MIDNIGHT OIL À L’APOGÉE DU ROCK AUSTRALIEN

Midnight Oil

Midnight Oil

Voici 30 ans dans BEST, GBD s’envolait pour l’Australie, dans la foulée du succès planétaire d’INXS et de Midnight Oil, sur les traces du dernier vivier sauvage du rock and roll. Dans l’écho de l’immense crise environnementale actuelle créée par les incendies sans fin qui ravagent l’ile-continent, les mots prononcés en 1989 par Pete Garrett sonnent hélas terriblement prophétiques. Flashback…

Midnight Oil Sorti en France fin 1987, « Diesel and Dust », le sixième LP de Midnight Oil va enfin placer dans la lumière la formation de Sydney. Leur extraordinaire hit planétaire « Beds Are Burning » ne se contente pas d’être un irrésistible petit bijou rock, le titre servira également de révélateur photographique pour nous sensibiliser à la défense de la cause du peuple aborigène, comme un « Asimbonanga » de Johnny Clegg a su nous ouvrir les yeux sur l’horreur de l’apartheid et de l’emprisonnement de Nelson Mandela. Le géant aux yeux verts, Pete Garrett, était aussi l’un des premiers artistes rock de premier plan à prendre ouvertement position sur le besoin vital de respecter la nature et de lutter contre la pollution. Près de vingt ans après notre rencontre, en 2007 le leader de Midnight Oil, dans la foulée de la victoire électorale du Labour, sera nommé Ministre de l’Environnement et de la Culture. Puis, en 2010, il devient également ministre de l’Éducation. Par la suite, même s’il a mis fin à sa carrière politique, il reste toujours aussi investi dans diverses ONG. Et si son groupe Midnight Oil se sépare au tournant des années 2000, c’est pour mieux se reformer neuf ans plus tard. À ce jour l’Huile de Minuit vibre toujours et compte parmi les légendes du rock austral, aux côtés des AC/DC, Rose Tatoo et INXS. Pourtant, en redécouvrant ce reportage dans le contexte de la crise que vit  aujourd’hui l’Australie, dérèglement climatique, incendies, catastrophe animale et humaine, je réalise oh combien les idées du chanteur de Midnight Oil étaient hélas prophétiques, lorsqu’il travaillait à son futur album « Blue Sky Mining » qui sortira en février 1990. Voilà très précisément ce que j’écrivais en mai 1989 et cela fait froid dans le dos tant cela semble traduire la catastrophe écologique actuelle :

« L’état d’urgence crée ses rebelles et le lubrifiant succès de l’Oil est directement proportionnel aux idéaux drainés. Respect de l’homme, de son environnement, de ses cultures multiraciales, de son horloge génétique et haro sur les brasseurs de dollars pollueurs, les yuppies iconoclastes et les élus trop grisés aux pots-de-vin. »

Dans la foulée, j’en avais également profité pour explorer les nouveaux groupes de rock Australien, une enquête qui  commence avec Midnight Oil et Noiseworks à Melbourne et Sydney, avant de se poursuivre dans le numéro suivant de BEST, le bien nommé 251, avec justement Pete Garrett en couverture…d’où le « à suivre » à la fin du papier.

 

Publié dans le numéro 250 de BEST sous le titre :Ayers Rock

LA DERNIÈRE VAGUE

“Pendant qu’à Sydney, face au Pacifique, Midnight Oil travaille à son prochain album, dans tout le pays, une ribambelle d’autres gaillards décidés s’apprête à s’engouffrer dans la brèche de son planétaire succès. Gérard BAR-DAVID dans l’ultime réserve de rock and roll : l’Australie » Christian LEBRUN

Déjà douze heures de vol, j’avais traversé l’escale de Bangkok en zombie, sans même jeter un oeil au sourire éternel des petites Thaïs des boutiques hors douanes. « Down Under », en bas et en dessous, dis-moi Crocodile Dundee, heu c’est encore loin Australie ? Vol 747 pour Sydney, le Jumbo de la Qantas se tortille lamentablement dans un ciel sublime d’hémisphère sud. Ce soir – ce jour? – l’éternité pèse très exactement onze fuseaux horaires et, sous le fuselage du zinc, le Harbour Bridge brille enfin comme une guirlande de Noël et Opera House ressemble à un monstre préhistorique genre priodonte géant. Juste avant de poser l’avion, les hôtesses prennent soin de vaporiser toute la cabine. Une forte odeur de déboucheur de chiottes vous attaque soudain les narines et les poumons. Requiem pour nos virus occidentaux, pas un bacille ne doit passer sur le sol australien. Clean!

