MARSHALL CHESS LE DERNIER NABAB DU BLUES Part Two

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 Nellcote

Après un premier épisode consacré au mythique label Chess fondé par son père Leonard Chess et par son oncle Phil Chess, où il a fait ses premières armes, dans cette second partie, Marshall Chess  nous raconte l’après Chess et ses années dorées à la tête du Rolling Stone Records des « glimmer twins » Mick Jagger et Keith Richards, du sulfureux « Sticky Fingers » au néo funky « Black and Blue », avant de poursuivre sa carrière de producteur indépendant. Du petit village polonais de Motal aux Stones, en passant par l’Empire Chess, itinéraire d’une famille juive à la réussite artistique exceptionnelle et rencontre avec le dernier nabab du blues….Second épisode !

 

marshallchess« En dehors de ton arrestation avec Bo Diddley pendant l’enregistrement du «  Bo Diddley live at Myrton Beach »  as-tu connu d’autres arrestations ?

Justement, je me suis fait coffrer avec les Rolling Stones.

Pour des histoires de dope, pas de racisme ?

Nous étions en tournée avec les Stones, nous devions jouer à Boston, mais à cause du mauvais temps, notre avion avait été détourné sur un petit aéroport du Rhode Island, l’Etat voisin du Massachusetts. Comme nous venions du Canada, il nous fallait passer la douane. La nouvelle s’est vite répandue et quelques journalistes se sont alors pointés. Un photographe a commencé à ennuyer Keith Richards et soit il lui a filé un coup de poing soit il l’a fouetté avec sa ceinture, je ne me souviens plus exactement. Les flics s’en sont alors pris à Keith et l’ont embarqué dans un de leur véhicule. Mick Jagger et moi hurlions « Allez-vous faire foutre, sales flics…libérez-le ! Il n’a rien fait ». Alors, ils nous ont aussi arrêté Mick et moi. Ils nous ont conduits en prison, on a eu droit à la prise d’empreintes, la photo et tout le bastringue. Heureusement, les avocats, le maire de Boston sont intervenus, car des milliers de spectateurs nous attendaient. Nous sommes donc sortis de prison ce soir-là, mais comme nous avions pris tellement de retard pour le show, nous avons été escortés toutes sirènes hurlantes par la police d’État jusqu’à la frontière avec le Massachusetts où la police de Boston a pris la relève pour nous escorter jusqu’au concert. Nous avons enfin réussi à monter sur scène à dix heures du soir, pour entamer le show.

Tu avais quelque chose sur toi ?

Rien du tout, tu plaisantes. Lorsque nous tournions avec les Stones, on n’avait jamais quoi que ce soit sur nous. Trop de millions de dollars étaient en jeu pour que nous prenions ce genre de risques. Des gars autour de nous s’en chargeaient, histoire d’éviter toute galère avec les flics. Cela n’a jamais vraiment été un problème, car il y a toujours eu tant de services de sécurité pour entourer les Stones en tournée. Même les flics ne pouvaient les approcher. Lorsqu’ils descendaient à l’hôtel, un étage leur était réservé et il était inaccessible à quiconque. Toutes les chambres étaient bookées sous des pseudo pour que nul ne sache jamais où ils se trouvaient. On avait mister White, mister Yellow, mister Blue etc… Si, je me souviens d’un jour en Scandinavie, où la police fouillait tout le monde et nous nous repassions, de l’un à l’autre, le plus discrètement possible un bout de hasch qu’ils n’ont jamais découvert.

