite à Southfork, le ranch de la série TV « Dallas »Texas

En un album – « Southside» – et quelques mois, le chemin parcouru par les quatre de Glasgow est absolument vertigineux. De leur premier gig à Dundee en 88, sur la côte est de l’Ecosse, au tabac des charts de « I Don’t Want A Lover» en passant par leur prestation incendiaire au New Morning, le 22 mai dernier, Texas s’est taillé la dimension d’un phénomène. Miracle du Gimmick, créature insidieuse d’un Frankenstein allumé du marketing, gadget de choc conçu et calculé pour le tube grâce aux lois de Pythagore? Avec Texas l’hypothèse de la suspicion ne tient pas le choc. Si ces visages pales à Tartan n’avaient que des dollars au fond des yeux, Sharleen aurait déjà subi quelques injections de silicone pour développer ses petits seins et ses loches repeintes aux couleurs bleu/blanc/rouge/lone star de l’Etat le plus vaste des USA nous auraient alpaguées comme un peep show sur la pochette de « Southside ». Or, ni l’album, ni même le single « I Don’t Want A Lover» ne sont illustrés d’une photo de la belle. De même, chacun des trois 45 tours du groupe contient deux titres inédits. Sans bolo-tie, stetson ni cow-boy boots, Texas joue la pudeur en ne conservant pour seule référence que les cordes d’une steel-guitar caressée par un cylindre de cuivre et quelques accords d’harmonica, seules concessions pour télé-projeter leur rêve au-delà de l’enfer et de la stagnation de l’estuaire de la Clyde. Petite route de campagne à la sortie du freeway, s’il faut en croire Thomas, le ranch n’est plus qu’à une poignée de miles. Deep in the heart of Texas, avec les Texas, espace vertigineux de prairies et d’enclos où les vaches aux longues cornes broutent une herbe jaune brûlée au soleil de l’été. Face au bâtiment principal, le drapeau de l’Etat et la bannière étoilée flottent en stéréo. « Howdy. .. », nous lance le propriétaire des lieux, sa casquette de base-ball vissée sur la tête. Les touristes ne sont pas légion dans la région. « Restez tant que vous voulez», nous explique l’éleveur. Et tandis que Sharleen et le gros de la troupe vont admirer les chevaux, je m’en vais deviser avec mon pote Johnny sur la constitution du Texas. « Stuart appartenait aux Friends Again avant de rejoindre Love and Money .. et moi j’étais dans Altered Images bien avant Hipsway. On se connaÎt depuis toujours. On était dans la même ville, on avait les mêmes amis. » Lorsque Altered Images balance son premier LP, Johnny n’a que seize ans et sort à peine de l’école. « Grâce à John Peel et son show à la BBC qui matraquait nos premières démos comme il a su aider Siouxsie ou New Order à l’époque, nous avons décroché notre premier contrat presque en s’amusant. Nous étions si jeunes, c’était comme un grand rire. » Au bout de cinq ans, on ne rigole plus; Altered Images trop statique s’autodétruit et John Mc Elhone s’en va fonder Hipsway où il co-signe « les hits comme « Broken Years», « The Honeythief» ou « Long White Car ». Mais à nouveau Johnny se lasse. Mc Elhone alone et sans Hipsway se cherche un couple de mois, lorsqu’un copain lui présente une jeune et brune coiffeuse/ guitariste dont la voix ne tardera pas à l’ensorceler. Sharleen laisse tomber les ciseaux et sa guitare » sous le bras elle emboîte le pas de Johnny pour créer en duo la première formule de Texas. Ensemble ils composent les premiers titres dont « I Don’t Want A Lover» et s’en vont à Los Angeles les faire produire par l’ex-Chic Bernard Edwards. Echec total et retour à la case départ de Glasgow, le cocktail blues/pop/R and B ne prend pas. En rupture de Love and Money, Stuart Kerr – rien à voir avec Jim de Simple Minds NDR – batteur hors pair remplace avec puissance la boîte à rythmes du duo, mais Texas ne trouvera vraiment sa couleur qu’avec l’arrivée du guitariste Ally Mc Erlaine sauvé d’un morne TUC – Travail d’Utilité Collective – à quarante livres par semaine par la grâce du rock and roll.