Douanes bactériologiques, douanes moustachues, welcome to Australia. Chaleur moite, taxi Ford Falcon, genre belle Américaine qui glisse sur le ruban goudronné du freeway avec au loin des lueurs métropolitaines, le rêve australien ressemble à s’y méprendre à son confrère yankee. Tout au bout d’Oxford Street, dans le quartier de King’s Cross, sur son carré de bitume, un petit bout de pute de quinze ans se fiche pas mal de ces considérations. Blonde, fatiguée, la mini remontée jusqu’a l’outrage, elle se défend, valeur infinitésimale d’une triste courbe du chômage en dérapage incontrôlé. L’Australie glitter du bicentenaire, déboussolée par la crise, démissionne à la dope ou à la bière, pour oublier qu’on lui a cassé ses jouets. Et les prophètes officiels de la croissance perdue ne faisant plus recette, le rock and roll s’élève comme l’unique alternative. Lorsque Midnight Oil entonne « Your dreamworld is just about to fall » (« Votre monde idéal est en train de se ramasser »), il évoque une réalité que les kids d’ici peuvent toucher du doigt. La cote d’alerte du jean 501 a dépassé les 600 F ( 100€, une fortune en 89 : NDR)  et, à Sydney, au petit matin les capotes usagées et les cadavres de seringues se ramassent à la pelle, signe d’un malaise certain. L’état d’urgence crée ses rebelles et le lubrifiant succès de l’Oil est directement proportionnel aux idéaux drainés. Respect de l’homme, de son environnement, de ses cultures multiraciales; de son horloge génétique et haro sur les brasseurs de dollars pollueurs, les yuppies iconoclastes et les élus trop grisés aux pots de vin.

Sydney

Sydney

Dans « La Derniére Vague » du cinéaste local Peter Weir, un aborigène renoue le lien avec les anciens dieux pour dominer les éléments déchainés et submerger ce monde blanc rongé par son cancer social. Mais downtown Sydney, les seuls aborigènes croisés sont affalés sur des bancs publics, le regard triste et lourd, anesthésiés au tord-boyaux. Si les dieux se sont détournés de ce peuple millénaire, la voix haute du chanteur de Midnight Oil s’élève, elle, bien au-dessus des constructions futuristes de Darling Harbour pour chanter la douleur aborigène. « Diesel And Dust », le fulgurant sixième LP de la formation de Pete Garrett puise toute son inspiration dans la dérive de ces Australiens originels. Et ce rappel des responsabilités blanches par l’Huile de Minuit sur le feu s’est mué en raz de marée. Record historique kangourou pulvérisé, l’album révèle aux kids d’ici que, dans leur paradis de surfer, il n’y a pas si loin entre l’arbre et l’écorce de l’apartheid. Sur les quatre autres continents, l’album fait tache d’huile et le crâne reluisant de Pete rejoint le Hall of Fame des artefacts rock comme les lèvres de Jagger ou la banane d’Elvis. Au-delà de sa stature – prés de deux mètres- Pete domine la scène australienne en détournant l’image conventionnelle de l’idole pop. Juriste, militant, auteur, aspirant sénateur sous la bannière écologique, le porte- parole du Oil échappe aux sentiers battus de la loi du showbiz. Sans gorille ni limousine, il va à pied chaque jour jusqu’au building pelé d’Hargrave Street qui abrite CBS, son label, et le studio de maquettes 24 pistes où Midnight Oil expérimente dans le plus grand secret son album à venir.

Keep out… pas question de venir troubler la saine et bruyante quiétude des lieux. Pete accepte néanmoins de rencontrer I’homme de Best en terrain neutre. Je retrouve donc le géant aux yeux verts à deux pas de Ià, au coin d’Oxford Street, sur le toit-terrasse-piscine, battu par le vent d’un hôtel qui jouxte I’immeuble CBS. Notre première rencontre datait de I’époque de l’album « 10, 9, 8…,0 » lors d’un festival insensé à Vannes, en Bretagne ; Garrett m’avait déjà surpris par l’extraordinaire distorsion entre son envergure et sa douceur extrême. En jeans, tennis et T-shirt, le Mister Spock du rock austral m’offre une visite panoramique de sa cité :

Pete Garrett« Nous sommes au centre de Sydney, la plus grande ville du continent, sur la côte est. De ce côté-ci il y a la célèbre baie, de l’autre côté c’est la Zone et au-delà, on rencontre le Pacifique. Et si l’on continue à voler dans cette direction, on se retrouve en Nouvelle-Zélande, puis aux Fidji, Hawaï pour finir par atterrir sur Hollywood Boulevard.

