JOHNNY CLEGG ZULU 4 EVER

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Johnny Clegg

 

Voici 30 ans dans BEST, GBD débarquait pour la première fois en Afrique du Sud pour tendre son micro à Johnny Clegg qui avait publié son « Third World Child » propulsé aux sommets  par l’incroyable hymne anti-apartheid « Asimbonanga et qui s’apprêtait à sortir son successeur « Shadow Man ». En marchant dans les pas de Clegg, il  rencontre Lucky Dube, le Peter Tosh de l’Afrique extrême et les étoiles au firmament de ce mbaqanga qui fait battre le cœur de cette majorité noire qui ne s’est pas encore libérée des chaines de l’apartheid. Flashback à l’heure où le white zulu publie son premier album depuis huit ans intitulé  « King of Time. 

 

Johnny CleggDans ce monde-là, noirs et blancs n’étaient pas égaux devant la loi. Dans l’Afrique du Sud du vieux Botha, où je débarque en 88, ce monde à l’envers me donne la nausée. Cependant il m’apporte aussi l’espoir, car les militants anti apartheid de la culture que je rencontre, comme la romancière Nadine Gordimer ou le rocker zoulou blanc Johnny Clegg incarnent le futur de l’Afrique du Sud, un futur exempt de racisme où chaque voix compte. Quelle émotion de rencontrer Lucky Dube, de le suivre en concert à Soweto où seul blanc parmi des milliers et des milliers de black, jamais je ne me suis autant senti en sécurité et porté par cette allégresse que le rasta sud africain savait si bien leur prodiguer. Tout comme le Marvin Gaye de la soul mbaqanga, Ray Phiri et son groovy Stimela ou le lion rugissant de Soweto Mahlathini, entouré de ses Mahotella Queens. Vous lirez leurs entretiens dans le prochain épisode de mes aventures « Flashback ». Mais ce qui me déchire le cœur, c’est qu’aujourd’hui  la plupart de mes héros musicaux de la lutte contre l’apartheid n’ont pas longtemps survécu à leur victoire démocratique. Ray Phiri terrassé par un cancer, tout comme Mahlathini. Lucky assassiné par un junkie au crack sous les yeux de ses gamins. Quelle tristesse. Et Johnny Clegg qui se bat comme un lion depuis trois ans contre son cancer. Coincidence incroyable, au moment où je ressors ce papier vieux de 30 piges, Johnny vient de publier hier son ultime album. Il est intitulé « King of Time » et ce titre est un clin d’œil ironique à sa maladie. Car Johnny dans un entretien à Match n’a pas caché l’inéxorable issue fatale de ce mal qui le dévore. Roi du temps, Macron parle de maitre des horloges, car c’est juste une question de mois, au mieux d’année. Cet album sera donc le dernier. J’ai hâte de l’écouter.

 

Publié dans le numéro 238 de BEST sous le titre:

SAVUKA !

 « Nous sommes réveillés »…le nom du groupe multicolore du Zoulou blanc Johnny Clegg résonne face à la honte, aux horreurs et aux angoisses du pays de l’apartheid, comme un cri d’espoir obstiné. Gérard BAR-DAVID est allé l’entendre en Afrique du Sud » Christian LEBRUN

Soweto

Soweto

 Le ciel était peut être plus vaste qu’ailleurs, bleu et marbré de nuages. Un ciel d’Afrique comme un flash de Kipling. Aux pieds de la scène et à perte de vue, le public agglutiné s’abandonnait au jive soufflé par la sono. Dans cette banlieue d’Harare, ce concert pour les kids de L’UNlCEF réunissait Harry Belafonte, Myriam Makeba, Johnny Clegg et une brochette de groupes locaux en présence du président de la République du Zimbabwe, Robert Mugabe( Note à bénêts :  En ce temps-là Robert Mugabe n’était pas encore l’infâme despote qu’il est devenu par la suite.). Dans l’assistance, noirs et blancs se laissent porter par le zulu groove. Image idyllique d’une société multiraciale, l’ex-Rhodésie de l’apartheid a fait du chemin depuis six ans. Noirs et blancs jouissent des mêmes droits, lan Smith le leader du dernier gouvernement blanc siège aujourd’hui au Parlement et aux dernières nouvelles la présence de ses confrères black ne déclenche pas chez lui de crise d’urticaire. Au sud du fleuve Limpopo, au-delà des frontières du Zimbabwe, s’étend le Transvaal sud-africain et là, par contre, l’urticaire doit être un trouble chronique, car la ségrégation à l’aube du 21° siècle a la réputation d’y être encore tristement efficace.