As-tu des souvenirs de la villa Nellcôte dans le sud de la France durant les fameux enregistrements de « Exile on Main Street » ?Exile

C’était un album vraiment passionnant. Bien entendu, j’avais participé à tout le processus créatif. J’avais loué la fameuse maison, construit une nouvelle cuisine, trouvé un chef d’exception pour assurer les repas. Manque de bol, un des employés était aussi un dealer d’héroïne de Marseille, qui appartenait à la fameuse French Connection. À Nelcôte, Mick Jagger avait sa propre villa où Mozart avait d’ailleurs souvent résidé, située dans collines au-dessus du Cap Ferrat . J’y ai passé de bons moments, comme à Nellcôte. C’était la toute première fois de ma vie que j’étais confronté à l’héroïne. Moi je venais de Chicago où la marijuana était aussi banale que la gnole. C’était une toute autre histoire, avec l’héro. Malgré tout, on a fait un album vraiment intéressant, enregistré tout en vivant ensemble sur place.  J’étais très présent durant tout le processus. Je me suis occupé de la pochette, j’ai bossé dessus avec le photographe Robert Frank. C’était mon boulot de tout verrouiller.

Tu t’es toujours énormément investi dans toutes tes productions.

Oui, car je suis un homme du disque qui aime s’investir dans tous les aspects, du début de l’enregistrement au marketing, en passant par tous les stades. C’était notre taff. Mais, lorsque les majors du disque, ont pris le pouvoir, ils ont scindé le boulot entre différentes divisions comme la promo, le marketing ou la distribution, alors que nous assurions tout cela nous-mêmes de l’enregistrement à l’exemplaire promo remis en main propre au DJ de radio. Moi j’ai toujours bossé de la sorte sur tous mes projets.

Parlons de la pochette avec fermeture éclair de « Sticky Fingers » était-ce ton idée ?Sticky Fingers

Non, c’était une idée de Mick, mais c’est moi qui ai négocié le deal avec Andy Warhol qui a conçu la pochette. Je crois que nous lui avons payé 5000$ pour qu’il nous propose plusieurs idées, dont celle que nous avons choisie. Toute la difficulté aura été de la fabriquer ensuite. Nul n’avait jamais rien tenté de semblable auparavant. On a dû faire des tests…avant de changer de modèle de fermeture éclair, car lorsqu’on mettait les pochettes les unes sur les autres dans un carton pour livrer les disquaires, elle marquait et ruinait le vinyle. On l’a aussi déplacée pour la mettre au milieu. Mais nous avons finalement réussi et nous avons cartonné avec cet album devenu l’un des 33 tours les plus emblématiques des Rolling Stones. Tous les albums des Stones sur lesquels j’ai travaillé étaient géniaux ( « Sticky Fingers », « Exile On Main Street », « Goats Head Soup », « It’s Only Rock and Roll » et « Black and Blue ») et chacun d’entre eux aura vendu encore plus que son prédécesseur.

 

Et pour la première fois de leur carrière,  avec toi ils gagnaient enfin de l’argent !

Ils étaient complètement fauchés lorsque j’ai commencé à bosser avec eux en 70. Abko et Alan Klein les avaient laissés sur la paille.

Tu les avais rencontrés, lorsque vous aviez eux et toi 20 ans, à Chicago, lorsqu’ils sont venus visiter Chess, pour y enregistrer durant leur tournée US.

Leur manager de l’époque, Andrew Loog Oldham, m’avait contacté pour me demander s’ils pouvaient venir nous voir. Ils voulaient venir enregistrer chez nous. Moi je commençais justement à bosser sur le développement international de Chess. En France, j’avais négocié une distribution avec les disques Barclay. Nous n’avions jamais ouvert nos studios à des artistes extérieurs au label. C’était la toute première fois avec les Stones et j’ai défendu leur cas chez Chess, pour qu’ils puissent venir chez nous, c’est ainsi que nous nous sommes rencontrés pour la première fois.Marshall and the Stones

Il faut se souvenir que quand Jagger a rencontré Richards sur le quai de la gare de Dartford Kent où ils vivaient ils se sont parlé, car Keith avait à la main une pile de disques Chess, un label que Mick adorait également, c’est ce qui les a rapprochés.

C’était une super expérience pour eux comme pour moi, car ils ont été très cool avec moi, car j’étais un Chess, un de fondateurs de Chess records.

 

En 62 tu as pu assister à la naissance des albums 33 tours.