Avec Midnight Oil, vous êtes toujours basés ici ?

Tout à fait. La majorité des Oils a grandi à Sydney et c’est ici que tout a commencé pour le groupe voici dix ou onze ans. On jouait dans des bars d’hôtels le long de la côte et c’est là que nous retournons lorsque nous avons fini de jouer aux quatre coins de la planète.

Quoi, dans les hôtels, sur la plage ?

(rires) Oui parfois, s’ils n’ont pas été rasés entretemps par un promoteur cupide en mal de casinos à bâtir ou de palace a touristes.

J’ai la sensation que les buildings ne font pas de vieux os dans vos régions ?

C’est dramatiquement vrai. Comment se bâtir un passé en rasant ses bâtiments en moyenne tous les dix ans ? Une ville comme Paris a su préserver son identité à travers ses pierres, nous, nous l’effaçons dès que nous le pouvons, comme pour mieux oublier tout ce que nous voulons gommer de notre histoire. C’est pour cette seule raison que Midnight Oil a cette obsession de la survie du peuple aborigène. Les enfants d’Australie grandissent dans l’ignorance de leur passé et les aborigènes en sont un reflet vivant lorsqu’on sait que les bagnards, puis les colons anglais ont débarqué pour leur voler cette terre que nul ne songe à rendre.

80 % des chansons du dernier LP y font référence de manière directe ou indirecte.Midnight Oil

Avant d’enregistrer « Diesel and Dust » nous avons fait cette tournée à l’intérieur des terres, baptisée « Black Fella/White Fella ». Dans le grand désert australien, nous avons partagé la musique et la vie des aborigènes. Lorsque tu vis un truc aussi fort, quoi de plus nature! que cela finisse par hanter un disque. C’était aussi très précisément l’année de notre bicentenaire. Et la célébration des deux cents ans de la nation australienne n’était que lâchers de ballons, pom pom girls et feux d’artifices comme si la question aborigène ne se posait même pas. Nous ne pouvions plus continuer à être nous-mêmes en nous enfouissant la tête dans le sable. L’autre aspect du problème, c’est qu’il n’est pas propre à l’Australie. La même situation se répète en Amérique du Sud avec les Indiens d’Amazonie, en Afrique du Sud avec les Zoulous, en Inde, en Israël, elle est tristement universelle.

Et comme balancer une voiture piégée dans le centre-ville est à des années-lumière des mœurs aborigènes, si vous ne prenez pas la parole pour eux, vous êtes persuadés que rien ne changera ?

La nation aborigène est une des plus vieilles cultures existant sur cette Terre. Si elle a survécu aussi longtemps, c’est sans doute grâce à cette croyance selon laquelle ces gens ne songent pas à utiliser la force pour atteindre un but. En même temps, il ne faut pas croire que les Aborigènes ont assisté les bras croisés à l’invasion ; ils ont tenté de résister, car leur culture n’exclut pas la violence dans sa forme rituelle. Mais ils ont été écrasés par une technologie infiniment supérieure a tout ce qu’ils pouvaient opposer: le fusil. Ils auraient pu choisir l’option terroriste, poser des bombes, ils ont préféré se replier aux confins du désert avec leurs traditions, nous donnant ainsi une leçon de survie. Le tout premier conflit entre un colon blanc et un aborigène te permettra de comprendre tout de suite pourquoi les gens sont sur une autre planète… Un jour, un Aborigène a amené des soldats anglais pêcher avec lui dans un étang, là où il vivait. Ils étaient cinq en tout et lorsqu’ils eurent attrapé cinq poissons, l’Aborigène leur dit : « Nous pouvons partir maintenant, nous avons chacun notre poisson. » Mais les Anglais ne voulaient rien entendre : « Nous, on doit en pécher beaucoup plus pour les revendre aux soldats du camp. » L’aborigène n’y comprenait rien. Et il insistait : « vous ne pouvez pas faire une chose pareille, c’est un poisson pour chaque homme, c’est ainsi que fonctionne la nature ! » Ce conflit s’illustre parfaitement aujourd’hui dans la destruction de l’environnement, les déchets jetés à la mer et toutes ces saloperies que nous pulvérisons dans I’atmosphère.Diesel and Dust

Est-ce avec eux que tu as gagné cette passion pour l’écologie ou au contraire avais-tu déjà cela en toi qui t’a rapproché des Aborigènes ?