From « Graceland » to Johnny Clegg, l’hexagone estomaqué encaisse le choc du rock zoulou. lsolée par vingt ans de boycott, repliée sur sa propre culture, l’Afrique du Sud développe un son qui ne ressemble à aucun autre, quelle oasis pour les oreilles! Ni rock, ni blues, ni jazz, ni soul, mais fusion totale, le rock sud-africain a su tendre ses oreilles aux quatre coins de la planète. Comme le blues dans les champs de coton, le jazz des ghettos de I’Amérique, les vibes zoulous se nourrissent de larmes et de sang et pour une fois, hélas ça n’est pas uniquement du rock show. Depuis juin 87, la République Sud-Africaine a ré-instauré l’état d’urgence. Manifs et ripostes policières à la télé, souk et fumigènes dans les townships et soudain plus d’image. TV Go Home, les troubles… quels troubles ? Déchiré par ses contradictions, ce pays produit pourtant la musique la plus bandante du moment. Johnny Clegg en tournée pour deux mois, sortie de son nouvel LP enregistré à LA, chaud chaud le printemps sera chaud et même africain, alors pourquoi ne pas le vérifier sur place ? 48 heures avant de décoller, je suis allé voir  « Cry Freedom » , le film de sir Richard Attenborough sur la mise à  mort du militant de la «conscience noire» Steve Biko.Version romancée des événements, « Cry Freedom » a au moins l’intérêt de démonter les fondements juridico-organiques, paravent du racisme légiféré. Sur le vol British Airways Londres-Joburg, le film était au programme mais on projette le plus convivial « 3 Hommes et un Bébé » à la place, ça doit sans doute être encore une question de flegme british.

COFFRE-FORTJoburg freeways

Jan Smuts airport, le Jet déverse son flot de touristes anglais middle class aux poches chargées d’un fabuleux pouvoir d’achat: en deux ans le Rand sud-africain a dévalué de plus de 250 %, quelle aubaine pour aller toucher le jackpot aux casinos de Sun City, le Las Vegas de l’Apartheid. D’ailleurs dans le hall de l’aéroport on vend des diamants et des krugers en or, les napoléons locaux. Ciel nuageux au petit matin, à travers les larges baies vitrées, des ouvriers noirs s’affairent autour du 747. Sourire du douanier, visite au tapis roulant pour collecter ma valise et exit. De l’autre côté de la douane deux hommes, un noir et un blanc, ont chacun un petit carton marqué G-B-D, welcome le symbole ! Le black c’est Richard Siluma, jeune chien fou et producteur le plus allumé de Joburg ; le blanc dans son sweat Graceland Tour c’est lvor Haarburger, un des responsables de Gallo records, le plus gros label du pays. Dans sa Mercedes, la radio chante zulu en filant dans un paysage de banlieues aisées jusqu’à Johannesbourg. Garages aux modèles de sport étincelants, fast foods, parcs exotiques et riches villas au green impeccable, là où je m’attendais à trouver la savane, c’est Hollywood version Africa, et une ville qui s’étend à perte de vue. Au loin, les tours de verre et d’acier de downtown (Joburg) symbolisent la réussite économique forcenée du modèle sud-africain. A chaque feu, des « paperboys » black vendent des journaux en twistant dangereusement entre les autos. Je dévore des yeux le paysage en songeant : «  quel paradis l ». Rêve doré pour cinq millions de blancs et cauchemar pour trente trois millions de noirs, l’Afrique du Sud sait partager mais à sa manière. Le régime de l’apartheid a créé les bantoustans. ces pseudos états indépendants auxquels sont rattachées de force les douze ethnies noires du pays. Or noir pour supertechnocrates blancs, cette main-d’œuvre bon marché est canalisée par un jeu subtil de contrats de travail temporaires et de déplacements forcés de populations. Hérité d’une solide tradition juridique britannique, l’apartheid s’est forgé quelques fondements légaux, comme le Group Area Act qui délimite les territoires réservés aux populations. Ainsi, si quarante mille ouvriers d’une mine votent la grève pour une augmentation de salaire, on suspend leur contrat de travail. Et donc devenus étrangers « migrants » en situation irrégulière, on les réexpédie dare-dare vers leur bantoustan car ils appartiennent tous à la même ethnie. Le lendemain ils sont remplacés par une autre, plus docile. L’apartheid en version black, c’est comme s’asseoir dans un restau, regarder le menu et payer l’addition sans avoir le droit de consommer. Car si leurs salaires sont plus bas (2000 F maxi, souvent moins…soit 250€ ) que celui des blancs, ils ne sont pas pour autant exemptés d’impôts. Un faubourg chic comme Sandton a toutes ses routes goudronnées et éclairées, tandis qu’on s’embourbe dans le schwartz à Soweto. Sans parler des forces de sécurité omniprésentes dans les townships qui interviennent – état d’urgence oblige- au moindre prétexte. Et il n’y a pas d’heure pour ces braves. Les CRS locaux peuvent débouler au milieu de la nuit et tout casser pour un interrogatoire musclé ou juste un loyer impayé. Et le lendemain les gazettes locales titreront « Encore des troubles à Soweto ».