Et comment, je m‘en souviens très bien. En ce temps-là on recevait séparément les pochettes d’une usine et il fallait les assembler à la main. C’était un des premiers jobs que j’ai assuré chez Chess. On les assemblait et ensuite on mettait un film plastique tout autour de l’album pour le protéger. Nos disques arrivaient du pressage avec seulement leur pochette intérieure de papier. À l’époque des tout premiers albums, l’imprimeur ne pouvait pas techniquement imprimer directement sur du carton et par conséquent les rectos des disques étaient imprimés sur du papier, qu’il fallait ensuite coller sur la pochette de carton. De même côté verso, pour faire des économies on les imprimait en noir et blanc chez un autre imprimeur, car cela coutait moins cher. Ensuite heureusement c’est une machine qui collait le recto et le verso sur la pochette de carton. Des années plus tard heureusement on a réussi à tout imprimer directement sur le carton.

Chess 

C’est pour cela que mes albums vinyles Chess sont en couleurs côté recto et noir et blanc au verso ?

Oui et même lorsqu’ils ont été réédités forcément on a gardé cet aspect original c’est même devenu notre marque de fabrique. Ça c’est bien un truc juif de toujours vouloir faire « moins cher » !

Au fait combien d’automobiles de rêve as-tu transformées en épave depuis la Thunderbird de ton père que tu as crashé pour tes 16 ans ?

 A l’état d’épave ? Seulement deux autos. Cette sublime T-Bird et une encore plus sublime Ferrari, des années plus tard, explosée contre un arbre.  J’ai toujours eu un faible pour les belles caisses et c’est toujours le cas aujourd’hui. Lorsque j’ai mis en place la distribution internationale de Chess, j’ai toujours aimé négocier avec des indépendants comme nous plutôt que de dealer avec des majors. Et, en Italie, j’avais signé un contrat de distribution avec Durium.  Le label appartenait à un couple d’origine turque. L’homme et la femme, mais c’est la femme qui dirigeait la boite. C’était vraiment des aristocrates, ils avaient un yacht et le mouillaient dans la baie de cannes à chaque MIDEM. Et ils avaient cet artiste Rocky Roberts, un américain d’origine italienne né en Alabama , un ancien de l’Air Force, qui était resté en Italie après la guerre. Avec son groupe de soul, il était très populaire en Italie. Et son manager était une sorte de mafieux. Au cours d’une réunion, il m’a demandé si nous pouvions recevoir son artiste dans nos studios à Chicago pour qu’il y enregistre un album avec les musiciens, les compositeurs et les producteurs de Chess pour qu’ils le sortent ensuite en Italie. « Je sais que tu aimes es belles voitures » m’a-t-il dit, « et j’ai des contacts privilégiés pour avoir de magnifiques et exotiques automobiles italiennes classiques. Je serai ravi de t’aider à en avoir une quand tu le voudras. ». C’est ainsi que j’ai accepté. Il m’a envoyé Rocky son artiste à Chicago. Nous avons fait l’album. J’ignore s’il a cartonné ou non en Italie, mais quelques années plus tard en 72, lorsque je suivais la tournée européenne des Stones, j’ai pu récupérer ma Ferrari. En fait lorsque Keith et moi vivions à LA, nous avions tous deux acheté ensemble le même jour une petite Ferrari, mais c’était le modèle Dino plus « abordable ».  Keith a d’ailleurs revendu la sienne récemment. Moi je l’avais revendue il y a vingt ans. Keith l’a revendue en Angleterre et il en a tiré une fortune bien au-dessus de sa cote, car Keith Richards l’avait conduite…(rire) Bref, pour revenir à cette Ferrari, donc nous étions en Europe avec les Stones en 72 et j’ai téléphoné au manager de Rocky Roberts. Il m’a tout de suite dit : oui je peux te trouver une super affaire. Dis-moi ce dont tu as envie. Tu n’as qu’à commander ta Ferrari chez l’importateur à Los Angeles et moi je m’occupe de tout. Et il a tenu parole.Ferrari 365 Daytona V12 J’ai récupéré sublime Ferrari 365 Daytona V12, la voiture de mes rêves depuis que je suis tout gosse. Chez Ferrari à LA ils me connaissaient puisque j’avais acheté les deux Dinos. Un jour ils me téléphonent : « Marshall, putain c’est quoi ce truc ? Ta voiture est arrivée et sur ta facture elle coute la moitié de ce que nous nous payons au prix de gros ! Comment as-tu fait ? » je l’ai eue pour 17.000$. Aujourd’hui elle vaudrait un million et demi de dollars ! » Lorsque j’ai quitté les Stones en 77, et que j’ai quitté LA pour aller vivre sur le cote est, je l’ai fait transporter sur un plateau pour être certain qu’elle arrive en bon état. Le lendemain du jour où je le réceptionne, je pars faire un tour avec sur une route de montagne que je ne connaissais pas encore. Je vis dans un endroit superbe, à la montagne, entouré des routes idéales pour piloter ce genre de bolide sportif. J’ai emprunté une route que je ne connaissais pas ; je devais rouler trop vite  et j’ai percuté un arbre, ruinant complètement la Ferrari