Je crois que chacun de nous a ce sens de l’harmonie avec la Terre, enfoui au fond de lui, il suffit de ne pas l’étouffer. Comme la majorité de ceux qui écoutent nos disques, j’ai grandi sur ma planche de surf en cherchant les vagues sur les plages de Sydney. Aujourd’hui ces plages ne sont plus praticables à cause des déchets polluants qu’on y déverse. À ce niveau, ça n’est plus de l’écologie, mais une simple question de bon sens : avons-nous encore le droit de nager dans notre océan ?

Pour les mêmes raisons, tu condamnes les essais nucléaires français dans le Pacifique.

Les essais doivent cesser impérativement. Si vous voulez tester, pas de problème allez donc tester à Marseille, à Lyon… faites vos tests là ou vos radiations peuvent empoisonner vos enfants, votre terre, mais ne venez pas faire cela chez nous.

Avec Midnight Oil tu viens de participer à la conception d’un double album baptisé « Building Bridges », quel est ce projet ?

Ce sont des chansons différentes, de groupes différents et de couleurs différentes, interprétées par des rockers noirs et blancs d’Australie. Aborigènes et non-aborigènes doivent apprendre à coexister et quel meilleur endroit pour se retrouver que les plages d’un même disque. Voici un an déjà, un énorme concert avait regroupé à Sydney musiciens blancs et aborigènes de tous les coins du pays, nous avons décidé de prolonger ce métissage, car nous sommes persuadés que le seul futur possible pour l’Australie réside dans une société multi-raciale, multi-culturelle, dans le respect de l’autre. Il est baptisé « Building Bridges » parce que nous voulons vraiment les bâtir ces fichus ponts culturels. Quand les politiciens baissent les bras, c’est à nous les artistes de prendre la relève.

Encore un an avant les prochaines élections, feras-tu encore campagne ? Pour le Sénat ?

Nous n’avons pas de plan mégalo pour conquérir le monde. Disons que si ces mecs en costume trois-pièces recommencent à nous enfumer, nous nous lèverons pour qu’une autre voix se fasse entendre.

Hargrave Street où  Midnight Oil enregistre

Hargrave Street où Midnight Oil enregistre

En ce moment, il parait que tu bosses puisque vous êtes bouclés au studio CBS, mais que fais-tu au juste ?

Je siège avec les autres dans ce studio de maquettes et nous bossons des chansons écrites par Rob, le batteur, Jim Martin, le guitariste et moi-même. On les joue, on les arrange, on voit si elles sonnent. On en est à ce stade de préparation intense juste avant l’enregistrement du nouvel LP. La pression, en fin de compte, n’existe que dans ta tête, elle n’existe nulle part ailleurs. On a toujours pris notre temps pour faire nos disques, même lorsque c’était moins facile pour nous. On se débat, on revient sans cesse sur les trucs, on fait des erreurs et on recommence. Tout à l’heure en studio, on va peut-être tout chambouler, mais ce sera en parfait accord avec nous-mêmes. Et si cela sonne vrai pour nous, cela sonnera aussi vrai a l’autre bout du monde pour le type qui posera le disque sur sa platine.

Aujourd’hui Midnight Oil est un incontestable succès mondial, mais la course aura été longue, « Diesel and Dust » est votre sixième 33 tours.

Tu as raison, Gérard, c’est une très longue course, mais quelle utilité a donc cette idée que tu doives absolument réussir demain ? Pourquoi se presser a tout prix ? Est-il vital de  devenir I’être le plus célèbre du monde en une seule nuit ? Les rêves sont faits pour rester des rêves et souvent ils supportent très mal la réalité. Nous avons toujours été la. Si d’autres gens, sur d’autres continents, le découvrent, tant mieux. Dans ce groupe, la musique n’a jamais été un produit ou une marchandise. Elle n’a jamais été une carpette déroulée jusqu’au lit d’une jolie plante ou un petit badge à porter pour aller en boite, c’est quelque chose de fort qui est en nous. Moi qui m’en échappe si souvent pour l’action politique, la rédaction de mes bouquins, ce qui me fait encore le plus bander au monde c’est cette batterie, ces guitares qui rugissent, ce bruit intense qui constitue toute notre vie. Car, je le répète, il y a deux attitudes : on peut foncer a tombeau ouvert jusqu’à I’hôpital le plus proche en écrasant tout au passage ou on peut s’arrêter en chemin pour ramasser les blessés et les conduire aux urgences pour les sauver. L’attitude de Midnight Oil, c’est que nul n’essaie d’imposer ses idées aux autres. Prière de laisser son égo sur le paillasson à l’entrée ; nous ne croyons pas aux rock stars.