« Texas n’est qu’un nom, même si nous avons d’excellentes raisons de l’utiliser » Sharleen Spiteri

Texas Sharleen, Ally et Suart flattent de superbes étalons en leur tendant de l’avoine. Johnny et moi nous nous approchons, c’est le moment ou jamais de jouer à « Monsieur Cinéma» avec l’incontournable question sur l’influence des rayons gamma dans l’œuvre de Wenders et sur le comportement d’un certain groupe scotish.« Nous savions tous que « Paris-Texas» avait été tourné au Texas, c’est évident », explique Sharleen, « Pour nous, le mot Texas recouvre diverses images, mais celle qui nous touche le plus, c’est l’immensité des espaces, le vertige des distances car c’est le véritable héros du film. » « Paris- Texas n’aurait pu être filmé nulle part ailleurs », reprend Johnny», car ici l’atmosphère est aux espaces sauvages et infinis. Je crois aussi que la Bande Originale de Ry Cooder est essentielle car sans elle le film n’a pas d’existence matérielle. » Le hennissement d’un cheval interrompt McElhone et Sharleen enchaîne: « Si ce film nous a marqué, il ne nous hante pas tous les jours. Nous ne bâtissons pas toute notre carrière sur « Paris- Texas ». C’est vrai qu’au début, la BO a beaucoup influencé notre musique. Lorsque tu montes un groupe à Glasgow, tu as toujours l’espoir que cela finira par te mener quelque part, vers une issue. Et tu as ce rêve qui te martelle la tête que cela te conduira jusqu’en Amérique, mais tu n’y penses pas 24 heures sur 24. Texas c’est un nom super pour un groupe. Heureusement, dans une poignée d’albums les gens ne penseront plus forcément à cette influence cinéphile. Ça n’est qu’un nom,après tout, même si nous avons d’excellentes raisons de l’utiliser. »

Ally s’en va gratter sa guitare face à à l’étendue des plaines. Avec Sharleen et johnny, nous visitons les écuries supra-cleans où de superbes montures broutent nonchalamment comme des bourgeoises boivent leur thé. Nos deux Texans sont frustrés: ils croyaient pouvoir se payer un petit galop, mais pour une histoire d’assurance-annulation sur la tournée leur tour-manager met son veto à leurs chevauchées. Les chansons du futur album seront sans doute imprégnées de ces images américaines comme « Southside» pouvait refléter la vie à Glasgow. « Le problème de l’album, c’est qu’il est trop souvent perçu au premier degré. » Sharleen repousse sa longue mèche rebelle et reprend: «  Les gens n’y voient qu’une histoire de relation homme/femme car c’est une nana qui chante. « I Don’t Want A Lover» est évidemment sur ce thème, les autres chansons sont un collage de rencontres, de dialogues, d’aventures avec les gens car c’est la seule manière d’avancer dans la vie dans l’échange et la confrontation permanente. Johnny arrive à la rescousse comme le 101éme de cavalerie: « Every Day Now» raconte l’histoire d’un de nos copains qui a traversé pas mal de choses dures. Parfois en racontant les expériences des autres, tu leur trouves une toute autre perspective. Au dessus de tout, nos chansons tracent la vie de Glasgow. » Ally cette fois laisse tomber la guitare pour intervenir: « Glasgow est une authentique cité prolo et tous nos potes sont des prolos, alors pas question de rentrer à la maison la tête enflée. C’est vital de continuer à vivre là-bas car nous ne perdons pas le contact avec tout ce qui a fait que nous sommes ce que nous sommes. Nous voulons rester vrais sans se laisser bouffer par toutes ces choses éphémères. Okay, nous faisons le tour du monde, mais sans jamais oublier d’où nous venons et quelle chance nous avons de faire cette musique. Ce serait si simple de se casser à Londres pour se laisser dévorer tout cru en faisant la fête avec le showbiz. Si tu veux conserver une intégrité de groupe, tu ne renies pas les gens qui t’ont fait. »

Grand show Texas au Club A de Dallas

Pendant ce temps, au nord de la ville, une poignée de roadies achève d’installer la scène. Le club A est planté sur un gigantesque parking entre un bar de teamsters – syndicat des camionneurs – et deux bouges à strip-tease, l’un mâle et l’autre femelle, pour que les cow boys urbains ne se mélangent pas les pinceaux. Les Texas débarquent et plongent dans leur sound-check. Stuart s’installe derrière ses fûts. Je demande à Johnny et Sharleen s’ils passent beaucoup de temps à jouer ensemble lorsqu’ils vivent à Glasgow. « Texas c’est un feeling, réplique la chanteuse, nous aimons jouer ensemble et nous bossons dur parce que nous avons brûlé tous nos navires pour cette aventure. Ce groupe n’est pas juste une plaisanterie, quelque chose de passager. Nous avons envie de gagner et c’est normal, mais nous gagnerons ensemble car nous sommes là pour les mêmes choses. Toutes les décisions sont prises par le groupe, les chansons comme tout ce que nous faisons et tout ce que nous refusons de faire. C’est dur à expliquer quelqu’un qui ne le vit pas de l’intérieur mais lorsque tu te retrouves avec le groupe face au public pour faire ce que tu aimes c’est aussi bon qu’une super-histoire d’amour. » « Il y a deux jours, nous étions à Chicago», me raconte Johnny « et nous avons bœuffé toute la nuit dans un club avec de vieux bluesmen, c’était magique. C’est vraiment une musique qui t’attaque aux tripes. »

