GTA VI : CONDUITE ACCOMPAGNÉE

GTA VIGTA VI c’est un peu « Scarface » sur Temu, Netflix sous le sapin et un jukebox façon fin du monde… Il est 21 heures, ce jeudi 27 août. Netflix. GTA VI. Ou plutôt GTA VI entrouvert. Le jeu ne sortira que le 19 novembre prochain, mais Rockstar nous a accordé ce soir un privilège généralement réservé aux enfants qui tournent depuis trois semaines autour du sapin : celui d’ouvrir un cadeau avant Noël. Pas complètement, bien sûr. Juste assez pour déchirer un morceau de papier, soulever le couvercle et regarder ce qui se cache dans la boîte. Salim Zein s’est lui-même glissé derrière le volant de ce « grand voleur de caisse » pour vous faire partager son petit tour de piste.

GTA VIPar Salim ZEIN

Après treize ans d’attente, il fallait donc être là. GTA V est sorti en 2013. Autant dire au Pléistocène à l’échelle du jeu vidéo. Certains de ceux qui se précipiteront sur GTA VI en novembre étaient à peine capables de tenir une manette lorsque son prédécesseur est arrivé. D’autres n’étaient même pas nés. Treize ans. Une adolescence entière. Et moi, devant Netflix, j’attends le vertige. Il ne vient pas. Ça commence pourtant comme GTA doit commencer. Une infiltration dans un immeuble décati. Pas vraiment une ruine, même pas quelque chose qui aurait la noblesse cinématographique d’un bâtiment abandonné. Plutôt un squat, une succession de cages d’escalier, de couloirs et de pièces où traîne une population qui semble attendre depuis plusieurs heures qu’un protagoniste de jeu vidéo vienne lui adresser la parole. Il y a ceux qui savent, ceux qui ne savent rien, ceux qui connaissent quelqu’un qui connaît quelqu’un, les pseudonymes, les codes, les intermédiaires, les petits chefs. Puis les flics. Et, naturellement, le sang.

Le cahier des charges est respecté. Pendant les premières minutes, une pensée assez incongrue me traverse pourtant : suis-je vraiment en train de regarder GTA VI ou une extension particulièrement coûteuse de GTA V ? Évidemment, tout est plus beau, plus dense, plus fluide, plus détaillé. Rockstar est probablement capable de passer six mois à déterminer comment la lumière d’un néon doit se refléter sur une flaque d’eau dans un parking de Floride. Mais ce n’est pas vraiment la question. La question est : qu’est-ce que tout cela raconte ? Et surtout : pourquoi ai-je l’impression de l’avoir déjà vu mille fois ?

L’air du temps est tombé bien bas

GTA nous promet depuis toujours davantage qu’un jeu de gangsters. La véritable ambition de la série a toujours été de raconter l’air du temps : ses obsessions, ses musiques, ses voitures, ses désirs, ses hypocrisies, ses névroses, ses classes sociales, ses fantasmes, ses déchets. GTA prend l’Amérique, la passe au mixer et nous la renvoie sous forme de satire jouable. Alors, si GTA VI continue réellement à remplir cette fonction de miroir, ce que j’ai vu ce soir m’amène à une conclusion assez peu réjouissante : l’état du monde n’a peut-être jamais été aussi bas.

Pas nécessairement parce que nous serions devenus plus violents, mais parce que nous semblons surtout avoir cessé d’inventer. La violence elle-même n’est plus une transgression, elle est devenue un décor. Le gangster n’est même plus marginal, il est devenu un produit culturel. Que vous viviez dans la banlieue de Berlin, au Kazakhstan, à Hong Kong, à Paris ou, pourquoi pas, en Alaska, le langage est désormais universel : le flingue, la voiture, le tatouage, le collier, le trafic, le mec inquiétant, la fille sexy, le petit caïd, le chef qui parle peu, le type qui veut devenir quelqu’un. Le monde entier connaît la grammaire. Le gangster est devenu une langue internationale. Mieux : il est devenu désirable.

Nous avons eu « Bonnie and Clyde ». Nous avons eu « Le Parrain ». Nous avons eu « Scarface ». Nous avons eu trente ans de clips, de séries, de téléréalité, de rap, de publicité et de réseaux sociaux pour transformer le gangster en objet de fascination. GTA VI prend tout cela, mélange vigoureusement et ajoute quelques milliards de pixels.