Tu n’as pas pu la faire réparer ?

 Ils ont bien essayé, mais sans succès, elle tirait toujours vers la droite et était devenue un cercueil roulant. Je porte encore les cicatrices sur mon visage du choc subi contre le volant de la Ferrari. J’avais ma ceinture de sécurité, mais à l’époque, elle était simplement ventrale comme les ceintures d’avion. J’ai fini par me faire une raison. J’ai eu de nombreuses voitures et j’en possède encore plusieurs. Depuis 2004 je conduis une Lotus, une petite Lotus Elise customisée.

C’est comme un modèle réduit de Ferrari !

Par contre elle est 100% analogique sans la moindre électronique à bord. C’est une petite bombe tellement elle va vite. 4 cylindres, c’est comme une moto sur quatre roues. Je l’ai depuis très longtemps. J’ai aussi une jeep Toyota …mais avec un énorme moteur de Chevrolet Corvette dedans. C’est le mari de la petite fille d’oncle Phil en Arizona qui les construit. Il fabrique des bagnoles incroyables. L’hiver quand tu roules en montagne, c’est une super caisse.

 

Tu ne regrettes pas que le film desStones que tu as produit, « Cocksucker Blues » ne soit jamais sorti ?

Non, pas du tout, car je suis persuadé qu’il va bien sortir un jour. Et puis il a été diffusé souvent dans des musées comme au Museum of Modern Art. On le considère comme un des meilleurs films rock jamais tournés. Je sais qu’un jour il sera diffusé sur HBO. Dans un an, dans deux ans tout le monde pourra le voir.

Pourquoi Jagger est il aussi compliqué avec ce droit à l’image où il veut absolument tout contrôler ?

Cela fait partie de sa personnalité. Il veut tout contrôler. Mais Keith et lui sont les mêmes sur cette question. C’est pour cela qu’ils s’entendent si bien, c’est qu’ils se ressemblent.

Sur ce point du contrôle de l’image, Keith semble plus cool.

Surtout il est différent. Et pourtant, Mick et lui sont si semblables. Mais leurs existences sont différentes. Mick tient absolument à jouer les aristocrates avec des tas de serviteurs, des jets privés, des châteaux…lorsque Keith dégage des vibes très distinctes. Tout comme moi, c’est pour cela que j’ai quitté les Stones. Il était temps que je rentre chez moi pour faire mes trucs. Trop de drogues circulaient autour d’eux, il était temps que je fasse un break. Mais je ne regrette pas d’avoir pris toutes ces drogues, c’était de super expériences.robertfrank-mickjagger-cocksuker-blues-rolling-stones-1140x760

 

                              

 

 

 

 

 

 

 

 

 Voir sur Gonzomusic le premier épisode de l’interview de Marshall Chess 

 

 

 

 

 

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