Downtown Joburg, le trafic est intense. Les minibus taxis collectifs noirs zigzaguent sur la chaussée à la mode zoulou. Richard enclenche une cassette dans le lecteur de bord : « C’est Lucky Dube, le Peter Tosh d’Afrique du Sud, j’ai produit tous ses albums. » Voix tendue jusqu’à l’émotion, Lucky est un parfait cross-over sud-afro-rasta, mais le plus étonnant c’est la production. Elégante, soignée, satinée à la Motown, jamais je n’en avais entendu de telle made in Africa en dehors de Juluka/Savuka. Au fil de la découverte, le south african sound me paraîtra bientôt aussi précieux que les diamants -nombreux- extraits de son sol. Une banque, une bijouterie, une banque, une bijouterie, etc. or, diamant, platine et autres métaux précieux à tous les étages, Joburg est comme un grand coffre-fort avec toutes ses vitrines de joaillier! La Mercedes me dépose à mon hôtel dans Hillbrow, un des rares quartier mixte de la ville. Pigalle revisité, Quartier Latin avec ses néons et son dédale de galeries marchandes, Hillbrow est le coin branché des classes moyennes, toutes races confondues.

 ANTHROPOLOGIEJohnny Clegg

Réveil téléphonique : « Mister Clegg is waiting for you ». Bronzé, les muscles saillants sous son T-Shirt, le zoulou blanc brother n°1 est déjà encerclé par une demi-douzaine de fans. Sa main se tend vers la mienne et il me lance un : « Bienvenue à bord. » Sa Golf blanche cabossée est garée en double file. Johnny met le contact et prend la direction du sud. Je lui lance : « Tu m’avais souvent parlé de ce pays, Johnny mais je ne m’attendais pas à débarquer en Eldorado ! » Lorsqu’il raconte l’Afrique du Sud, Johnny a les yeux qui brillent. Depuis son adolescence il l’observe et la partage avec passion. Diplômé d’anthropologie, il ne peut la dissocier des hommes qui la peuplent :

« Nous avons des Indiens, musulmans et hindous, des Malais, tous les groupes ethniques blancs et africains, sans compter les métis; c’est toute la base du problème. Les blancs ont su exploiter avec succès cette division pour fragmenter le pays. En jouant sur les oppositions tribales pour resserrer la solidarité blanche, 15 % de la population dicte sa loi à la majorité. » Né à Manchester d’un papa aviateur de la RAF et d’une mère juive russe, trimbalé d’Europe en lsraël puis en Rhodésie et enfin en République Sud-Africaine, Jonathan Clegg est lui même un drôle de patchwork multiracial. Et dans un pays où le concept de race est aussi exacerbé, l’étude des peuples aboutit aussi à celle de leurs politiques. Clegg a étudié les deux à l’université du Witwatersrand, puis à Durban avant de devenir lui-même prof d’anthropologie.