Enfin la paritéGTA VI

Et là, GTA VI réalise tout de même une avancée majeure. La criminalité devient paritaire. Il était temps. Nous savions déjà que les hommes étaient parfaitement capables d’être des salauds, de vendre de la drogue, de braquer leurs semblables, de vider des chargeurs et d’envoyer leur prochain au cimetière. Bonne nouvelle pour l’égalité entre les sexes : les femmes peuvent désormais le faire aussi.

Voici Lucia, personnage jouable et très probablement future icône. Rockstar ne semble pas avoir choisi la discrétion. Lucia ressemble déjà à un concentré extrêmement étudié de fantasmes contemporains : quelque part entre l’héroïne de clip, l’influenceuse impossible, la figure latina produite depuis des décennies par l’imaginaire audiovisuel américain et une Kim Kardashian passée au filtre GTA, le bling-bling en moins, la gâchette en plus.

Et puis il y a la garde-robe : mini-short, bustier, string apparent, tongs, parce que les tongs, comme chacun sait, sont indispensables lorsqu’on envisage une fusillade. Qu’on ne se méprenne pas : le problème n’est évidemment pas qu’une femme porte un mini-short ou un bustier. Le problème est cette sensation que tout a été sélectionné pour être immédiatement reconnaissable.

Rockstar ne manque pas d’intelligence. C’est même tout le contraire, et c’est précisément ce qui rend la chose plus inquiétante. Rockstar sait exactement ce qu’il fait. Chaque tatouage, chaque vêtement, chaque attitude, chaque posture, chaque silhouette, chaque morceau de musique semble conçu pour que, de Miami à Almaty, nous comprenions immédiatement à quel imaginaire nous devons nous raccrocher.

Même chose pour le compagnon de Lucia : tatouages, collier de barbe, cheveux savamment travaillés pour donner l’impression qu’ils ne le sont pas, une sorte de David Beckham qui aurait raté trois sorties d’autoroute avant de finir avec de très mauvaises fréquentations. Le beau voyou, la belle criminelle. Bonnie and Clyde après trente ans de MTV, de clips, de séries, de Netflix, d’Instagram et de téléréalité. Des milliards de calculs pour fabriquer des personnages que nous avons compris en trois secondes.

Ce n’est pas de la pauvreté créative. C’est presque pire. C’est du cynisme industriel de très haute précision.

« Scarface  » sur Temu

Et puis il y a Miami. Ou plutôt Vice City. Ou plutôt encore : le souvenir du souvenir de Miami. Nous ne sommes même plus vraiment dans une ville. Nous sommes dans une ville déjà digérée par la culture populaire. MIAMI VICE digéré par « Scarface ». « Scarface » digéré par trente ans de clips. Le tout réchauffé par Instagram, TikTok, Netflix et une industrie de l’image qui a transformé le gangster en accessoire de mode.

Par moments, on croirait revoir Le Parrain II, mais en moins bien. À d’autres, « Scarface ». Mais « Scarface » commandé sur Temu. Et c’est peut-être ici que se situe mon problème essentiel avec ce que j’ai vu. GTA a toujours été cynique, mais autrefois, le cynisme semblait pouvoir être le véhicule de la satire. Le jeu nous disait : regardez comme cette société est malade. Ce soir, j’ai parfois eu l’impression d’entendre quelque chose de légèrement différent : regardez comme cette société malade est cool. Ce n’est pas tout à fait pareil.

GTA VILe cadeau sous le sapin Netflix

Et le comble est peut-être ailleurs. Car le cadeau que Rockstar nous permet d’ouvrir deux mois et demi avant Noël n’a pas été placé sous n’importe quel sapin. Il a été déposé sous le sapin qui réunit désormais les familles toute l’année : Netflix. Le nouveau Messie du salon.

Et là, il faut reconnaître que le cynisme devient presque sublime. On ne se contente plus de fabriquer GTA pour son public. On va chercher ce public exactement là où il se trouve : sur son canapé, télécommande à la main, entre deux séries de narcotrafiquants, trois tueurs en série, quelques règlements de comptes et une production dans laquelle quelqu’un finira nécessairement avec un flingue sur la tempe.

Personnellement, c’est aussi pour cela que j’ai presque cessé de regarder Netflix. À force, j’ai l’impression que 80 % des fictions proposées finissent par parler de drogue, de meurtre, de gangs, de psychopathes, de fusillades ou de gâchettes que quelqu’un finit toujours par actionner. Gâchette qui rime avec gâchis.

