MA SECONDE RENCONTRE AVEC CHRIS ISAAK

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Chris Isaak

 

Voici 30 ans, dans BEST, je retrouvais Chris Isaak pour la deuxième fois et aussi pour son deuxième LP au titre éponyme. Deux ans auparavant, en effet, j’avais tendu mon micro au charismatique et surdoué garçon-vacher de Stockton d’un mois mon ainé (voir sur Gonzomusic https://gonzomusic.fr/chris-isaak-le-cow-boy-solitaire.html) pour la toute première fois pour un média hexagonal. Flash-back californien doré…

 

Chris Isaak by Jean Yves Legras

Chris Isaak by Jean Yves Legras

12 albums et 32 printemps après notre première rencontre, Chris Isaak est toujours là, et, cela tombe bien, moi aussi pour vous parler de lui. Que cela soit pour la presse, comme BEST ou les radios comme RFI, Chris Isaak était ce que nous autres plumitifs multi-mediatiques qualifions alors de « bon client ». À des années-lumière de ces chanteurs de groupes anglais tout juste capables de répondre par « oui » ou par « non » à une légitime interrogation. Tout le contraire du chanteur de « Wicked Game » à qui il suffisait de poser une unique question pour s’embarquer durant deux minutes quinze sur une de ses incroyables aventures, où il était invariablement question d’une fille troublante, d’un flingue et d’une poursuite en voiture dans le désordre. Chris Isaak, à l’instar des textes de ses chansons, se révélait un conteur aussi brillant que débordant d’imagination, même s’il ne pouvait toujours s’empêcher de faire invariablement référence à son guitariste Jimmy dont il parle sans relâche. Mais au-delà de son charme mi-James Dean mi-Presley, ce qui distinguait avant tout ce héros de la scène rock de la Bay area de SF c’était son humour aussi corrosif qu’implacable. Dans ma première interview de BEST re-publiée sur Gonzo, je racontais l’avoir retrouvé en 2009 à Paris pour Rolling Stone où je signais alors. Chris venait alors de sortir son 10éme album intitulé « Mr Lucky ». Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Chris n’avait pas changé d’un iota. Sportif accompli, il était toujours aussi svelte, comme si le temps n’avait eu aucune emprise sur lui. Il m’avait alors révélé son secret : ni alcool ni drogues et beaucoup de musique et d’exercices physiques. Il était toujours aussi drôle et ne quittait pas sa guitare durant toute l’interview, rythmant ses anecdotes de quelques accords de rock. Si tout va bien et si je respecte mon Gonzo-planning modèle « Voici 30 ans…. » je vous re-publierai cet entretien en 2039…naoooonnn…je rigole …je craquerai bien avant !

 

 

Publié dans le numéro 227 de BEST sous le titre :

 

LES CHANSONS BLEUES

Chris Isaak

Deux ans de chevauchées, c’est long, même pour un cow-boy solitaire. Résumé de l’épisode précédent : après le fulgurant and roll « Silvertone » notre James Dean rock réincarné favori avait regagné sa Californie du Nord a la recherche de cet impossible amour qui hante toutes ses chansons. Ancien boxeur et future star, « Pretty Face » Chris Isaak es de retour ; de suite il me livre quelques nouvelles du front. D’abord il a déménagé ; il ne vit plus a Stockton mais a San Francisco à cause du surf et du circuit des clubs. Deux fois par mois, notre héros regagne sa ville natale, pour voir sa maman qui lui coupe les cheveux. Lorsqu’il ressemble à un hippie, Chris revient toujours vers maman lsaak. Quant au reste de la famille…

On cherchait à descendre mon frère

« J’étais encore à Stockton, lorsqu’un soir mon frère m’a téléphoné », raconte Chris, « J’étais en plein sommeil et j’ai juste entendu: « Chris, saute dans ta voiture et viens me tirer de là. J’ai des mecs aux trousses et ils sont tous armés. Mets une arme dans la caisse et fonce. » Quand ton frangin te dit un truc pareil, tu ne réfléchis pas, tu te propulses à son secours. Il était trois heures, quatre heures du mat, j’ai traversé la ville comme un malade. À ce moment-là, j’ai compris qu’on cherchait à descendre mon frère et comme nous nous ressemblons… Ma mère avait laissé traîner son vieux chapeau sous le siège. Je l’ai ramassé et je me le suis enfoncé sur la tête; je me sentais déjà plus assuré. À l’endroit convenu, j’ai ralenti. Mon frère a surgi et a sauté dans l’auto. Partout autour de nous il y avait des mecs en furie. J’ai démarré. Mon frère était chez une nana à se payer du bon temps, lorsque son mec est rentré plus tôt que prévu et avec ses potes. Mon frangin a deux ans de plus que moi, mais on se ressemble beaucoup. Chez nous, les gens le prennent souvent pour moi. ll déteste cela et les envoie au diable. Je n’ai jamais su très exactement ce qu’il faisait dans la vie, mais il porte une cravate. Je crois qu’il bosse pour l’état de Californie. En tout cas, si j’ai eu ma Silvertone, c’est bien grâce à lui. Je boxais encore à l’époque et en face de la salle, il y avait ce pawn-shop (mont-de-pieté) avec cette guitare en vitrine qui me faisait de l’oeil. Elle valait 120 dollars et c’était déjà trop pour moi. J’en ai parlé à mon frangin et il ne s’est pas dégonflé ; devant moi, il a téléphoné au chef des pompiers en lui disant.- « va dire à ce mec de vendre cette fichue gratte à mon frère, sinon tu fermes sa boutique au prétexte qu’elle n’est pas aux normes en matière de  sécurité incendie ». Et le pompier chef est direct allé voir le patron du pawn-shop pour lui dire que son installation n’était pas conforme aux règles de sécurité… tu devines la suite!»