Quoi, lorsque tu étais un petit Pete tu n’avais pas de pop hero ?

Jamais. Je suis là par hasard. En fait, je devrais être ailleurs, mais j’ai atterri dans ce groupe par erreur, c’était un accident. Je n’aurais jamais du rester et pourtant je suis encore là. Et je me dis parfois : mais que font-ils d’un mec comme moi, qui ne sait même pas chanter ! »

To be or not to be, Pete Garrett se casse littéralement en deux pour me serrer la main. Je le raccompagne jusqu’aux portes du studio qui se referment derrière lui avec tout le mystère du prochain gisement de Midnight Oil.

Sydney-Melbourne, saut de puce pour mille bornes et une heure de jet, la capitale de l’Etat de Victoria se prépare pour la Moomba. Pour les aborigènes, Moomba signifie « réunissons-nous et réjouissons-nous dans la fête ». Une fois I’an, Melbourne célèbre la musique. Les groupes descendent dans les rues, des chars de, carnavals défilent, on danse dans tous les coins et la killer Victoria Bitter coule a flots. En attendant la Moomba, Melbourne ne fait pas vraiment la nouba. Étalée sur une centaine de kilomètres, la seconde ville d’Australie est a Sydney ce que LA est à New York : décapotables, palmiers, piscines et doigts de pieds en éventail pour jouir de la douceur du moment. Seule activité rock and rollement vivable en cette veille de jour férié, sauter dans un tram direction Saint Kilda Beach pour filer au Palace assister au concert de Johnny Diesel and the Injectors, ze sensation du moment. Généralement, avant d’être repêchés par les labels anglais ou américains, les groupes indigènes doivent faire la preuve d’un couple d’albums indés.

Johnny Diesel and the Injectors

Johnny Diesel and the Injectors

Petit Johnny avec sa gueule d’ange a la James Dean a, lui, été signé directement par Chrysalis. Dans l’histoire du rock and boomerang, c’est du jamais vu. Coincé entre un Luna park antique et l’océan, le Palace de Melbourne est un club de deux mille places où se presse une majorité de petites ados piailleuses. Lorsque Johnny guitare débarque avec sa bande d’lnjectors, leurs yeux le déshabillent de manière si évidente que le pauvre garçon est déjà moralement en slibard. Mais Johnny en a sans doute vu d’autres et il contre-attaque en balançant son rock gymnaste de jeune premier. Johnny D. and the Injectors qui jouent les durs rauques en font à mon sens un peu trop. Ça sonne comme Bryan Adams ou John Cougar, un beat puissant, mais fruste de bouseux débarqué de son bush. On note aussi de très fortes réminiscences Stones. J’ai même cru reconnaitre une adaptation de « Beast Of Burden » en écoutant leur « Cry In Shame ». En conclusion, bien qu’un peu vulgaire, la carrosserie est bien taillée, mais le moteur ne tient pas la distance. Lorsque je me suis arraché au Palace, les petites hurlaient toujours et Johnny avait déjà moralement perdu son dernier bout de tissu.

Soleil timide sur Melbourne pour cette fête de la musique. Dés onze heures du matin, les chars prennent possession de la rue. Fanfares ringardes et rockers allumés se succèdent sous le tir nourri des canons a confettis. Avec son exubérance à la sauce menthe, sa Cadillac rose géante confectionnée en fleurs tropicales, la Moomba est un patchwork spatio- temporel. Les délégations travesties se suivent, des marins pécheurs aux brasseurs de bière, en passant par les enfileurs de capote, le Royal Polo club et les Hare Krishna all stars. Deux femmes policières-montées ferment le cortège sous les derniers confettis. L’après-midi, la Moomba atteint son paroxysme avec en simultané une compétition nationale de ski nautique sur la Yarra river, divers concerts dans le parc, d’autres groupes downtown Melbourne pour l’ouverture du Virgin Megastore et enfin un show de Noiseworks, le premier de la classe de cette nouvelle vague australienne. Le Tennis Centre de Flinders Park est un bijou de quinze mille places, première salle au monde de cette taille à être dotée d’un toit amovible. Il est complet et capoté pour cause de temps variable lorsque Noiseworks investit la scène et que monte une indicible clameur. Jon Stevens, le charismatique vocaliste, Stuart Fraser, le guitariste, et Steve Balbi, le bassiste, sont un imparable power trio épaulé par un batteur et un claviers. Rock héroïque aux confins de U2 et de Simple Minds, Noiseworks n’a pas attendu mars 89 pour prouver qu’il pouvait tout renverser.