Alors GTA VI sur Netflix ? Finalement, quoi de plus logique ? Les deux imaginaires ont fini par fusionner. Rockstar sait où se trouve l’attention. Netflix sait où se trouve le public. Et tout le monde se retrouve au milieu du salon. Le cadeau est sous le sapin, la famille est réunie, le papier cadeau brille et personne ne demande vraiment ce qu’il y a dans la boîte.

On va chercher le public de GTA là où il se trouve. Pas sur les sommets de l’imaginaire. Au ras des pâquerettes.

Enlevez la manette

C’est d’ailleurs là que cette présentation produit un effet assez étrange. Parce qu’il existe une différence énorme entre jouer à GTA et regarder quelqu’un jouer à GTA. Manette en main, nous sommes occupés : nous roulons, nous explorons, nous volons une voiture, nous ratons un virage, nous prenons la fuite, nous abandonnons parfois une mission parce qu’une petite route nous intrigue et que nous voulons simplement découvrir où elle mène. Le plaisir du jeu nous absorbe. Il fait disparaître une partie du décor.

Mais retirez la manette. Devenez simplement spectateur. Et tout à coup, ce monde apparaît dans toute sa crudité. Une femme est jetée du haut d’un escalier. Elle tombe. Les escarpins, la beauté, le corps, le sang qui gicle. Et là, je me demande : qu’avons-nous fait pour mériter un monde aussi moche ?

On pourra évidemment me répondre : « Le vieux n’a rien compris. » « C’est GTA. » « C’est justement ça qui nous fait rêver. » Très bien. Alors allons jusqu’au bout. Qu’est-ce qui vous fait rêver exactement ? Vider un chargeur ? Braquer quelqu’un ? Jouer au caïd ? Dominer ? Posséder la voiture, l’argent, la fille, le quartier, la peur des autres ?

Si c’est cela le futur, très franchement, je vous le laisse. Ce monde-là ne m’appartient pas. Et je n’en ai même pas envie.

Heureusement, il reste le jukebox

Et puis arrive la musique. Et là, presque malgré moi, GTA recommence à me séduire. Parce que cet avant-goût de GTA VI est aussi un gigantesque jukebox nostalgique, une machine à remonter le temps. L’image nous promet 2026. La bande-son passe son temps à regarder dans le rétroviseur.

GTA VIDès la séquence d’infiltration, on entend cette ambiance big beat / breakbeat qui évoque immédiatement The Crystal Method. Et me voilà renvoyé quelque part dans les années 1990. Puis viennent Def Leppard et « Love Bites », Depeche Mode et » People Are People », Prefab Sprout et « Cars and Girls », Phil Collins et « Against All Odds ». Et la machine continue.

À un moment surgit cette synthwave qui me fait tendre l’oreille. Je cherche. C’est lié à l’identité musicale de GTA VI. Et là, pardon, mais je souris. La synthwave. Le style qui passe depuis près de dix ans à ressusciter les années 80 en empilant palmiers roses, soleils violets, néons et carrosseries chromées. On imagine presque quelqu’un chez Rockstar appuyer sur le bouton SYNTHWAVE il y a dix ans et oublier depuis de relever le curseur.

Puis quelques morceaux plus récents viennent tout de même rappeler que quelqu’un, dans les bureaux, a continué à écouter de la musique produite après l’an 2000. Mais reconnaissons-le : GTA, musicalement, sait ce qu’il fait. Il l’a toujours su.

Il possède cette capacité presque unique à ressusciter une chanson simplement en la plaçant au bon moment sur une radio fictive. Des groupes entiers ont retrouvé une nouvelle génération d’auditeurs grâce à GTA. A Flock of Seagulls en sait quelque chose. Rockstar est capable de prendre un morceau que nous avions rangé quelque part au fond d’un tiroir mental et d’en faire soudain la bande-son d’un trajet nocturne dans une ville qui n’existe pas.

Et c’est là que GTA VI pourrait devenir formidable malgré tout : le jukebox de nos vies. Une machine où se mélangent adolescence, voitures, vieilles cassettes, clips, souvenirs de soirées, radios et chansons que nous pensions avoir oubliées. Mais ce talent rend la pauvreté apparente du reste encore plus frustrante. Comment une œuvre capable de comprendre aussi finement notre mémoire musicale peut-elle sembler aussi peu intéressée par l’invention de nouveaux fantasmes ?

