LE CHANTIER MEN AT WORK
Voici 43 ans dans BEST GBD se coiffait d’un casque de chef de chantier pour aller à la rencontre des australiens de Men At Work dont le deuxième LP propulsé par le hit wonder « Overkill » dominait alors massivement les hit-parades. Rencontre avec Colin Hay, l’ouvrier expert de la pop antipode avec ses amis terrassiers, premiers australiens à charter au sommet à la fois en single et en LP. Flashback…

Men At Work by Jean Yves Legras
Qui a dit que les Australiens ne se souciaient pas depuis toujours de l’état de notre planète ? Cet automne 1983 Colin Hay, le chanteur leader de Men At Work déplore déjà durant l’ITW accordée à l’homme de BEST que dixit « Je vis à Saint-Kulda, une baie splendide et tous les matins je prends mon petit déj, dans un coffee shop sur la jetée. Dommage que l’eau commence à y être polluée car c’est un coin superbe. » Plus tard Midnight Oil et son leader Pete Garrett devenu ministre de la Culture et de l’Écologie incarneront totalement cette complicité entre rock and roll et respect de l’environnement. Si officiellement les MAW se séparent en 1986 après trois albums, dix ans plus tard après une carrière solo Colin Hay relance la marque Men At Work pour reprendre la route des tournées. D’ailleurs fin avril prochain le groupe sera en concert entre la Californie et le Mexique.
Publié dans le numéro 182 de BEST sous le titre :
ANTIPOP

« Travaux », « Chantier » les traductions de Men At Work décorent routes de la planète. MAW, c’est peu l’histoire du petit Poucet : le groupe essaime les charts de disques d’or partout sur son passage. « Business As Usual » leur premier album accroche grâce au tube « Who Can It Be Now ? », une petite chose bien emballée au langoureux solo de sax. Moi, j’avoue qu’il m’avait laissé très indifférent. Quatre ans auparavant, Supertramp était déjà passé en cartonnant sur le style néo-mellow. Men At Work, quintette australien est un mélange subtil entre Police et America, un gentil mutant né de l’accouplement entre un néo-reggae et un néo-bab. Aujourd’hui, ils récidivent avec « Cargo » un second LP qui porte « Overkill », un tube vraisemblable. J’étais prêt à parier que les Men étaient de gentils garçons pour m’en assurer j’ai accepté de déjeuner avec eux. Coïncidence, la veille j’avais justement visionné le clip d’« Overkill » aux images très californiennes : couleurs pastel, crépuscule et tous les palmiers du coin au rendez-vous. Colin le leader offre une étonnante ressemblance avec Phil Colins ; comme lui, s’il ne s’asperge pas la tête de Pantène chaque matin, il finira aussi lisse qu’une caisse claire. A l’actif pourtant de MAW, leurs tubes sont juste un peu plus nerveux que la majorité des productions US actuelles. A mon sens c’est leur meilleur argument de vente là-bas. En dehors des Bee Gees et d’Assez-Décès, le rock australien ne fait pas trop basculer les balances commerciales. Les Flash and the Pan, Cold Chisel, Birthday Party et autres n’ont jamais érigé des piles d’album face aux caissières de grandes surfaces. Je me retrouve donc sur le velours d’une banquette de restau entre Jerry Speiser, batteur et Colin Hay chanteur/guitariste de MAW. On attaque l’interview… sur la bouffe
« Pour la bouffe et le reste, l’Australie est un pays totalement cosmopolite. Tu peux mordre dans tous les pays France, Italie, Grèce, Japon, Chine… tu as le choix entre cent vingt-trois nationalités, maïs par contre il n’existe aucun plat typiquement australien en dehors du mouton,
Tu vis à Melbourne ; j’ai l’impression que tous les Australiens vivent à Sydney ou Melbourne et qu’il n’y a personne ailleurs ?
Normal, l’Australie est un désert à 80% avec une ville sur la côte ouest et le reste sur la côte est.
Mais alors comment fait-on une tournée sur un continent qui ne compte que trois villes ?
Il y a trois millions de gens à Sydney et deux et demi à Melbourne et contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’Australie est la plus belle scène rock du monde, avec des centaines de clubs où se produisent des centaines de groupes. Tu sais, on jouait cinq ou six fois par semaines pendant plus de deux ans dans des boites avant de sortir notre premier LP.
Quelle faune trouve-t-on dans ces clubs ?
Chaque groupe a son propre following, ils sont très variés donc, le public est aussi éclectique. Les concerts sont extrêmement populaires en Australie.
On raconte souvent que les Australiens boivent comme des trous ; n’en deviennent-ils pas violents ?
Non au contraire, l’Australie est assez paresseuse et relax. On exagère toujours le côté alcolo, franchement il n’est pas pire qu’ailleurs.
Vous tournez depuis des mois, vous n’avez pas peur de perdre vos racines ?
J’avoue que mes copains me manquent Mais lorsqu’on se retrouve, on fait la fête pendant des semaines, on boit on se raconte 15 000 histoires, on s’assoit dans un jardin au soleil c’est fun fun fun. L’Australie est un pays vraiment cool, tu peux te balader en paix et même si les gens te reconnaissent, ils te laissent tranquille. Au Japon par contre, je ne peux pas mettre le nez dehors. Chez moi par contre je fais mon marché et on ne me course pas pour un autographe. Je vis à Saint-Kulda, une baie splendide et tous les matins je prends mon petit déj, dans un coffee shop sur la jetée. Dommage que l’eau commence à y être polluée car c’est un coin superbe. Juste à côté, il y a un parc d’attractions désaffecté. Les maisons ont des couleurs délavées et la plupart des apparts sont vides, mais c’est une atmosphère que j’adore, parce qu’elle me rappelle l’enfance. Je n’ai pas envie de grandir.
Comment expliques-tu de la polarisation sur l’Australie ; depuis quelques mois on ne parle plus que de ça ?
Normal, l’Australie est la dernière frontière, la dernière aventure du globe. C’est le pays de la fascination, comme l’était jadis la Californie, mais aussi de l’extrême : tu peux conduire pendant deux jours dans le désert sans jamais rencontrer personne. J’adore ça
Tu cherches l’inspiration au milieu du désert ?
Oui ; je m’y balade souvent mais je n’ai jamais tenté l’aventure de la traversée du désert : 4000 bornes de l’ouest à l’est. C’est étrange, mais les gens qui vivent dans cet environnement sont assez différents. Ils vivent à un tout autre rythme pour s’adapter à la vie du désert. Si tu t’arrêtes dans un hôtel ou un bar, tu y verras des gens qui s’installent toute la journée autour d’un verre sans jamais prononcer plus de deux mots. D’ailleurs, il y a une blague sur ces mecs du désert qui me fait beaucoup rire : deux « locals » roulent dans une bagnole depuis des heures, soudain ils aperçoivent enfin une autre calsse à ce moment, le conducteur dit à l’autre : merde, c’est vachement embouteillé aujourd’hui » (Humour désertique NDLR)
Tu aurais envie de planter ton studio personnel au milieu du désert ?
Je ne veux pas posséder de studio, c’est trop de bizness. Je n’ai aucune envie de m’enfermer dans une prison technique. Et puis n’exagérons rien, je ne suis tout de même pas un Dingo, un de ces chiens du désert. »
Publié dans le numéro 182 de BEST daté de septembre 1983