« D’une certaine manière, l’anthropologie est directement issue du colonialisme, d’une situation politique où les envahisseurs voulaient en savoir plus sur les peuplades qu’ils colonisaient. Les premiers anthropologues étaient des missionnaires et des militaires.Ils ont rédigé les premiers rapports où l’on expliquait le système des villages et leurs hiérarchies. En enseignant cette discipline, j’étais parfaitement conscient que les maîtres en la matière étaient les conquérants réels de l’Afrique. J’ai utilisé leurs connaissances pour m’éloigner de leurs conclusions et démontrer comment les systèmes coloniaux ont ruiné les systèmes traditionnels qui fonctionnaient parfaitement jusqu’alors. Comment a-t’on commencé à exploiter le travail des migrants? En quoi la société rurale en est-elle affectée ? Existet-il encore une société rurale lorsque la majorité des hommes sont des migrants aux portes des métropoles ? Même si un homme de soixante ans a passé quarante ans de sa vie à bosser dans la ville, juridiquement il sera toujours considéré comme un rural. La religion, le culte des ancêtres associé au christianisme, tous ces points de choc et de fusion ont-ils une logique ? Et si on la trouve, que peut on faire pour arrondir les angles ? Dans la situation très particulière de l’Afrique du Sud, l’anthropologie doit faire la synthèse de tous ces paramètres. J’avais une manière unique d’enseigner, j’utilisais sans cesse des exemplaires pratiques. Je dansais, je chantais, je pouvais combattre au baton, je connaissais parfaitement le système religieux, économique, les règles du mariage. Et j’avais vécu tout cela au fil des expériences dans les villages ou les townships. J’avais déjà une certaine cote auprès des étudiants. »

South Kensington, le quartier de Johnny porte le même nom qu’un des coins les plus cool de Londres. Entouré de verdure, le chemin derrière la maison est assez étroit. Déclenchée par télécommande, la porte du garage s’ouvre lentement pour nous laisser passer. Avec jardin coquet et micro-piscine où un angelot de pierre blanche déverse inlassablement son filet d’eau, la villa est un mignon F4 qui s’étend sur un niveau. Tandis que deux grands chiens courent vers nous en jappant joyeusement, je relance Johnny sur le thème des migrants :Johnny Clegg

« Toute l’idéologie de l’apartheid est la mise en place d’une séparation basée sur des concepts légaux. Le gouvernement sud-africain est sans doute un des plus brillants du monde, en termes de justification légale. Ainsi, ceux qui naissent dans les bantoustans, aux marches de l’Afrique du Sud sont relégués à un statut ethnique. On leur explique qu’ils ne sont plus sud-africains, mais citoyens d’un homeland. Par contre, s’ils désirent se rendre en Afrique du Sud, c’est-à-dire dans le reste de leur pays, il leur faut un passeport et un visa. De mon point de vue, ce système serait plus acceptable si les leaders élus de ces homelands ethniques incarnaient les plus hautes responsabilités; s’ils siégeaient au Parlement des blancs sur un pied d’égalité avec les membres du gouvernement au sein d’un état fédéré, il n’y aurait plus aucun problème dans ce pays. »

 

RESPONSABILITÉ

 

En Afrique du Sud, l’argument principal du maintien du pouvoir blanc c’est: regardez comme ce pays est riche, sans nous cela ne marcherait pas; regardez donc ce qu’il est advenu de la Rhodésie. J’ai à peine fini de jouer les avocats du diable , que Johnny réplique de manière cinglante :