Texas au TexasDeux heures plus tard, lorsque le gig démarre sur l’instrumental « Southside » avec ses guitares métalliques acides et déchirées, je ne peux m’empêcher de songer à la dernière remarque du bassiste au rire chantant. Et si le rock de Texas mélange avec autant d’ aisance le blues, la soul et la pop sous une délicieuse garniture country, c’est Sharleen qui parvient incontestablement à vous faire sauter les plombs dans la tête. La petite brune harangue les grands Texans de l’assistance avec bravade. Rock and roll attitude, sa guitare au poing, elle décoche ses accords comme une amazone décoche ses flèches. Miss Spiteri ne manque ni de cran ni de caractère. En fait, elle me fait vraiment songer à Chrissie Hynde pour cette attitude volontaire et toute la sensualité de son port de guitare. Le gig achevé, tout le petit monde de Texas se retrouve dans les loges pour fêter au champagne – texan ! – le millionième « Southside» vendu à la surface de la petite planète bleue. Numéro Un depuis deux mois en Afrique du Sud,-En cette année 1989 le regime de l’apartheid est toujours en place et Nelson Mandela est toujours le plus vieux prisonnier de conscience de la Planète- nos Texans font don de toutes ces royalties made in apartheid à l’organisation Amnesty international et un méga sticker sur le pressage Sud-Af explique que le groupe lutte contre la racisme et que les gains seront directement versés à Amnesty. Comme on dit en Ecosse, ces mecs ont le cœur à l’endroit qu’il faut. Et est-ce vraiment un hasard si le bureau de management/local de répète/studio de Texas se situe très précisément dans le même building que celui du management des Simple Minds/Silencers à Glasgow? Si l’épopée américaine ne fait que démarrer pour Texas, de l’autre côté de l’Atlantique, l’Europe – et particulièrement la France, puisque nos Ecossais y ont déjà vendu 200 000 LP s’excite furieusement sur les quatre de Glasgow. Pourquoi, dans ce cas, tourner ici au bout du monde dans le circuit des clubs? Le visage de Sharleen s’éclaire d’un sourire et elle répond: « Je crois que c’est nécessaire. Trop de groupes deviennent soudain très populaires quelque part dans le monde et lorsqu’ils passent d’un extrême à l’autre, quand ils se retrouvent dans une ville où personne ne les connait, leur damné égo en prend un certain coup. C’est tout ce que nous voulons éviter. Même en Europe, on continue. à s’affirmer doucement. Nous avons tant de chemin à faire et en jouant dans les clubs, à chaque fois nous pouvons mesurer la distance parcourue. Nous ne passerons jamais des clubs aux stades en brûlant toutes les étapes. Elles sont in dispensables car, sans elles, on ne peut rien construire de durable. Je crois que les groupes qui pratiquent ainsi sont de meilleures groupes, des groupes plus solides et plus soudés, ceux qui ont un autre respect pour le public qui les écoute. Trop de soi-disant rockers refusent cette discipline. Mais lorsque tu te retrouves dans un Club à utiliser leur sono ripoux, tu joues la musique, ce que tu aimes le plus au monde et il n’y a que cela qui compte. Tout le reste, c’est du superflu. » A Paris, les Texas auraient pu boucler les pieds dans l’étrier leur date unique au Zénith, mais ils ont préféré nous offrir cinq Cigales à dimension plus humaine. Pour les Ecossais c’est une simple question d’intégrité. Au bar du Plaza, les texans électriques descendent des bières mexicaines tandis que Thomas parvient à s’écrouler de l’AUTRE côté du bar. Keep on rockin’. La route est longue pour les cow-boys émotionnels, c’est sans doute pour cela qu’ils ne prennent jamais la route le gosier sec.

Publié en décembre 1989 dans le numéro 257 de BEST

« Texas 25 » PIAS

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