Il y a douze ans, j’écrivais déjà sur GTA

Ce soir, quelque chose d’autre m’est revenu en mémoire. Il y a douze ans, alors que j’étais étudiant en Master de Fiction numérique, j’avais consacré un devoir universitaire à GTA V. Il s’intitulait American Crime.

J’y décrivais déjà un jeu qui nous faisait simultanément acteurs, spectateurs et complices, tout en nous donnant l’illusion du libre arbitre. J’avais résumé cette mécanique par une formule : « Big Brother est dans la machine. » 

Je m’interrogeais également sur cette liberté supposée qui finissait presque mécaniquement par nous pousser au vol, à la fuite et à la transgression. J’écrivais que, dans GTA V, « on vole comme on respire » et que cette fuite en avant pouvait ne mener « que nulle part ». 

Déjà, Franklin me posait problème. Je voyais en lui l’archétype d’un Afro-Américain des quartiers pauvres auquel le récit semblait ne proposer qu’un seul véritable ascenseur social : le crime. J’avais employé cette formule : « le levier d’élévation sociale ne peut être actionné que par une gâchette ». 

GTA VIDouze ans plus tard, devant GTA VI, je retrouve des mécanismes comparables. Les Noirs restent très souvent associés aux trafics, aux gangs, aux univers violents. Les corps tombent, les armes circulent et le crime semble toujours constituer l’une des voies les plus immédiatement lisibles vers l’existence sociale. Bien sûr, GTA caricature. Bien sûr, GTA exagère. Bien sûr, GTA est une satire. Mais il existe un moment où la répétition d’un cliché pose une question assez embarrassante : à partir de quand la satire cesse-t-elle de dénoncer ce qu’elle représente pour commencer simplement à le reproduire ?

« Grâce à GTA, nous sommes l’Amérique »

Mon devoir de l’époque se terminait par une réflexion beaucoup plus large. Je me demandais déjà si GTA V était une « société du spectacle » ou le « spectacle de la société ». J’y voyais la caricature d’une Amérique dont les pulsions avaient cessé d’être américaines pour devenir planétaires. 

Et ma conclusion tenait en une phrase : « Grâce à GTA, nous ne rêvons plus d’Amérique, nous sommes l’Amérique. » 

Douze ans plus tard, cette phrase me paraît presque naïve. Parce que GTA VI ne semble même plus exporter l’Amérique. Il exporte une culture mondialisée de la transgression. Le gangster n’a plus vraiment de nationalité. Il appartient à tout le monde. Il est devenu costume, attitude, playlist, pose Instagram, clip, personnage Netflix, avatar, fantaisie disponible immédiatement sur tous les écrans.

Et peut-être est-ce précisément cela que Rockstar est en train de nous raconter.

Le thermomètre n’est peut-être pas cassé

Car après tout, je me trompe peut-être de coupable. Peut-être que GTA VI remplit parfaitement sa mission. Peut-être que Rockstar continue réellement à prendre le pouls de son époque. Et peut-être que ce que je n’aime pas n’est simplement pas le jeu, mais le pouls.

Nous vivons dans une civilisation capable de réaliser des prouesses techniques inimaginables il y a vingt ans. Nous pouvons simuler des villes, des foules, des mers, des visages, des cheveux, des tissus, des éclairages, des comportements, des milliers de véhicules, des conversations, des mondes presque entiers. Et nous utilisons cette puissance phénoménale pour rejouer encore et encore les mêmes fantasmes primaires : le flingue, le fric, le sexe, la domination, la voiture, la peur, l’apparence, la consommation, la violence.GTA VI

Techniquement, nous n’avons peut-être jamais été aussi sophistiqués. Et pourtant, nous semblons parfois désespérément primitifs dans ce que nous désirons.

C’est peut-être finalement la véritable violence de cet avant-goût de GTA VI. Pas les fusillades. Pas le sang. Pas même la vulgarité. Mais cette impression qu’une civilisation désormais capable de fabriquer presque n’importe quel monde semble ne plus savoir quel monde elle aimerait réellement habiter.

Rockstar nous a laissé ouvrir le cadeau avant Noël. Le 19 novembre, nous saurons réellement ce qu’il contient. Je souhaite sincèrement que la manette me fasse changer d’avis.

Mais ce soir, devant ce morceau de papier cadeau déchiré, je n’ai pas vraiment eu peur de GTA VI. J’ai eu peur de ce qu’il reflétait.

Parce que si GTA reste le thermomètre de l’air du temps, il n’est peut-être pas cassé.

C’est la température qui n’a jamais été aussi basse.

 

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