« Les qualités techniques exigées pour engendrer un PNB digne de ce nom et élever les capacités de production ont été exclusivement enseignées aux blancs. On n’a jamais donné sa chance au peuple noir. Tout le système éducatif est taillé pour l’usage quasiexclusif des blancs. Voilà trois ans, un scandale a éclaté ici parce qu’on avait choisi d’importer des maçons et des charpentiers européens, plutôt que de former des noirs. Déclarer que les blancs sont plus qualifiés est une pathétique évidence. Comment en serait-il autrement ? Cet état de fait est le fruit de l’apartheid conçu pour maintenir une élite blanche aux commandes d’un immense prolétariat. L’apartheid n’a pas été expérimenté pour enseigner et entraîner les noirs à des postes de responsabilité ! Quant au Zimbabwe, je reconnais qu’il existe là-bas un problème de corruption, mais il y a aussi de nombreux éléments de succès. Après sept ans d’indépendance, ils nous ont dépassés dans la production du mais. Tu comprends, l’Afrique du Sud est une enclave occidentale fichée dans le tiers monde. Si l’on détermine les nécessités du pays selon les critères du monde industriel, jamais nous ne pourrons émanciper la majorité noire de ce pays. Leurs besoins sont différents de ceux d’une société industrielle. On parle souvent de la richesse du sous-sol Sud- Africain, mais notre vraie richesse ici est humaine. Si les noirs avaient plus de liberté, l’Afrique du Sud serait un nouveau Japon. La fin de l’apartheid sera sans doute suivie d’une période de transition qui déclenchera sans doute une baisse de niveau de vie pour les blancs. Les noirs entreront dans la compétition du travail, ils accepteront peut- être des salaires plus bas. Mais cette période s’étalera sur cinq ou dix ans, à peine une minute dans la vie d’une nation , moi je suis prêt à l’accepter. Par contre je me battrai de toutes mes forces si l’apartheid est remplacé par un nouveau totalitarisme noir où l’on continuera à connaître la censure et les prisonniers politiques ! »

En Afrique du Sud, 41 % des blancs travaillent de manière directe ou indirecte pour l’état, c’est un taux comparable à celui qu’on trouve en URSS et dans ses satellites. Ce modèle de la libre entreprise blanche porte en lui de terribles contradictions. Il maintient son pouvoir sur une plate-forme raciste et tente en même temps la réforme.

« Jusqu’à la première déclaration de l’état d’urgence en 85, le gouvernement a tenté l’ouverture : nous avons eu un systèmenjudiciaire indépendant », reprend Johnny Clegg en flattant ses chiens, « mais aujourd’hui on revient à une situation totalitaire de contrôle total des médias. Lorsqu’un journal titre « 9 policiers tués à Soweto » c’est une réalité, mais elle est formulée de telle sorte qu’on la détache de notre quotidien : ca se passe dans un autre monde. Beaucoup de Sud-Africains sont ignorants et leur ignorance engendre la peur et le gouvernement doit assumer la crainte des blancs d’un côté et de l’autre la colère des noirs. Ceux-ci ont pourtant une vue plus large car ils partagent la vie des deux mondes: celui des blancs lorsqu’ils bossent et le leur lorsqu’ils rentrent chez eux. Les blancs, par contre ne mettent jamais les pieds dans les quartiers noirs , en ce sens, ils sont bien plus isolés. »

 JULUKA

Johnny & Sipho

Johnny & Sipho

Brune, les cheveux mi-longs bouclés,  madame Clegg nous rejoint dans le jardin avec sa belle-mère. Jenny est la seconde femme de Johnny, ils se sont unis voici quelques semaines dans une synagogue de Joburg pour ménager ses parents juifs orthodoxes. Johnny s’en balançait, il avait toujours refusé de faire sa bar-mitsvah. Ronde et souriante, Muriel, la maman de Johnny me salue en français. Lorsque son fils était plus jeune, Muriel chantait Piaf dans les cabarets de Joburg. Quelques mois après la naissance de Johnny, sa famille l’avait poussée au divorce pour cause de père non-juif. Elle s’est remariée par la suite avec un journaliste sud- africain.