Jimmy et le nouveau costume de Chris Isaak

Avec ou sans Silvertone guitar, Chris est un conteur né. Il embraye sur son nouveau costume de scène: 

«Je suis passé à China Town acheter du tissu genre soie brillante avec des fleurs partout. En me voyant débarquer, le tailleur m’a dit, gêné: « heu, si c’est vraiment ça que vous voulez, on peut s’arranger. » Ce costume, on dirait le cauchemar d’un mec. Si demain, je débarquais à Porto-Rico avec lui, je parie qu’on m’élirait de suite Président.

Bon et si on parlait un peu rock and roll, Mister lsaak? Deux ans d’attente pour ton LP c’est sacrément long, surtout lorsqu’on n’a pas la chance de te voir toutes les semaines sur scène au club local.

Je suggère que vous veniez tous vivre à San Francisco. D’ailleurs, vous pouvez tous venir chez moi. Mais si vous avez attendu deux ans pour l’album, ça n’est pas uniquement dû aux clubs. En plein milieu de l’enregistrement, nous avons dû détaler. Le propriétaire du lieu où on s’était installé se plaignait de plus en plus violemment du bruit. Un jour, il s’est décidé à monter nous voir… une_ machette à la main. « Je n’en peux plus, ça suffit» nous a-t-il vociféré et on s’est tiré vite fait. On a perdu trois mois pour déménager le matos et monter un autre studio.

Le nouveau Chris lsaak semble plus optimiste. Y aurait-il un rayon d’espoir au fond du tunnel ?Promo Chris Isaak

Quelques chansons de l’album semblent en apparence plus positives, mais elles ont chacune un second degré sarcastique. « This Love Will Last», par exemple, ne dit pas que l’amour est éternel, mais seul que son souvenir l’est. La fille s’est tirée, mais son amour peut te hanter à jamais. Lorsque j’ai écrit « You Took My Heart », Jimmy mon guitariste m’a dit: « Ah génial, tu es enfin amoureux l ». Pas du tout, lui ai-je répondu: elle a pris mon cœur, s’est tiré et mon univers s’est écroulé. D’ailleurs, la chanson s’achève sur cette phrase : « there will be no love for me », mais, pour je ne sais quelle obscure raison, Jimmy trouve que le reste de la chanson est positif . Si tu es bien dans ta tête, tu peux l’entendre ainsi, mais il y a une face sombre et cachée. Tu sais, j’essaie parfois de faire des trucs comme Brian Wilson « Little Deuce Coupe », mais sans succès. Je crois que mon truc c’est plutôt les ballades. Regarde l’histoire de « Blue Hotel », ça n’est pas vraiment un film comique. À Stockton, j’avais ce copain japonais Dennis Nikote. On était en classe ensemble. Il s’est retrouvé à l’hôpital après avoir essayé de se pendre et de s’empoisonner. Je suis allé le voir souvent dans sa chambre, il était aux fins fonds de la déprime. Un jour, ils l’ont laissé sortir et la première chose qu’il a faite c’est d’aller acheter un fusil qu’un crétin inconscient a accepté de lui vendre. Il s’est pris une chambre dans cet hôtel sordide des faubourgs et s’est fait sauter la tête. J’ai écrit « Blue Hotel » en pensant à lui. Je n’ai pas envie qu’on parle de « tribute », la chanson lui est dédiée avec tout mon feeling, mais c’est aussi l’histoire d’un mec qui attend l’amour qui ne vient pas.

Quel est ton message à la planète? 

 

Je n’ai qu’un seul message au Monde :  désolé, je ne savais pas que c’était votre fille ! Si je l’avais compris avant, jamais je n’aurais dit ou écrit toutes ces choses!» (rire)

En quittant Chris j’avais dans la tête les accords aigrelets de sa Silvertone. Et une question: et si les guitares pouvaient aussi pleurer ?

 

Publié dans le numéro 227 de BEST daté de juin 1987

 

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