KIM GORDON « Play Me »

Kim GordonÀ 72 ans, Kim Gordon poursuit sa petite entreprise de déconstruction musicale qui ne connait pas la crise avec ce troisième album solo abrasif. Entre charge politique, expérimentation krautrock et beats hip-hop hypnotiques, « Play Me » confirme que l’ancienne figure de Sonic Youth n’a jamais cessé de regarder vers l’avant, une éternelle jeunesse sonique donc largement partagée par le toujours juvénile JCM.

Kim GordonPar Jean-Christophe MARY

 

Dans la continuité directe de The Collective (2024), salué par deux nominations aux Grammy Awards, « Play Me » confirme l’élan créatif de Kim Gordon. L’artiste américaine y affine son langage, entre culture pop, politique et textures noise, avec une liberté intacte et une pertinence presque déroutante dans le paysage musical actuel. Kim Gordon, 72 ans, vient de sortir l’un des albums les plus déroutants de l’année. Un disque construit autour de beats mélodiques et de la puissance motrice du krautrock. Ce qui frappe d’abord c’est la pochette — jambes nues, griffonnées du titre « Play Me » au feutre. Cette photo agit comme un manifeste minimaliste et provocateur. Les visuels promotionnels pour la sortie de l’album prolongent cette idée. Kim Gordon y pose au milieu de câbles d’ordinateur et de piles de claviers, guitare à la main dans un centre de stockage de données. Des images qui incarnent de manière visuelle les obsessions du disque : l’effondrement démocratique, la montée d’un certain « technofascisme » aux US et une défiance frontale envers l’uniformisation musicale induite par l’intelligence artificielle. Produit par Justin Raisen — collaborateur de Charli XCX, Kylie Minogue, Sky Ferreira, Kid Cudi ou encore Nicki Minaj — l’album affine les expérimentations amorcées sur « The Collective ». Kim Gordon s’y révèle en véritable alchimiste sonore, approfondissant et complexifiant les textures musicales qui composent son univers. Le résultat par cette matière sonore poétique sombre, très dark. L’ex-Sonic Youth y fusionne trap rap, rock indus ( on pense à Nine Inch Nails !) et guitares électriques dans une forme d’electro dance punk moderne. Fidèle à sa méthode, elle plaque des accords abrasifs sur des beats issus du hip-hop et développe cette écriture fragmentaire, faite de slogans, de collages et de poésie urbaine devenue sa signature.

Kim GordonLa chanson-titre d’ouverture « Play Me » impose d’emblée une atmosphère anxiogène aux teintes jazz sur lequel un sample de cuivres envoûtant accompagne la récitation de playlists Spotify (« Prêt pour le printemps », « Ambiance chill »). Une satire limpide d’une culture algorithmique.  « Girl With A Look » s’inscrit dans un clin d’œil au krautrock avec ses guitares tournoyantes et ses boucles électro évoquant un feedback spectral venu d’ailleurs. Titre hypnotique et envoûtant, il rappelle « The Sprawl » sur l’album « Daydream Nation », comme un écho lointain à Sonic Youth. Avec « Black Out », Kim Gordon s’attaque frontalement aux dérives de l’intelligence artificielle et du capitalisme débridé. Sur des rythmes trap rap incisifs, elle détourne les codes du hip-hop contestataire avec des punchlines acérées (« I trump you »). Le titre électro « Dirty Tech » prolonge cette critique avec ironie : « Es-tu mon employé de bureau ? » lance-t-elle, moquant un futur où l’humain deviendrait subordonné à ses propres machines. Plus lumineux, « Not Today » déploie des guitares scintillantes presque apaisées offrant ainsi l’une de ses plus belles compositions depuis « Jams Run Free » sur l’album « Rather Ripped ». Le titre suivant « Busy Bee » introduit une dimension ludique dans un collage sonore vibrant porté par la batterie de Dave Grohl , morceau enrichi d’archives sonores de son passage avec Julia Cafritz dans l’émission MTV Beach House en 1994. Un clin d’œil appuyé à la pression médiatique et ses absurdités. Sur « Subcon », elle déconstruit les fantasmes technologiques d’une simple phrase : « Tu veux aller sur Mars ? Et après ? ». Enfin, « Byebye25 ! » revisite un titre de « The Collective », remplaçant les paroles originelles par une litanie de mots utilisés par Trump. Un geste artistique aussi amusant que redoutablement efficace. Avec « Play Me » Play Me, Kim Gordon signe un disque essentiel, à la fois manifeste politique et laboratoire sonore. Déroutant, étrange et d’une vitalité intense, l’album confirme qu’elle reste une figure essentielle de l’avant-garde. A noter que Kim Gordon sera le 17 avril au Trianon à Paris, l’occasion de mesurer en live la puissance brute de ce nouvel opus. Pensez à réserver !

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