« Johnny a été élevé dans la ferme de mon père en Rhodésie », raconte Muriel, « puis nous sommes venus vivre à Johannesbourg où sa passion pour la musique noire s’est révélée. » Adolescent, Johnny rencontre Sipho, son premier vrai pote noir. Quelques années plus tard, ils formeront le Juluka leur premier groupe. Chaque week-end, Johnny et Sipho se retrouvent dans les hostels noirs aux portes de Joburg. Gigantesques casernes de briques, ces dortoirs pour hommes entassent 8. 10, 30 migrants par chambre. Ils ont une salle de douche et une cuisine communes. Pour survivre, les travailleurs noirs abandonnent leur famille dans les bantoustans pour monter à la ville où ils se retrouvent confrontés à une véritable quadrature du cercle. Pour avoir le droit de bosser, il leur faut non seulement un visa, mais également un domicile. Mais pour avoir un domicile, ils doivent aussi justifier d’un job. S’il veut s’en sortir, le migrant doit agir très vite. Un parent ou un ami de la famille lui ouvrira l’accès à |’hostel, où il sera pris en charge par son ethnie. Un fond commun est même affecté aux amendes lorsque les migrants sont ramassés et arrêtés par la police pour infraction au Group Area Act. Réservés aux hommes, les hostels sont directement gérés par l’état. Durant la semaine, la vie des hostels se résume au minimum vital, mais le week-end ils explosent en contre culture dans une foule d’activités. La rue se remplit d’une véritable frénésie, de grosses mamas black font griller du maïs sur des braseros, on vend de la bière, des objets divers. Dans un coin, autour d’un gringrin à cassettes on danse sur la chaussée; un peu plus loin des groupes de zoulous pratiquent des danses guerrières. C’est en plongeant dans le vivier des hostels que Johnny Clegg a fait son apprentissage de zoulou blanc. Il monte bientôt un duo acoustique, avec Sipho, se produisant dans cette cour des miracles des hostels, reprenant de vieux standards du folk noir. Juluka, le premier groupe multi-racial du pays naîtra de cette expérience.

« Au début, les blacks me prenaient pour un fou furieux; quant aux blancs, ils trouvaient mon attitude carrément malsaine », explique Johnny. Mais il s’accroche et la fusion Juluka se répand dans tout le pays. Tourneur forcené, Clegg ne parvient plus à concilier sa musique et ses cours à Witwatersrand. Peut-être se dit-il aussi qu’on enseigne mieux sur une scène que dans une salle de TD. Avec sa tête, avec son corps, avec sa guitare, la pédagogie du prof Johnny dépasse la connaissance théorique pour jouer l’exemple vivant. Docteur Johnny, Mister Clegg est un mutant, une projection spatio-temporelle d’un avenir doré pour l’Afrique du Sud. Lorsque Sipho décide de jeter l’éponge, en 85 pour bâtir la ferme de ses rêves, Juluka est à la crête d’une popularité raz-de-marée. A l’échelle de l’Afrique du Sud où un disque d’or pèse 20 000 ventes, Juluka est un phénomène comparable aux Beatles. Johnny « Fab » Clegg décide de continuer avec Dudu Zulu le percu danseur agile et Derek le batteur et son nouveau groupe Savuka («Nous sommes réveillés ») déchire les ondes sud- africaines. Savuka pousse encore plus loin l’intégration du continent et de l’occident en mêlant rock and roll et culture locale du township jive, le mbaqanga.

PARLE AUX GENSSavuka

« Third World Child », le premier LP est un cocktail aussi détonnant que celui de Prince. Mais comme Rogers Nelson, c’est sur la scène que Savuka développe son overdrive. « Si j’ai appris à chanter, je suis par contre né danseur », m’avait dit un jour Johnny. Lorsqu’avec Dudu, il bondit en l’air, le dialogue de leurs corps en mouvement parle de rythme. de culture mais aussi d’espoir. Au MarketTheater de Joburg, Johnny Clegg et Savuka sont justement en concert pour quinze jours. J’accompagne donc Johnny à son gig. Planté entre le périf’ et la gare centrale, le Market est une petite salle showcase de la taille de la Cigale. En voyant débarquer Johnny, une poignée de Lolitas blondes se transforme en mini-Dianes chasseresses d’autographes. A l’intérieur du bâtiment de briques, le public est à majorité blanche. La salle est pleine à craquer et dès que Savuka monte en scène. les p’tites blondes se déchaînent. Cleggmania et hurlements, Johnny enchaîne les titres de son nouvel LP et les hits comme « Scatterlings Of Africa » ou « Asimbonanga « . Lorsque Johnny la dédie à « Nelson Mandela et à toutes les organisations anti-apartheid interdites ces dernières semaines » les clameurs redoublent d’intensité.