Noiseworks

Noiseworks

1982, dans un hôtel de Melbourne ; Michael Browning ex-manager d’AC/DC et dénicheur de talents, craque sur The Change, un petit groupe qui se promet un futur doré. Browning ne les lâchera pas. Il les pousse en studio et de demos en demos, The Change finit par sortir son premier simple sur Street Legal, un label indépendant. En Australie, le bled le plus paumé à sa taverne qui fait toujours une petite place pour un groupe. The Change écumera les scènes campagnardes comme un boxeur ses premiers rings. Trois ans plus tard, nos baroudeurs rock troquent leur patronyme pour Noiseworks et attaquent leur premier album. Le succès local est immédiat; sans jamais cesser de tourner six jours sur sept, le trio affine son style rock viril, mais tendre. Et un LP plus tard, « Touch » – sorti depuis six mois en Australie – Noiseworks s’offre les jeux du stade pour un show fumigène de passion intense et musclée. Dans les projos blancs, les bras se tendent vers Jon Stevens qui s’agite sans cesse d’un coin à l’autre de la scène. Et le « bruit fonctionne » grâce a l’incroyable unité du trio de base. Les gigs à une caisse de VB’s n’auront pas été inutiles. Sans ces années de galères intenses, Noiseworks n’aurait sans doute pas un tel impact.

À l’entrée des backstages, Browning a le regard heureux du Napoléon Solo des AGENTS TRÈS SPÉCIAUX Suivant les coursives de béton en dédales, cinq postes de sécurité plus tard, je rejoins le groupe dans sa loge. La brèche ouverte par Midnight Oil et INXS sur le marché planétaire les motive-t-elle pour une attaque groupée vers d’autres continents ? Le sourire de Jon Stevens s’éclaire :

Noiseworks

Noiseworks

« Et comment ! L’Australie est le dernier bastion du vrai rock and roll. Après l’Angleterre, source des 60’s, les States jusqu’aux 80’s, les 90’s couleront de l’Australie. Et ceux qui nous prenaient pour des demeurés depuis toutes ces années vont enfin comprendre qu’on ne plaisante pas impunément avec le rock. Ici on ne peut pas tricher, le marché local est si limité que pour survivre, pour tenir le coup, il faut prouver tous les soirs qu’on a des bonbons sur les planches. C’est la scène des clubs qui façonne les groupes. Tu peux jouer face à quinze mille mecs déchainés et le lendemain te retrouver au pub du coin face à cinq cents soiffards sans pour autant te sentir agressé dans ta crédibilité. Les gens ont ce besoin intense de voir ce que tu as dans les tripes. Ils veulent sentir la sueur perler et l’énergie passer, sinon ils ont le sentiment de ne pas en avoir pour leur argent. »

Qu’est-ce qui te fait courir ainsi, Jon ?

« Sans doute la rage », réplique le chanteur, « je ne suis pas australien, mais néo-zélandais, un mini-pays pour une poignée d’habitants. On prétend que l’Australie est raciste, mais là-bas c’est encore pire. Mon père est écossais, ma mère maori – même situation que les Aborigènes-. Ma peau est aussi blanche que la tienne, mais pour les Néo-Zélandais bon teint, je suis un métèque. Ça donne la rage au ventre. »Touch-cover

Il est deux heures du mat, ça fait deux jours que je suis en Australie et je n’ai toujours pas bouffé de kangourou, mais je ne désespère pas. Tant de bars à écumer sur les traces marsupiales des nouveaux rockers de la décennie et une certitude : je ne mourrai sans doute pas de soif dans ce pays.

(À suivre…)

 

Publié dans le numéro 250 de BEST daté de mai 1989

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