 » «l Call Your Name » est une nouvelle chanson », explique Johnny, « elle est basée sur un instrument traditionnel, le constantina. C’est ce petit accordéon. On peut l’acheter n’importe où pour 80 Rands (40€) et il vous en coûtera 20 Rands (10€) de plus pour le faire adapter dans un hostel à la mode zoulou. Déportés d’un coin à l’autre du pays, les noirs devaient souvent parcourir de très longues distances à pieds. Pour tromper l’effort ils se mettaient à chanter en s’accompagnant à la constantina. lls ont ainsi créé les waIking-songs, des marches au rythme cyclique qui leur permettraient d’oublier les distances parcourues. »

Entre chaque chanson Prof’Johnny explique sa musique pour que les petits blancs se décident enfin à assimiler leurs racines africaines. C’est d’ailleurs tout le thème de « Talk To The People », un titre coup de poing au plexus solaire de l’émotion. « Parle aux gens/marche à travers le pays/écoute les enfants/Sais-tu à quoi il rêvent la nuit P/Il n’y a que toi qui puisse me rendre libre… »

« Seul, je ne puis me libérer», proclame Johnny sous les couleurs changeantes des projos, « car je ne suis qu’un et vous êtes si nombreux. Seule la majorité du peuple peut libérer l’Afrique du Sud. Le refrain zoulou dit : « quelle est la réponse. où allons-nous ? » Et la réponse c’est le dialogue. Marche dans la rue, ni en avion ni en voiture, mais à pied et à travers ton pays ; essaie de partager le rêve de tous ces gens. Ouvre-toi et affronte nos problèmes car un jour ou l’autre  il faudra bien les résoudre. »

Deux heures d’un bonheur insoutenable, Savuka synthétise la flamme et la foi. Dans la salle, une nymphette fait voler ses longs cheveux blonds en dansant main dans la main avec un jeune black ; de leur amour naitra le seul futur vivable pour l’Afrique du Sud. Backstage. je retrouve un Johnny Clegg dégoûlinant de sueur. Comme un coureur après l’effort sa respiration haletante hache ses mots :

King of Time le nouvel album de Johnny Clegg

King of Time le nouvel album de Johnny Clegg

«  Moi, je ne parle au nom de personne d’autre que moi. Ma constitution c’est tous ceux qui partagent ma musique. Ils votent pour moi, pour mes convictions, mes mots chantés, pour le son de Savuka ou le feeling que nous pouvons leur offrir.

Ton nouvel album est baptisé « The Waiting ». crois-tu que l’attente sera longue ?

Elle le sera sans doute, mais je suis persuadé qu’un jour je pourrai écrire des chansons sur d’autres thèmes. Pourquoi brillent les étoiles ? Pourquoi la moitié d’entre elles sont-elles déjà mortes depuis des milliers d’années-Iumières ? Quels sont les aboutissants de notre cosmos ? Dans « l Call Your Name », je parle à Dieu ou à une fille, et du feeling de chaque être humain au-delà des notions sociales et politiques. Oui sait, un jour j’arriverai peut-être à chanter de simples love-stories. »

La nuit sud-africaine brille comme l’espoir de Johnny. Mais au loin, dans les townships, ce futur proche paraît pourtant si lointain. Cri de douleur, le son de Soweto n’a pas fini de me faire sauter la tête. Mahlatini, Lucky Dube, Stimela et tous les autres sauront comme Johnny Clegg vous inoculer la fièvredu Mbaqanga.

From Joburg with love…À suivre…

 Voir sur Gonzomusic la seconde partie de ce reportage en Afrique du Sud

https://gonzomusic.fr/so-long-my-african-shadow-men.html

 

Publié dans le numéro 238 de BEST daté de mai 1988

 

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